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Envoyé spécial

« Nos systèmes de santé ne sont pas préparés aux changements climatiques »

À Dubaï, où se déroule la COP28, notre envoyé spécial Étienne Leblanc a rencontré Maria Neira, la grande patronne du dossier climat et santé humaine à l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Maria Neira en gros plan.

Maria Neira est une médecin espagnole qui travaille à l’Organisation mondiale de la santé.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Maria Neira en impose. Grande et d’une élégance soignée, cette médecin espagnole parle couramment plusieurs langues, dont un français parfait. Malgré un horaire de première ministre à la COP28, elle ne donne jamais l’impression d’être pressée, ce qui est pourtant le cas de nombreuses personnes lors de ces grands sommets.

Son arrivée à la tête du département Environnement, Santé publique et Changements climatiques de l’OMS en 2005 a coïncidé avec la couverture de ma toute première COP, la COP11 de Montréal.

Je l’ai interviewée à plusieurs reprises au fil des ans. J'ai pu constater qu'elle n’a jamais oublié son expérience sur le terrain en tant que médecin dans les pays du Sud. Son approche n’a rien d'onusienne, au contraire. Entrevue.


Vous avez une formation d’endocrinologue. Vous vous êtes spécialisée très jeune dans les maladies métaboliques. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la question climatique?

COP28 : sommet sur le climat à Dubaï

Consulter le dossier complet

Dubaï au crépuscule.

Maria Neira C’est une trajectoire assez logique [d'une certain façon]. J'ai été formée en tant que médecin et je continue à être très vocationnelle. Après, j'ai fait l'endocrinologie à Paris. Puis, j'ai pris la décision de partir six mois avec Médecins sans frontières, juste avant de commencer mon travail clinique à l'hôpital. Et ça, ça a changé ma vie. Complètement. J'étais dans des camps de réfugiés en Afrique et en Amérique centrale. Je me rappelle, on avait plein de cas d'asthme. Il fallait aussi voir dans quelles conditions les gens cuisinaient. La pollution de l'air qu'il y avait à l'intérieur des petites maisons à cause de la combustion du bois, c’était fou. J’ai fini par aller travailler cinq ans en Afrique. C’est là qu’est née ma passion pour la santé publique. Je voulais faire plus que soigner : je voulais comprendre la cause de ce qui nous arrive. Et maintenant, pour moi, le changement climatique, c'est vraiment LA cause. Ça risque de détruire tous les piliers qu'on a construits pour protéger notre santé, qui sont maintenant en train de trembler et de s'écraser.

Quels sont les pires effets des changements climatiques sur notre santé?

M.N.  Celui qui fait le plus peur, c’est la pollution de l’air, qui est la plupart du temps un effet de la combustion des combustibles fossiles, et c’est lié à notre dépendance aux énergies fossiles. Ça pollue l'air qu'on respire et ça contribue aux émissions de gaz à effet de serre. Et c'est là qu'on a un problème, parce que chaque année, on a sept millions de morts prématurées à cause de la mauvaise qualité de l’air. C'est un chiffre absolument inacceptable.

Est-ce que la situation est pire qu’avant?

M.N.  C’est vraiment de pire en pire. On a gagné en sensibilisation et la science est très claire et très puissante. Par exemple, avec les changements climatiques, là où il n’y avait pas de malaria, les moustiques trouvent aujourd’hui des conditions parfaites pour se reproduire. C’est la même chose pour la fièvre dengue en Asie, où on prédit une augmentation de 35 % de prévalence des cas de dengue dans la région. Et ça, c'est terrifiant. Ce sont des questions de santé mentale, de maladies chroniques, de malnutrition, de déplacements massifs, etc. Ça va nous forcer à changer, à nous adapter, et il faut le faire très vite.

Pensez-vous que les gens font suffisamment les liens entre les changements climatiques et leur santé?

M.N.  Je crois que les problèmes respiratoires plus récurrents nous ont donné l’occasion de mieux communiquer avec la population, parce que les gens ont peut-être de la difficulté à voir les liens entre les changements climatiques et la santé, mais ils comprennent très bien ce que ça veut dire de respirer dans un environnement pollué, comment ça peut irriter les yeux ou la gorge quand on commence à avoir une toux. Le mal passe directement dans les poumons. Et ça, c’est pour la population dans les grandes villes. Mais pour presque la moitié de la population mondiale, c’est la pollution par le bois ou par le charbon à feu ouvert dans la cuisine. L’inhalation des particules fines cause des cancers du poumon, des problèmes neuronaux, des maladies qui affectent le coefficient d’intelligence et des maladies cardiaques. On ne peut pas continuer comme ça, c’est absurde.

Le Canada a été en première ligne des problèmes de pollution de l’air cet été avec les feux de forêt. Ça pose un problème pour les Canadiens à long terme?

M.N.  Le Canada se classe toujours parmi les meilleurs pour la qualité de l’air. Mais avec les feux, la situation est devenue dramatique. Ce n'est pas comme dans les villes, où les gens sont exposés sur de longues périodes comme dans les villes en Asie, mais les phénomènes météorologiques extrêmes vont augmenter [en nombre] et, du point de vue de la santé, ça nous inquiète énormément. Les effets sur la santé respiratoire vont être aigus. Il y aura aussi des effets sur la santé mentale.

