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Les drapeaux rouges du « documentaire » sur le logement de Pierre Poilievre

Selon trois économistes indépendants consultés par Radio-Canada, plusieurs éléments avancés par Pierre Poilievre dans sa vidéo virale « manquent de justesse » et constituent des « raisonnements simplistes ». Vérification des faits.

Pierre Poilievre lors d'une conférence de presse à Vancouver.

«Bâtir les logements, pas la bureaucratie» est le slogan préconisé par les conservateurs en matière d’habitation.

Photo : La Presse canadienne / Ethan Cairns

Le chef conservateur redéfinit la façon d’utiliser les médias sociaux à des fins politiques. Sa nouvelle vidéo de 16 minutes intitulée L’enfer du logement, que Pierre Poilievre qualifie lui-même de « documentaire inédit », a été visionnée des millions de fois.

La thèse du chef conservateur, en résumé : Justin Trudeau et son gouvernement sont les seuls responsables de la crise du logement et du prix exorbitant des maisons au Canada, et seul Pierre Poilievre peut remédier à la situation.

Le format à l’allure journalistique a été choisi pour convaincre. Mais trois économistes indépendants consultés par Radio-Canada agitent des drapeaux rouges.

Louis Lévesque, Florian Mayneris et Jean-Pierre Aubry.

L’économiste et ancien sous-ministre fédéral Louis Lévesque, le professeur à l'École des sciences de la gestion de l’UQAM Florian Mayneris, et l’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry

Photo : montage Radio-Canada et Florian Mayneris

Selon eux, le propos de Pierre Poilievre contient des exagérations, des omissions problématiques et gênantes et des raisonnements simplistes.

Conclusions de nos économistes : les propos tenus dans ce documentaire ne reflètent pas toujours la réalité et constituent une distorsion sur les véritables causes de la crise du logement.

Attention : Tout n’est pas faux dans la vidéo conservatrice. Plusieurs faits et statistiques mentionnés sont vérifiés, appuyés et documentés.


D’abord, les faits véridiques

Les économistes consultés sont unanimes : Pierre Poilievre a très bien saisi le problème de la crise du logement au Canada. Comme le chef conservateur l’explique dans sa vidéo, il est vrai que :

  • les prix immobiliers ont fortement augmenté en moyenne au Canada;
  • la hausse est plus forte que pour d’autres pays de l’OCDE;
  • Vancouver et Toronto sont parmi les villes les moins abordables du monde;
  • la croissance de la population canadienne dépasse largement la construction de nouvelles habitations;
  • les jeunes d’aujourd’hui ont plus de difficultés à surmonter pour devenir propriétaire comparativement à leurs parents ou à leurs grands-parents.

La vidéo est efficace pour exposer l’ampleur du problème, reconnaît Louis Lévesque, ancien sous-ministre fédéral. Le diagnostic posé est juste sur les conséquences de cette crise du logement, notamment chez les jeunes, estime Florian Mayneris, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

C’est un format efficace pour convaincre les gens, croit l’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry. Mais ce sont des éléments factuels dont on étire beaucoup la signification, ajoute Louis Lévesque.

Un ouvrier du bâtiment travaille depuis une plateforme élévatrice dans un nouveau lotissement à Ottawa.

Un ouvrier du bâtiment travaille depuis une plateforme élévatrice dans un nouveau lotissement à Ottawa.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

M. Poilievre prend une situation extrême et temporaire et il dit que c’est une situation permanente. Je lui reproche de manquer d’honnêteté.

Une citation de Jean-Pierre Aubry, économiste indépendant

Dans la vidéo, les conservateurs utilisent notamment des données reconnues provenant de l’Institut Fraser, de l’Institut économique de Montréal et de la banque UBS. Mais d’autres statistiques présentées par les conservateurs font sourciller les économistes consultés.

Il donne beaucoup de chiffres, mais les études ne sont pas toujours nommées, remarque Florian Mayneris.


Des sources manquantes

Par exemple, à 2:38 de la vidéo, le chef conservateur affirme que le loyer moyen d’une chambre à coucher, le paiement hypothécaire moyen et la mise de fonds pour l’achat d’une maison moyenne ont tous doublé depuis l’élection de Justin Trudeau en 2015.

Mais sans mentionner d’où viennent ces statistiques.

Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre.

Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre

Photo : Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre.

Radio-Canada a demandé au bureau de Pierre Poilievre de préciser les sources utilisées pour appuyer ces affirmations. Nous n’avons reçu aucune réponse.

Après vérifications dans la banque de données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (Nouvelle fenêtre) (SCHL), les chiffres avancés par les conservateurs semblent inexacts :

  • Le prix d’un loyer moyen d’une chambre à coucher est passé de 851 $ à 1147 $ entre 2015 et 2022 (soit une hausse de 21 %).

  • Le paiement hypothécaire mensuel moyen est passé de 1232 $ à 1922 $ entre 2015 et 2023 (soit une hausse de 56 %).

