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L’amitié qui survit à la guerre Israël-Hamas

Lisa Grushcow (à gauche) et Amal Elsana-Alhjooj (à droite) sont assises et se tiennent par la main en discutant.

Lisa et Amal, qui vivent toutes les deux à Montréal depuis une dizaine d’années, sont devenues des amies malgré des divergences politiques importantes.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Trépanier

La guerre entre Israël et le Hamas continue d’attiser les tensions ici, au Canada. À Montréal, le nombre de crimes et d’incidents haineux a triplé depuis le 7 octobre, comparativement à l’an dernier. Les attaques antisémites sont les plus nombreuses : on en compte 115 depuis le début du conflit. Dans ce climat de grande tension, une rabbine et une activiste palestinienne tiennent à montrer que le dialogue entre les deux camps est possible.

Dans le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis 75 ans, elles sont deux amies, dans des camps adverses.

Amal Elsana-Alhjooj est une Palestinienne musulmane qui a grandi dans des conditions de vie très dures, sous une tente, dans un village bédouin sans eau ni électricité, dans le sud d’Israël.

Lisa Grushcow est une Juive de Toronto qui a vécu à Oxford et à New York, avant de s’établir à Montréal, en 2012.

Ces deux battantes ont dû affronter des vents de face pour se réaliser.

Proche-Orient, l’éternel conflit

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Un panache de fumée s'élève à la suite d'une frappe aérienne israélienne, dans la ville de Gaza, le samedi 7 octobre 2023.

La Canadienne est devenue la première femme ouvertement lesbienne à diriger une importante synagogue au Canada, le temple Emanu-El-Beth Sholom, à Westmount. Cette synagogue est réputée pour sa vision libérale du judaïsme. La rabbine est très engagée dans sa communauté et dans les dialogues interreligieux à Montréal.

Amal Elsana-Alhjooj, de face, discute avec la journaliste Sophie Langlois, de dos. Toutes deux sont assises à une table.

Amal Elsana-Alhjooj est une Palestinienne musulmane qui a grandi dans un village bédouin du sud d'Israël.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Trépanier

De son côté, la Bédouine s’est battue contre un patriarcat étouffant pour faire entendre sa voix. Elle n’avait que six ans lorsqu’elle a commencé à garder les moutons pour prouver qu’elle était aussi capable de le faire que ses frères.

Sa grand-mère lui disait que se fâcher contre ses frères ne changerait pas le système qui la révoltait. Elle a incité la jeune Palestinienne à transformer sa colère en énergie positive.

Amal n’avait que 17 ans quand elle a créé un premier organisme pour soutenir les femmes de son village. Elle a aidé les artisanes à reprendre les rênes de la production de broderies bédouines.

Au début de la seconde Intifada, elle rageait de voir de jeunes Palestiniens tués par l’armée israélienne juste parce qu’ils manifestaient contre les violences de colons juifs. Pour canaliser cette colère, elle a fondé, en 2001, en Israël, le Centre arabo-juif pour l’équité, l’autonomisation et la coopération. Elle a codirigé le centre pendant 12 ans avec l’Israélo-Canadienne Vivian Silver. Les deux femmes sont devenues les visages du combat pour la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Deux perspectives, une douleur

Le 7 octobre dernier, Amal a perdu celle qui était sa meilleure amie juive israélienne. Vivian Silver, qu’on avait d’abord cru kidnappée, a été tuée par le Hamas ce jour-là. Dans les semaines qui ont suivi, l’activiste palestinienne a aussi perdu plusieurs membres de sa famille à Gaza.

Je ressens la douleur dans chaque partie de mon corps. Quand je vois les enfants tués et blessés à Gaza, la culpabilité me tue. Je me sens coupable parce que je suis ici, en sécurité. Je me sens coupable quand je mange. Je me sens coupable quand je bois, quand je ris, je me sens responsable de ces enfants.

Une citation de Amal Elsana-Alhjooj, activiste palestinienne

Amal pleure aussi le recul des droits de la personne. En une seconde, j’ai vu s’écrouler mon travail des 25 dernières années, notre travail pour la paix et pour les droits de la personne.

Des bancs dans la chapelle du temple Emanu-El-Beth Sholom.

La chapelle du temple Emanu-El-Beth Sholom, une synagogue de Westmount reconnue pour sa vision libérale du judaïsme.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Trépanier

Les Juifs vivent aussi un deuil douloureux. Nous rencontrons la rabbine Lisa Grushcow dans la petite chapelle du temple Emanu-El-Beth Sholom. Elle souligne sa double souffrance : celle d’avoir vu 1200 Israéliens massacrés dans une sauvagerie indescriptible, le 7 octobre, et celle de constater que ce deuil n’a pas été partagé. C’est un moment très difficile, très, très, très, très dur, témoigne-t-elle.

Selon la rabbine, plusieurs Juifs sont blessés de n’avoir eu aucune manifestation d’empathie de la part de leurs voisins et de leurs amis non juifs. On ne pouvait pas dire : "Je pense à vous"? On ne peut pas dire : "Mes sympathies sont avec vous"? Ça, c’est le pont que, peut-être, on ne peut pas reconstruire, pas maintenant. Les Juifs, on se sent très isolés depuis le 7 octobre. Je suis quelqu’un de vraiment optimiste, mais c’est plus difficile, maintenant, de trouver l’espoir.

Ce sentiment d’isolement est accentué par les attaques et les incidents antisémites qui se multiplient à Montréal, à Toronto et ailleurs au Canada. Du 7 octobre au 28 novembre, il y a eu, à Montréal seulement, 115 crimes et incidents haineux contre les communautés juives. C’est trois fois plus que la moyenne hebdomadaire de l’an dernier.

