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La gouverneure générale et le long apprentissage du français

Saluée par bien des Canadiens, la nomination de Mary Simon, comme première représentante autochtone de la Couronne, a soulevé l’indignation de nombreux francophones pour sa méconnaissance d’une des deux langues officielles. Deux ans et demi plus tard, Radio-Canada a pu s’entretenir avec elle pour voir comment se porte son français et pour discuter de la place qu’on accorde à l’inuktitut.

La gouverneure générale Mary Simon.

Mary Simon a suivi plus de 184 heures de cours de français depuis son entrée en fonction, comme gouverneure générale.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Mary Simon apprécie les « ananas » sur sa pizza. Elle aime aussi « la neige, le soleil ». Et son mot préféré en français est « chou de Bruxelles ».

Quand on apprend une nouvelle langue, on est cantonné aux expressions simples, aux phrases qui semblent émaner d’un livre pour enfants.

Mon chien… est… labrador… elle s’appelle Neva, énonce lentement la gouverneure générale, assise avec quelques-uns de ses collègues, autour d’une grande table laquée brune, où sont éparpillées des tasses de porcelaine blanche.

Mary Simon gouverneure générale.

Un café-jasette, organisé à Rideau Hall.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Pour notre visite à Rideau Hall, l’équipe de Mary Simon a organisé un café-jasette, une discussion entre Son Excellence, comme tout le monde l’appelle ici, et d’autres employés, qui tentent, eux aussi, de manier la langue de Molière.

La gouverneure générale participe à ce genre d’évènements quand elle peut, en plus des cours qu’elle suit de deux à trois fois par semaine, à la fin des engagements qui marquent ses journées.

Depuis sa nomination à l’été 2021, elle a consacré plus de 184 heures à l’apprentissage du français, des leçons qui ont coûté 27 851 $ aux contribuables.

C’est Geneviève Picard, une enseignante qui a plus d’une dizaine d’années d’expérience en francisation, qui échange avec elle sur Zoom : On est dans les conversations informelles. Elle est capable de parler des choses du quotidien [...], d’avoir des conversations sur les goûts.

Elle ajoute, à propos de son élève : Les sujets complexes, ça va venir graduellement.

Geneviève Picard lors d'une entrevue.

Geneviève Picard compte une douzaine d’années en enseignement du français.

Photo : Radio-Canada

La gouverneure générale a beau avoir grandi dans le nord du Québec, le français n’a pas fait partie de son quotidien dans sa jeunesse. Avec sa mère et sa grand-mère, elle parlait inuktitut. À l’école fédérale qu’elle a fréquentée, seulement l’anglais était enseigné.

Je viens du Québec. J’aurais vraiment aimé avoir la possibilité, comme jeune femme, de parler le français, mais je n’ai pas eu cette occasion, nous dit-elle en anglais, en entrevue.

Au début de notre entretien, Mary Simon a essayé de répondre à une ou deux questions en français, mais la nervosité l’a gagnée : Je vais devoir recommencer [...] parce que je n’ai jamais fait ça.

Les langues sont importantes pour tout le monde aura été l’une des seules phrases prononcées en français lors de notre échange.

Mary Simon gouverneure générale

La gouverneure générale Mary Simon en entrevue avec la journaliste Laurence Martin à Rideau Hall.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Pour Mme Simon, la dernière chose qu’on maîtrise dans une langue, c’est de ne pas se sentir intimidée devant les autres qui [la] parlent déjà bien et de vaincre la peur de faire une faute.

[Le français] est difficile à apprendre. Je parle déjà deux langues. En apprendre une troisième à mon âge, 76 ans, peut être très ardu, mais je suis vraiment engagée à le faire.

Une citation de Mary Simon, gouverneure générale du Canada

Un engagement réaliste?

Quand Mary Simon a été approchée pour être gouverneure générale, elle se sentait fière qu’une femme autochtone soit considérée pour le poste, mais elle a aussi été honnête avec le comité de recrutement : Je leur ai dit que je ne parlais pas bien français, mais que j’étais prête à l’apprendre.