Ces chiffres n’ont donc pas doublé depuis 2015, contrairement à ce qu’affirme le chef conservateur, même si on considère que les prix des propriétés varient énormément selon la région et le type de propriété.

À la trentième seconde de la vidéo, Pierre Poilievre affirme que les Canadiens versent 66 % de leur revenu mensuel moyen pour les paiements d’une maison moyenne. Sans donner la source de cette information, ni dans la vidéo ni à notre demande.

Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre.

Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre

Photo : Captation d’écran de la vidéo de Pierre Poilievre.

Or, toujours selon les données de la SCHL, le coût moyen pour payer son prêt hypothécaire au Canada est de 1922 $ par mois. Le revenu moyen des Canadiens avant impôt est de 63 181 $ (ou 5265 $ par mois).

De plus, si on considère les ménages, plutôt que des individus, le revenu moyen monte à 70 333 $ par année.

Donc, si on se base sur ces chiffres, c’est entre 33 % et 36 % du revenu mensuel (avant impôt) que les Canadiens paient en moyenne pour leur hypothèque, et non 66 % comme l’affirme Pierre Poilievre.


Les causes de la hausse

Dans la vidéo, Pierre Poilievre indique que si le prix des maisons est inabordable au Canada, c’est en raison d’une série de facteurs qui relèvent directement du gouvernement libéral.

Selon les économistes consultés, les faits sélectionnés par le chef conservateur sont arbitraires et dressent un portrait incomplet de la situation, dans le but de faire porter tout le blâme à Justin Trudeau.

Dans les faits, la réalité est plus compliquée.

Il y a notamment deux constats du chef conservateur qui ont fait sourciller les économistes consultés.

Constat no 1

Quand le gouvernement emprunte davantage, ça augmente le coût des biens qu’on achète et les intérêts qu’on paie. Donc, en raison du déficit et de la dette record du gouvernement Trudeau, le prix des maisons est devenu inabordable.

Verdict : ce n'est pas toute la vérité, affirment les économistes.

Sean Fraser sur un chantier de construction.

Sean Fraser, ministre du Logement, de l'Infrastructure et des Collectivités, se prépare à prendre la parole lors d'une annonce à l'extérieur d'un immeuble de logements locatifs en cours de développement par le University of British Columbia Properties Trust, à Vancouver, le mercredi 16 août 2023.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

La cause à effet n’est pas si simple, maintient Louis Lévesque. Ce n’est pas uniquement la politique budgétaire du gouvernement fédéral.

Et au contraire, ajoute Florian Mayneris, la hausse du prix des maisons a été en partie favorisée par la forte baisse des taux d’intérêt, qui permettait aux acheteurs de prendre des hypothèques plus élevées.

Cette baisse des taux d’intérêt avait commencé avant les libéraux. Alors là, il y a un argument de Pierre Poilievre qui ne semble ni très clair ni très juste.

Une citation de Florian Mayneris, professeur d'économie à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM

Constat no 2

De tous les pays du G7, le Canada est celui qui a le plus grand terrain par personne. Alors pourquoi le logement est-il plus cher que jamais et presque partout ailleurs?

Verdict : L’affirmation est un peu ridicule, selon Louis Lévesque.

Le Canada a beaucoup d'espaces, mais ils sont peu habitables, rappelle Jean-Pierre Aubry. Il y a des endroits où l’activité économique ne permet pas d’avoir un grand nombre d'habitants par kilomètre carré.

Images aériennes qui montrent la construction sur Blue Jays Way et dans la rue Wellington Ouest de même que des condominiums en construction en juin 2023.

De la construction à Toronto

Photo : Radio-Canada / Patrick Morrell

De plus, l’espace autour des grandes villes comme Toronto ou Vancouver est limité, ajoute Florian Mayneris, qui a creusé la question pour une étude avec Statistique Canada. À Vancouver, par exemple, l’espace est limité entre l’océan et la montagne, dit-il.

La disponibilité de terrain dans les zones déjà denses, là où les gens veulent vivre, n’est pas aussi importante que semble le suggérer la vidéo de M. Poilievre.

Une citation de Florian Mayneris, professeur d'économie à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM

Il est vrai, selon nos économistes, que la crise actuelle du logement est liée en partie aux actions (ou aux inactions) du gouvernement actuel, comme la hausse des seuils d’immigration, la faible construction de nouvelles habitations ou les dépenses et la dette record du gouvernement fédéral.

Mais c’est faux de dire que la crise du logement a commencé avec l’arrivée du gouvernement Trudeau en 2015, soulignent les experts. Rappelez-vous, disent-ils, la crise économique de 2008, causée justement en raison de la spéculation immobilière.


Des omissions

L’analyse de Pierre Poilievre sur les causes de la crise du logement comprend deux omissions flagrantes, selon nos économistes.

Omission no 1 : la pandémie

Ce qui est profondément gênant ici, c’est qu’il ne parle absolument pas de la pandémie, signale Florian Mayneris.

