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AnalysePoutine lutte contre la solitude et voyage au Moyen-Orient

Le président russe Vladimir Poutine et le président des Émirats arabes unis Cheikh Mohamed Ben Zayed assis cote à cote.

Le président russe Vladimir Poutine reçu par le président des Émirats arabes unis Cheikh Mohamed Ben Zayed à Abou Dhabi.

Photo : Getty Images / AFP / SERGEI SAVOSTYANOV

S’absentant pour quelques heures du Kremlin et de ses datchas, le président russe Vladimir Poutine a effectué, mercredi, un voyage-éclair en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Ce jeudi, rentré à Moscou, il doit recevoir son homologue iranien.

Hormis un séjour en Chine en 2022, plus quelques passages en Asie centrale postsoviétique, Poutine n’a que très peu voyagé depuis deux ans. Il cherche aujourd’hui à rompre – ou à réduire – son isolement diplomatique, consécutif à l’invasion de l’Ukraine.

Le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), délivré contre lui en mars dernier, limite certes ses déplacements et l’incite à la prudence, même si son arrestation, en cas de visite imprudente à l’étranger, n’est théoriquement obligatoire que dans les pays ayant ratifié le Statut de Rome (donc, parties prenantes de la CPI). Ce qui, heureusement pour lui, n’était pas le cas de l’Arabie saoudite ni des Émirats arabes unis.

Un vent meilleur pour la Russie

L’invasion de l’Ukraine a grandement isolé Moscou et suscité une condamnation explicite, à l’Assemblée générale de l’ONU, par quelque 140 pays. Mais cet isolement, on le sait, n’est pas total : quelques États, et non des moindres (Chine, Inde), se sont abstenus de condamner la Russie, quand ils ne l’ont pas carrément soutenue en maintenant par exemple le commerce avec elle. C’est le cas tout particulièrement de la Chine, vers laquelle Moscou a substantiellement recentré ses échanges bilatéraux. L’Inde également, dans une moindre mesure avec des achats de pétrole.

Au moment où commence un deuxième hiver de guerre, où l’Ukraine n’arrive pas à reprendre les territoires arrachés par la Russie, et où le Sénat américain refuse de nouveaux crédits pour Kiev, Poutine peut se dire que c’est le moment d’agir. Sentant que le vent est meilleur qu’il ne l’était il y a seulement un an, il pousse sa chance et tente d’élargir ses contacts diplomatiques, au-delà de ses amis du premier cercle : Chine, Iran, Corée du Nord.

Le président Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping.

Le président Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping à Pékin le 17 octobre

Photo : Getty Images / AFP / SERGEI SAVOSTYANOV

Pourquoi le Moyen-Orient? Parce que, tout d’abord, le choix des destinations n’est pas si large. Outre la question de la CPI, Poutine est quand même persona non grata partout en Europe (sauf peut-être en Hongrie chez son ami Viktor Orban), dans la majeure partie des Amériques, en Asie (sauf dans l’ex-Union soviétique et dans l’espace chinois). Donc, il va d’abord où on veut bien le recevoir.

D’ailleurs dans les deux cas – Abou Dhabi et Riyad – il a été très bien reçu ce 6 décembre, même si c’était bref, mais suffisant pour ramener de belles images du président destinées à la consommation interne russe.

Il y a une autre raison, plus spécifique, c’est l’économie, et tout particulièrement le pétrole. Malgré tous les discours sur la décarbonation – Abou Dhabi, au fait, est à quelques dizaines de kilomètres de Dubaï et de la COP28, mais Poutine n’est pas allé leur dire bonjour! – la Russie reste un pays qui mise encore énormément sur ses hydrocarbures. Le pétrole et le gaz représentent l’ultime atout, la béquille de l’économie russe. Pour financer sa guerre et pour financer l’État russe tout court, Poutine a besoin d’un pétrole au prix le plus élevé possible.

Visite chez des amis pétroliers

Il est donc allé, d’abord et avant tout, visiter des amis pétroliers, dont un des deux, par hasard, organisait au même moment un grand sommet sur le climat!

La Russie et l’Arabie saoudite sont les deux pays qui dirigent de facto le cartel pétrolier qu’on appelle OPEP +. On peut imaginer que le prix du pétrole a été discuté entre le président russe et le prince héritier Ben Salmane. Ils ne sont pas toujours forcément d’accord sur ce sujet. L’un peut vouloir faire monter les prix, alors que l’autre voudrait vendre davantage, même à un prix plus faible, surtout s’il écoute les États-Unis qui le lui demandent spécifiquement!