Il y a beaucoup de peur, dit la rabbine Grushcow. Il y a ceux qui disent : "Je vais peut-être enlever le Mezouzah de ma porte, peut-être que je ne vais pas allumer les bougies de Hanouka dans ma fenêtre cette année, parce que j’ai peur."

Durant la même période, il y a eu 37 crimes et incidents islamophobes à Montréal. Amal Elsana-Alhjooj vit dans la métropole québécoise depuis 2012, avec son mari et leurs deux enfants, qui étudient à l’Université Concordia. Elle affirme que les manifestants propalestiniens ont aussi des craintes. J’ai eu plusieurs appels d’étudiants musulmans qui me disent qu’on les traite de terroristes juste parce qu’ils portent un foulard ou un hijab.

Un message d'amitié et de paix

Amal et Lisa, qui vivent toutes les deux à Montréal depuis une dizaine d’années, sont devenues des amies malgré des divergences politiques importantes. Les deux femmes ont accepté de se rencontrer devant nos caméras, chez une amie commune, un endroit neutre, pour que leur message de paix soit clair.

On ne peut pas laisser la colère ronger nos communautés, dit Amal. On doit faire quelque chose et ça commence par être capables de se parler.

Lisa ajoute : On travaille chacune de notre côté, de manières différentes, à connecter nos communautés, à bâtir des ponts, des chemins vers la paix. C’est plus difficile depuis le 7 octobre, mais c’est justement parce que c’est plus difficile qu’il est plus important que jamais de le faire. Il y a des gens à qui je ne peux plus parler en ce moment, alors cela rend notre amitié encore plus précieuse. On sait qu’on ne s’entend pas sur certains points, mais c’est important de maintenir le dialogue.

La rabbine et la militante ont hésité à nous rencontrer, car elles se méfient des médias. Elles trouvent que la couverture du conflit manque de nuances.

Et aussi parce qu’elles craignent de heurter leur entourage en montrant de la sympathie pour l’autre camp.

Il y a une polarisation dangereuse. On peut avoir de l’empathie pour les Israéliens ou pour les Palestiniens, mais pas pour les deux; il est impossible d’avoir de l’empathie pour les victimes des deux côtés. On ne peut pas souffrir pour des victimes israéliennes ET pour des victimes palestiniennes.

Une citation de Lisa Grushcow, rabbine dirigeant le temple Emanu-El-Beth Sholom, à Westmount
Lisa Grushcow, assise sur un sofa, discute avec la journaliste, qu'on ne voit pas.

Lisa Grushcow est une Juive de Toronto qui s'est établie à Montréal en 2012, après avoir vécu à Oxford et à New York.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Trépanier

Les deux femmes souhaitent que leur amitié improbable en inspire d’autres et ouvre la voie à plus de dialogue, à plus d’écoute. Elles déplorent qu’actuellement on ne fasse pas l’effort d’entendre les arguments de l’autre, d’accueillir la souffrance des victimes qui sont dans l’autre camp.

À la fin de l’entrevue, Lisa et Amal doivent elles-mêmes mettre en pratique ce qu’elles prêchent. Je demande à chacune quel est le message le plus important qu’elles souhaitent transmettre. C’est à ce moment-là que leur divergence d’opinions ressurgit.

La Palestinienne répond spontanément : On a besoin d’un cessez-le-feu maintenant, de libérer tous les otages et tous les enfants palestiniens qui sont prisonniers.

Lisa, qui est clairement mal à l’aise, répond : Moi, je ne suis pas sûre, j’ai une opinion différente parce que pour moi, la priorité est d’éliminer le Hamas.

Communiquer malgré les divergences

Les deux amies acceptent leurs divergences politiques. Pour elles, maintenir la communication est essentiel pour apaiser les tensions, pour comprendre aussi la souffrance de l’autre et ses peurs.

La rabbine explique sa position en disant craindre qu’avec un cessez-le-feu le Hamas reprenne des forces et répète les massacres du 7 octobre.

Amal répond que les attaques actuelles contre Gaza, qui tuent des milliers de civils innocents, ne feront que retarder d’autres massacres de Juifs comme ceux du 7 octobre et que ceux-ci seront encore pires.

C’est pourquoi, dit Lisa, ce n’est pas clair, pour moi, ce qu’il faudrait faire demain, mais il faut trouver une autre solution.

Amal ajoute : Je suis convaincue que de tuer plus d’enfants palestiniens, de faire plus de massacres, tout ça n’aidera personne.

La rabbine croit que, si des enfants palestiniens sont tués, c’est parce que des combattants du Hamas se cachent derrière eux. Amal réplique que cette information est fausse. Les deux amies savent exactement ce qui les divise; elles n’évitent pas d’en parler, mais elles le font prudemment, avec beaucoup d’écoute et d’empathie.

Lisa résume le tout ainsi : Si quelqu’un pouvait me faire voir les choses différemment à ce sujet, ce serait toi, en raison de ce que nous partageons. Et c’est valable dans les deux sens. Amal approuve de la tête et tend la main à son amie.

Bien des relations et des amitiés ont été brisées depuis le 7 octobre. Que ces Montréalaises très engagées, qui ont de fortes convictions, parfois contraires, aient accepté de se rencontrer devant nos caméras constitue une sorte de miracle. Elles espèrent que leurs paroles seront entendues comme un simple appel au dialogue et à la paix.

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