La pandémie a entraîné une baisse des taux d’intérêt, une hausse du coût des matériaux et une pénurie de la main-d'œuvre. Des facteurs qui ont tous contribué à l’augmentation du prix des maisons.

Un campement devant le bâtiment colonial Saint-Jean, T.-N.-L.

Un campement devant le bâtiment colonial Saint-Jean, T.-N.-L., le vendredi 1er décembre 2023.

Photo : La Presse canadienne / Sarah Smellie

Or, la seule allusion à la pandémie dans la vidéo de Pierre Poilievre est une image de la médecin hygiéniste en chef Theresa Tam, qu’on aperçoit à 2:27, pendant une fraction de seconde.

Les deux tiers de l'augmentation de la dette sont reliés à la pandémie, indique Jean-Pierre Aubry. Tu ne peux pas ne pas dire un mot là-dessus ni ignorer que d’autres pays vivent une situation similaire à la nôtre.

Là, on est dans l’omission totale d’un élément fondamental du contexte, ce qui est en bonne partie problématique, conclut le professeur Mayneris.


Omission no 2 : l’immigration

Il y a deux millions de personnes de plus au Canada en raison de l’immigration, observe Louis Lévesque, et on n’a pas construit de logements pour eux. Donc, on a exacerbé la situation, accentué les tensions sur le marché du logement.

Mais Pierre Poilievre n’en parle pas, fait remarquer Louis Lévesque. Le Parti conservateur courtise beaucoup les communautés culturelles, dit-il, et veut éviter de se les mettre à dos.

Je ne pense pas que beaucoup de partis politiques fédéraux veulent se mettre à dos, à l’approche d’une élection, les communautés d’immigrants au Canada.

Une citation de Louis Lévesque, ancien sous-ministre délégué aux Finances

Les solutions

Vers la fin de sa vidéo, Pierre Poilievre explique comment il compte régler la crise du logement au Canada. Selon lui, il faut accélérer l’obtention de permis en assouplissant certaines réglementations au niveau municipal. Il a raison, selon nos économistes.

Les procédures pour obtenir les permis de construire, les réglementations sont contraignantes, c’est vrai, selon Florian Mayneris. Mais ça ne va pas tout résoudre. Les projets ne vont pas magiquement sortir de terre.

Des policiers démontent un campement de personnes itinérantes.

En avril, les forces policières ont été sollicitées pour encadrer le retrait des tentes et des structures des campements du Downtown Eastside de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Pierre Poilievre propose également de financer les villes seulement pour les projets réalisés et de pénaliser celles qui n'atteindraient pas leur cible de nouvelles constructions.

Une solution simpliste qui ne tient pas la route, estiment nos experts.

C’est que parfois, ce sont les promoteurs immobiliers qui sont responsables de la lenteur des projets pour des raisons de financement ou de pénurie de main-d’œuvre.

Si Pierre Poilievre donne seulement de l'argent aux villes pour les projets qui sortent de terre (au lieu de les aider à les construire), on pourrait les pénaliser pour des choses dont elles ne sont pas responsables.

Une citation de Florian Mayneris, professeur d'économie à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM

Note finale

Bref, les explications que Pierre Poilievre présente aux Canadiens afin de blâmer uniquement Justin Trudeau pour la crise du logement n’ont pas convaincu nos économistes.

Il réussit bien à capter l'anxiété des gens, souligne Jean-Pierre Aubry. Mais sur le contenu, c’est pauvre. Il exagère. C’est très faible comme qualité d’information à donner aux Canadiens.

La note serait plus élevée en science politique qu’en science économique.

Une citation de Louis Lévesque, ancien sous-ministre délégué aux Finances

M. Mayneris renchérit : Ce qui n’est pas ce qu’on demande à nos étudiants.

En tant qu’économiste, il y a des arguments formulés qui ne sont pas équilibrés. Il y a des imprécisions, des erreurs de raisonnement, pas nécessairement basées sur de bonnes analyses.

À la suite de la publication de cet article, le bureau du chef conservateur Pierre Poilievre a fourni à Radio-Canada certaines de ses sources manquantes, cinq jours après notre demande initiale.

Concernant le coût moyen d’un loyer d’une chambre à coucher, le Parti conservateur utilise les données du site Internet commercial RentSeeker, qui recense le prix des loyers dans les plus grandes villes canadiennes seulement. Ces données font abstraction des autres localités au pays et ne représentent pas la moyenne canadienne, contrairement à l’affirmation des conservateurs.

Concernant l’affirmation qu’il faut 66 % du revenu mensuel moyen pour les paiements d’un logement moyen, les conservateurs utilisent à tort une étude de la Banque Royale du Canada.

Le 66 % cité par la RBC ne concerne pas un logement moyen, mais une maison unifamiliale détachée.

De plus, le 66 % représente le coût total pour être propriétaire d’une maison unifamiliale (incluant les assurances, les taxes municipales, les services – chauffage, Internet, stationnement –, l’entretien et les réparations). Les conservateurs écrivent dans leur vidéo que ce 66 % représente les paiements mensuels.

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