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Des médecins de famille au bout du rouleau

Un médecin assis devant son ordinateur regarde son bureau et se place les deux mains sur les tempes.

De nombreux employeurs exigent qu'un employé s'absentant pour une brève période et pour un mal mineur obtienne un billet de médecin.

Photo : Getty Images / PeopleImages

Épuisement professionnel, souffrance et anxiété, même des idées suicidaires pour certains. Le diagnostic est sans appel : les médecins de famille vont mal, en Ontario comme dans le reste du pays.

Déjà présent pendant la pandémie qui a vu un grand nombre d’entre eux se détourner de la pratique, le malaise ne semble pas se dissiper, et tous les voyants sont au rouge.

Le Collège des médecins de famille de l’Ontario a tâté le pouls de la profession en mai dernier. Dans un rapport que l’institution qualifie de sonnette d’alarme, 65 % des 1300 médecins sondés ont fait part de leur intention soit de quitter leur cabinet, ou, au mieux, de réduire leurs heures de travail au cours des cinq prochaines années.

Stethoscope posé sur une pile de dossiers.

Sur une semaine, les médecins de famille consacrent environ 40 % de leur temps aux tâches administratives. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / David Donnelly

La situation de leurs confrères et consœurs du reste du pays n’est pas plus enviable : dans un sondage de l’Association médicale canadienne datant de 2021– donc en pleine pandémie – un médecin canadien sur deux disait souffrir d’épuisement professionnel.

Des données qui inquiètent Jean-Joseph Condé, médecin et porte-parole de l’AMC, surtout quand on sait que la population canadienne vieillit et que le besoin va aller en augmentant, avec des soins de santé plus complexes, plus de comorbidité et des gens qui sont hospitalisés plus longtemps.

Le mal-être est plus grave chez une partie d’entre eux, 14 % des sondés ont eu des pensées suicidaires, tellement ils se sentent écrasés sous la pression, s’alarme Dr Condé.

Le fardeau des tâches administratives

Un médecin de profil, assis à un bureau dans son cabinet. Il fixe intensément son écran d'ordinateur alors qu'il remplit au stylo un formulaire papier.

La gestion des dossiers médicaux électroniques sont une charge de travail importante pour les médecins de famille. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Wavebreakmedia

Le grief de la majorité des médecins de famille interrogés vise un sigle : DME, pour dossiers médicaux électroniques. Plus généralement, c’est tout le travail de bureau qui est ici pointé du doigt. 

Les médecins ontariens travaillent en moyenne 47,7 heures par semaine, 40 % de ce temps est consacré à des tâches administratives.

Une citation de Collège des médecins de famille de l’Ontario

Les tâches administratives, qui engloutissent en moyenne 19 heures sur les 47,7 heures hebdomadaires de travail (chiffres du CMFO), épuisent les praticiens et soustraient ce temps aux patients, explique le Dr Ramsey Hijazi. 

Dans une journée typique, ce médecin de famille installé à Ottawa allège une partie de ce qu’il appelle un fardeau avant d’ouvrir son cabinet à 8 heures, puis encore à midi en ajoutant n'avoir pas eu un vrai repas depuis 10 ans, et, enfin, le soir après avoir couché ses enfants. 

Et souvent, il en reste en fin de semaine. Le médecin décrit un travail de Sisyphe, j’en fais constamment parce que si je m’arrête, ça s’empile.

Ces heures de travail ne sont pas payées, quelle autre profession trouverait cela raisonnable?

Une citation de Dr Ramsey Hijazi

Tout le monde nous demande des formulaires : des certificats d’absence au travail, pour l’école, pour le club sportif ou le camp de vacances, les formulaires d’assurance, d’invalidité pour l’impôt. Il y a plein de formulaires à remplir dès qu’un patient a une condition. Et même s'il n’en a pas, un certificat pour dire qu’il est en bonne santé! On n’arrête pas! explique le Dr Condé.

Le Dr Hijazi, lui, décrit des cas où il reçoit trois formulaires pour un même patient, en provenance du même hôpital.

D’autres médecins de famille n'hésitent pas à facturer à leurs patients certaines démarches, quitte à les froisser ou à susciter leur incompréhension.

Le Dr Andrew Park.

Le Dr Andrew Park est le président de l'Association médicale de l'Ontario, il estime que les augmentations d'honoraires des médecins de famille n'ont pas suivi l'inflation.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté d'OMA

Un ras-le-bol généralisé qui fait craindre une perte de sens, personne n’est allé à l’école de médecine parce qu’il voulait s’asseoir devant une feuille de calcul Excel, résume le nouveau président de l’Association médicale de l’Ontario (AMO), le Dr Andrew Park.