Vous constatez certainement – comme moi – que, souvent, les gens perçoivent les changements climatiques comme un problème lointain. Pensez-vous que la question de la santé peut être une porte ouverte pour faire comprendre aux gens que c'est un problème qui survient maintenant et qui est très concret?

M.N. Absolument. On est à 100 % convaincus que c'est la santé qui va finalement réveiller tout le monde. C'est une question de survie pour les humains. L'argument santé provoque un déclic très important qui va changer complètement l'ambition et la vitesse des actions climatiques.

Pourquoi pensez-vous que la santé joue ce rôle?

M.N. Parce que ça nous touche tous. Quand on dit à une famille : Votre enfant va avoir de l'asthme, il n’y a rien de plus motivant pour une personne que de protéger la santé de ses enfants immédiatement. C'est clair que c'est la raison la plus puissante pour réagir. Parce qu'à la fin, c'est l'environnement qui nous donne à manger, à boire, à nous protéger, à respirer, à avoir des médicaments. Si on continue à détruire la nature, comment imagine-t-on qu'on va survivre?

En quoi les changements climatiques peuvent-ils affecter notre santé mentale?

M.N.  Déjà, il y a ce qu'on appelle l'anxiété climatique, des gens qui, avec les changements climatiques, voient que c’est leur génération qui devra vivre avec cette réalité et qui sont très angoissés. Il y a aussi les vagues de chaleur, qui ont des liens directs avec la santé mentale. Quand il y a cette chaleur terrible, vous ne pouvez pas vous cacher quelque part. Ce n'est pas tout le monde qui peut avoir accès à de l'air climatisé dans des bâtiments qui réfléchissent la lumière. Mais à mesure que les températures vont augmenter, ça va être très difficile de se cacher, de se protéger, et ça va contrôler les moindres conditions pour la survie humaine.

Qu’est-ce qu’on peut faire, donc? Parce que les changements climatiques sont là pour de bon. Que peut-on faire pour atténuer le problème?

M.N. Il faut d’abord travailler sur les causes de ces problèmes. Cest clair qu'il faut insister auprès de tous ces négociateurs qui sont ici à la COP28 et leur rappeler qu'ils ne sont pas seulement là pour négocier des pourcentages d’émissions de gaz à effet de serre ou des initiatives ici et là : ils sont en train de négocier sur notre santé. Il faut faire une transition énergétique avec des sources d'énergie propre et renouvelable et sortir des combustibles fossiles le plus rapidement possible. Et surtout, il faut rendre nos systèmes de santé plus résilients. Il nous faut du financement pour que les systèmes de santé puissent s'adapter et se préparer. Il faut savoir que dans les grandes villes, on va avoir des vagues de chaleur, donc il va falloir avoir des refuges climatiques. Il faut savoir qu'on va avoir des phénomènes météorologiques plus fréquents, donc il faut travailler beaucoup plus avec les sources d'informations météorologiques [et] les systèmes de surveillance pour les maladies épidémiques. [Il y a] toute une panoplie d’interventions qu'il faut faire. Et puis, en tant que citoyens, chacun d'entre nous peut faire quelque chose. Il faut surtout utiliser notre vote en tant que citoyens dans la bonne direction.

S’adapter aux changements climatiques, ça veut aussi dire que les systèmes de santé doivent s'adapter.

M.N.  Il faut s’adapter, oui. Ne pas se résigner, mais s'adapter. Et les systèmes de santé ne sont pas préparés pour tout ce qui vient et tout ce qui va nous tomber dessus. Et il faut les préparer. Et c'est pour ça qu'il faut des ressources financières pour préparer et renforcer ces systèmes de santé pour répondre aux effets négatifs que les changements climatiques sont en train d'avoir. Ça veut dire avoir un système de surveillance épidémiologique pour les maladies qu’on n’avait pas vraiment, mais qu’on va avoir de plus en plus, ou des systèmes d’urgence pour mieux déplacer les populations en cas de phénomènes extrêmes. Et [ça veut dire aussi] mieux soigner la santé mentale des gens.

Vous êtes médecin, vous travaillez pour l’OMS. Mais en tant que citoyenne, comment vous sentez-vous par rapport à la situation actuelle?

M.N. Comme médecin, je suis contente de cette COP28 où, pour la première fois, on a eu une journée [consacrée] à la santé. Comme citoyenne, c’est souvent frustrant, parce que la COP28, ça veut dire que pendant 28 COP, on a discuté de la même question – qui est censée être une des questions les plus urgentes de notre société – sans grand succès. Imaginez si ce n'était pas urgent : qu'est-ce qu'on aurait fait? Tandis que pour nous, pour les gens de la santé, quand on a une question urgente, on prend une journée. Quand on est à l'hôpital, on prend quelques minutes pour prendre des décisions. Le sentiment d’urgence est différent selon qu’on parle de l’environnement ou de la santé humaine. Mais pourtant, les deux sont liés.

Qu'est-ce que vous dites aux enfants qui seront vivants au tournant du prochain siècle?

M.N.  Soyez exigeants avec vos politiciens. Le minimum qu'on peut demander, c'est le droit de respirer de l'air qui ne va pas vous tuer, de l'eau qui ne va pas vous contaminer et des océans qui ne sont pas pleins de millions de tonnes de plastique. Donc, protégez ce qui vous donne à manger, à boire et à respirer. Sans ça, vous n'allez pas être heureux.

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