La suite, on la connaît. Des francophones y voient un recul de leurs droits linguistiques. Des Québécois se tournent vers la Cour supérieure pour faire invalider la nomination de Mary Simon. Plus de 1000 plaintes sont déposées au Commissariat des langues officielles, des plaintes qui découragent d’ailleurs des leaders autochtones, qui trouvent que l’inuktitut est dévalorisé au profit du français.

Mary Simon et Justin Trudeau, debout, devant une rangée de drapeaux du Canada, dans une salle éclairée par des projecteurs.

La conférence de presse organisée à l’occasion de la nomination de Mary Simon comme gouverneure générale, en juillet 2021, avec Justin Trudeau.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Pour calmer la grogne, Justin Trudeau affirme, dès le départ, que Mary Simon « s’engage à prendre des leçons et à apprendre le français ».

Mais le gouvernement libéral a-t-il été clair et transparent sur la durée du processus?

Pour être à l’aise et pour être capable de comprendre les nuances dans un discours, il faut facilement cinq ans, reconnaît l’enseignante Geneviève Picard, qui trouve, malgré tout, Mary Simon extrêmement engagée dans son apprentissage du français.

La gouverneure générale pourrait donc n’être en mesure d’avoir une conversation fluide avec des Canadiens francophones qu’à la fin de son mandat.

Le vérificateur général Michael Ferguson.

L’ancien vérificateur général Michael Ferguson

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Bien sûr, il y a des exceptions. L’ancien vérificateur général Michael Ferguson, qui était unilingue anglophone lors de sa nomination, avait épaté la galerie en présentant en conférence de presse de grandes portions de son rapport en français, seulement cinq mois après son entrée en poste.

Mais le processus n’est pas toujours aussi rapide. Parlez-en au député conservateur Joël Godin : Je suis un unilingue francophone qui fait de gros efforts depuis 2015 pour apprendre l'anglais.

À raison de deux heures de cours par semaine, il estime qu’il s’est amélioré et qu’il arrive même à se débrouiller, mais il ne se sent pas encore à l’aise d’avoir des conversations très nuancées sur des sujets complexes.

Selon lui, Justin Trudeau a pris un risque en nommant une gouverneure générale qui ne parlait pas le français et en comptant sur le fait qu’elle allait le maîtriser rapidement.

Suzie Beaulieu, professeure en didactique du français à l’Université Laval, croit aussi qu’il y a un écart entre les promesses et la réalité.

Dire ''elle va apprendre le français'', ça crée l’attente que, quand on va lui adresser la parole en français, elle va être capable de répondre avec confiance, aisance et précision. C'est ça que je trouve un peu irréaliste.

Une citation de Suzie Beaulieu, professeure en didactique du français langue seconde, Université Laval
Mary Simon, gouverneure générale du Canada, regarde un calepin.

Que ce soit lors de ses cours ou de café-jasette, la gouverneure générale dit avoir toujours avec elle un calepin en guise d’aide-mémoire.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Au bureau du premier ministre Trudeau, on nous indique par écrit que la gouverneure générale s’est engagée à apprendre le français pour le parler plus couramment et qu’il y a eu des efforts et des progrès.

On précise aussi que Mary Simon continue à faire son travail important au service du pays tout en poursuivant ses efforts pour apprendre une troisième langue.

Mais pour le Parti conservateur et le Bloc québécois, c’est la nomination elle-même qui reste problématique : Ce n’est vraiment pas après Mme Simon qu’on en a nous dit en entrevue la bloquiste Christine Normandin – qui salue d’ailleurs les efforts linguistiques de la gouverneure générale –, c’est plus après le premier ministre.

Dès le départ, cette nomination n’aurait pas dû avoir lieu parce que [Mme Simon] n'avait pas la capacité d'avoir une conversation fluide dans les deux langues [...] La résultante, c'est que dans son bureau, ça doit se passer en anglais.

Une citation de Christine Normandin, députée et leader parlementaire adjointe du Bloc québécois

Le député conservateur Joël Godin renchérit : Présentement, le bilinguisme au Canada, c'est anglais et le français. Et quand M. Trudeau a nommé la gouverneure générale, il connaissait très bien l'identité du Canada.