En outre, même lorsque ses ténors s’accordent sur la question du prix, le cartel OPEP + n’a pas forcément le dernier mot sur l’évolution du marché. Exemple tout proche : la réduction de la production de brut annoncée le 30 novembre n'a pas stoppé la chute du prix du baril, qui est continue depuis deux mois.

Le 29 novembre, le baril de Brent valait environ 83 $. Le 6 décembre, c’était autour de 75 $, soit 25 % de moins que les 100 $ qu’il valait à la veille du 7 octobre, au début de la guerre Israël-Hamas.

Cette baisse a un effet domino sur le rouble dévalué : le 6 décembre, la devise russe a passé les 100 roubles par euro (donc environ 93 par dollar américain) et ce, pour la première fois depuis octobre. Après avoir tenu le coup pendant la première année des sanctions occidentales, la devise russe fléchit sérieusement depuis plusieurs mois.

Grande pompe à Abou Dhabi

Du côté des Émirats, la réception a été chaleureuse, davantage qu’à Riyad. Signe de grande pompe, une patrouille aérienne a traversé le ciel en diffusant des fumigènes aux couleurs du drapeau russe.

Le président russe a souligné que les Émirats, tout comme l’Arabie, sont de nouveaux membres, depuis l’été dernier, du groupe BRICS. Le cheikh Zayed a déclaré devant Poutine que les Émirats arabes unis sont le plus grand partenaire commercial de la Russie au Moyen-Orient, ce qui semble vrai, si on inclut l’important marché gris qui transite par Abou Dhabi. Washington a accusé les Émirats de servir d’intermédiaires discrets pour des tas de produits qui ne peuvent entrer autrement en Russie.

Abou Dhabi ne veut pas pour autant tourner le dos à l’Occident. Début novembre, Washington a sanctionné plusieurs sociétés émiraties. Et, il y a quelques jours, l'agence Bloomberg rapportait que les banques locales ont commencé à contrôler plus sévèrement les transferts russes par l'entremise de leurs comptes. Donc, un rapprochement qui n’équivaut pas à un alignement sur Moscou.

La guerre Israël-Hamas

Un mot sur le positionnement de la Russie par rapport à la guerre Israël-Hamas, puisque le sujet était également à l’ordre du jour de ce 6 décembre.

Un groupe d'hommes entrant dans une salle.

Le chef du Hamas Khaled Mechaal reçu à Moscou par le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov. (Photo d'archives)

Photo : afp via getty images / YURI KADOBNOV

En novembre, Poutine avait déclaré que seuls ceux qui ont un cœur de pierre peuvent regarder tranquillement les événements dans la bande de Gaza. Propos tenus le 3 novembre au Kremlin : C'est facile de lancer une étincelle, très facile. Avec les horreurs qui se déroulent là-bas. Quand vous regardez les enfants souffrants et couverts de sang, vos poings se resserrent et les larmes vous montent aux yeux. C'est la réaction de toute personne normale et qui a un cœur qui n'est pas fait de pierre.

Larmes de crocodile de l’homme dont les forces armées ont bombardé des civils en Tchétchénie, en Syrie et jusqu’à ce jour en Ukraine.

Hypocrisie mise à part, et sans égard pour les horreurs humanitaires, on peut supputer que la Russie, d’une façon froide, voit ce conflit de Gaza d’un bon œil. Il détourne l’attention de sa propre guerre, en plus de fatiguer les États-Unis et de diviser les Européens. Poutine peut aller dire au monde arabe, comme il l’a fait à Abou Dhabi et à Riyad : Ce sont nous vos vrais amis, pas les impérialistes qui sèment le chaos. Il y avait en outre l’espoir que ça fasse monter le prix du pétrole. Ce qui, pour l’instant, n’a pas marché.

D’une façon discrète, Poutine semble avoir mis de côté son amitié avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, qui avait été reçu chaleureusement à Moscou en 2016 et en 2020.

Aujourd’hui, Moscou roulerait plutôt pour le Hamas – jamais dénoncé comme terroriste, et avec lequel la Russie entretient des relations officielles – et espère secrètement que tout ça durera assez longtemps. Tout en répétant officiellement et régulièrement le mot cessez-le-feu.

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