Lui le compare à un travail de nuit que les médecins occupent après leur travail de jour avec leurs patients.

Au niveau national, l’AMC chiffre à 10 heures hebdomadaires la surcharge administrative des médecins, réduire ce temps de moitié, c’est l’équivalent de 600 médecins à temps plein, plaide le Dr Condé.

Sur ce point, la province de l'Ontario dit travailler à alléger la charge administrative qui pèse sur les médecins par l’intermédiaire d’un groupe de travail bilatéral sur l’épuisement professionnel avec nos partenaires du secteur de la santé.

Un nouveau syndicat de médecins de famille

Ne voyant pas d’amélioration à son sort, le Dr Hijazi décide de lancer l’Ontario Union of Family Physicians, lui qui n’est normalement pas le genre de personne à lancer des initiatives de ce genre.

Depuis sa création en juillet dernier, il indique que 1200 médecins ontariens ont rejoint son organisation. J’ai parlé à des dizaines et des dizaines de collègues, un grand nombre d’entre eux sont à un point de rupture.

Les effectifs d’omnipraticiens ne s'accroissent plus à la même allure que la population.

Certains médecins réduisent la voilure, d’autres choisissent d'accélérer leur départ à la retraite, et les aspirants médecins ne se bousculent pas pour les remplacer. Le pourcentage d’étudiants en médecine choisissant la médecine de famille n’a jamais été aussi bas.

Le nombre de médecins de famille continue d'augmenter, mais il n'augmente pas aussi rapidement que ce que l'on observait il y a 5 ou 10 ans

Une citation de Dr Chantal Couris de l'Institut canadien d'information sur la santé

D’autres choisissent de se détourner de la médecine familiale pour des pratiques plus rémunératrices. Moyennant une formation supplémentaire, les médecins généralistes peuvent en effet pratiquer d’autres spécialités ou devenir consultants, une tendance confirmée par l’Association médicale de l'Ontario.

Je n’ai jamais vu autant de cliniques esthétiques ouvrir, constate le Dr Hijazi, qui constate que des collègues se dirigent vers la gynécologie, l’anesthésie et la dermatologie.

La rémunération pointée du doigt

L’autre cheval de bataille des omnipraticiens est la rémunération. Les médecins de famille sont parmi les praticiens les moins bien rémunérés, explique le Dr Park. Le président de l’AMO reconnaît que les augmentations d’honoraires n’ont pas vraiment suivi l'inflation, en particulier ces dernières années

La province ne paie plus que 38 % de ce qu’elle avait l’habitude de nous payer pour faire fonctionner nos cabinets, estime le Dr Hijazi.

Dans des documents que nous nous sommes procurés, on constate un changement dans la méthode de calcul de la rémunération des médecins à partir de 2010.

Cette nouvelle méthode de calcul désavantage les médecins qui gèrent leur propre cabinet, croit le Dr Hijazi, qui estime par ailleurs qu’en Ontario, le sous-financement est immense, et le gouvernement pourrait prendre des décisions rapides qui auront un impact significatif.

Dépenses totales de santé par habitant

Province ou territoireDépenses par habitant (en $)
Nunavut23 652
Territoires du Nord-Ouest21 750
Yukon15 696
Terre-Neuve-et-Labrador10 333
Nouvelle-Écosse9737
Colombie-Britannique9182
Saskatchewan9112
Alberta9041
Île-du-Prince-Édouard9036
Québec8785
Manitoba8616
Nouveau-Brunswick8413
Ontario8245

Source : Institut canadien d’information sur la santé. Données sur les dépenses de santé en bref.

La province fait valoir qu’elle a investi près de 80 milliards, rien que cette année, soit le montant investi par tous les autres provinces et territoires dans leurs propres systèmes de santé.

Pourtant, les données de 2023 sur les dépenses par personne, fournies par l’Institut canadien de l’information sur la santé, donnent un autre son de cloche. Avec  8245 $ dépensés par personne en 2023, l’Ontario est la province qui en fait le moins au pays.

À cette cadence, certains médecins estiment que la promesse d’une couverture médicale universelle est en danger, alors que selon les projections du CMFO, un Ontarien sur quatre n’aura pas de médecin de famille d’ici 2026.

L'Association médicale de l'Ontario, qui représente les médecins de famille auprès de la province, s'est refusée à tout commentaire pendant les négociations pour la prochaine entente sur les services médicaux.

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