Quelle place pour l’inuktitut?

- I-nu-sa?
- Non, i-llu-saq

Au café-jasette, sous le chandelier de cristal, les belles tasses de porcelaine se vident peu à peu et Mary Simon profite de la première neige féérique qui enveloppe Rideau Hall pour enseigner quelques expressions en inuktitut à ses collègues.

Le mot du moment : illusaq, un type de neige bien compacte. Mme Simon explique : Pour… euh… construct?... construire… le igloo.

La commandante en chef du Canada a beau ne pas maîtriser l’une des deux langues officielles du pays, elle ne se considère pas moins comme bilingue, car, comme elle le répète souvent en entrevue, elle parle déjà deux langues.

Mary Simon lors des discussions constitutionnelles de 1984.

Mary Simon en 1984. Une grande partie de sa carrière a été consacrée à la préservation de sa culture, que ce soit comme négociatrice autochtone lors du rapatriement de la Constitution ou comme présidente du Comité national sur l’éducation des Inuit.

Photo : Radio-Canada

Sa nomination comme gouverneure générale a d’ailleurs suscité de vifs débats sur la place qu’on accorde aux langues autochtones au pays. À l’été 2021, la première grande cheffe de Kahnawake, Kahsennenhawe Sky-Deer, avançait, par exemple, qu’il fallait peut-être revoir ce que sont les langues officielles du Canada, en suggérant d’y inclure des langues comme l’inuktitut.

Mary Simon est-elle d’accord avec cette idée?

Il est difficile d’avoir une réponse claire, car la femme de 76 ans, qui représente la Couronne britannique, se montre très prudente lors de notre entretien. Elle se contente de dire qu’une telle proposition exigerait probablement des changements constitutionnels.

Une chose est sûre pour elle : sa langue maternelle, l’inuktitut, n’est pas appréciée à sa juste valeur. J’essaie de la parler, peu importe où je vais, même si je sais que les gens ne comprennent pas ce que je dis, affirme-t-elle.

La gouverneure générale du Canada, Mary Simon, regarde au loin lors d'une visite dans le parc national Kuururjuaq, à Kangiqsualujjuaq, Québec, le mardi 10 mai 2022.

De 1994 à 2003, Mary Simon a été ambassadrice canadienne des Affaires circumpolaires, où elle a participé notamment à la création du Conseil de l’Arctique.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Quand on lui demande de préciser sa pensée sur l’importance accordée à l’inuktitut, son équipe de relations publiques, qui veille tout près, s’agite et devient nerveuse. On entre dans le terrain politique, où les gouverneurs généraux évitent d’habitude de s’aventurer. La directrice des communications intervient : Je crois que vous l’avez eue, votre réponse.

Mary Simon, elle, poursuit, sans hésiter : Les langues autochtones [...], dans le siècle dernier, n’étaient pas vraiment un sujet de conversation. Maintenant, on commence à avoir ces discussions, mais on veut que nos gouvernements [...] embrassent et appuient les langues autochtones, qu’elles soient officielles ou non.

Nous considérons [l’inuktitut] comme notre langue officielle, mais nous sommes très ouverts à parler les deux langues officielles.

Une citation de Mary Simon, gouverneure générale du Canada

Visiblement, il n’y a pas que le français qui a besoin de plus de protection et de reconnaissance au pays, aux yeux de Mary Simon.

La gouverneure générale Mary Simon serre la main de la journaliste Laurence Martin.

En entrevue, Mary Simon aime mentionner qu’elle a 12 petits-enfants et 4 arrière-petits-enfants.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Le moment alloué pour l’entretien a filé. La gouverneure générale a juste le temps de nous dire qu’elle souhaite que notre prochaine entrevue soit in French.

In 2024… je veux parler aux francophones.

Avec la collaboration de Marie Chabot-Johnson

Le reportage de Laurence Martin sera diffusé au Téléjournal avec Céline Galipeau à 22 h, sur les ondes d'ICI TÉLÉ.

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