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Envoyée spéciale

De Gaza à la Syrie : l’hôpital qui reconstruit les blessés des guerres du Moyen-Orient

Né d’un projet temporaire en 2006, l'Hôpital de chirurgie reconstructrice de Médecins sans frontières, situé à Amman, en Jordanie, est devenu une plaque tournante des soins pour les blessés chroniques des guerres qui déchirent le Moyen-Orient.

Portrait des deux jeunes filles.

Meriem Emran Lasaiad, de la Syrie, et Sama Ramze Al-Masri, de Gaza, partagent une chambre à l'Hôpital de chirurgie reconstructrice de Médecins sans frontières à Amman, en Jordanie.

Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

Il fait 17 °C à Amman. Dans le petit parc adjacent à l’hôpital de Médecins sans frontières (MSF), une jeune femme se berce sur une balançoire, le cou tendu vers le soleil.

Il est difficile de deviner son âge en regardant son visage. Celui-ci porte les traces cruelles des éclats d’un obus qui a explosé devant sa maison quand elle était petite.

Elle est défigurée mais coquette, avec une touche de rouge à lèvres qui suit les courbes déformées de sa bouche. Elle affiche un sourire désarmant, les dents blanches et un courage de plomb.

J’ai 30 ans et je viens d'Irak, dit-elle. Elle est défigurée, mais elle respire l'espoir.

Une infirmière mesure la jeune femme défigurée.

Cette jeune Irakienne a été admise à l'Hôpital de chirurgie reconstructrice.

Photo : Radio-Canada / Sergio Santos

Il n’y a que 120 places dans cet hôpital et certains des patients vous diront qu'y être admis, c’est l’équivalent de remporter la loterie après avoir tout perdu dans les guerres brutales qui déchirent le Moyen-Orient.

Il y a dans les corridors de l'hôpital des corps si meurtris qu’il a fallu attendre des années avant de commencer à les reconstruire.

Tous les patients sont des blessés chroniques, souligne le Dr Alfonso Apolinar, qui est le directeur clinique de l'Hôpital de chirurgie reconstructrice de MSF. On s'ajuste à la situation du Moyen-Orient et de ses guerres.

Le projet de MSF ne devait être que temporaire quand il est né, en 2006, pour répondre aux besoins criants des blessés de la guerre en Irak, mais il s’est transformé en hôpital permanent et est devenu indispensable.

Dans la salle d'attente du département de physiothérapie, une petite Syrienne de 5 ans est assise sur une chaise et balance ses petits pieds à moitié amputés, qui touchent à peine le sol. Il lui faudra de multiples chirurgies ainsi que des années de réadaptation et d’allers-retours entre la Syrie et la Jordanie pour réapprendre à marcher.

Plan rapproché de la fillette.

Cette jeune Syrienne devra subir de multiples chirurgies.

Photo : Radio-Canada / Sergio Santos

Il y a aussi de jeunes Yéménites et des Palestiniens parmi les patients.

On avait l’habitude de faire venir de cinq à dix patients de la bande de Gaza tous les mois, mais ça s'est arrêté avec la guerre, note le Dr Apolinar, qui nous dirige au quatrième étage, où nous rencontrons Sama Ramze Al-Masri, 12 ans.

Elle est arrivée de Gaza avec sa mère, juste avant l'attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre, pour subir des traitements. Ça faisait des années qu'elle attendait d'être admise aux programmes de chirurgie reconstructrice de MSF en Jordanie, raconte-t-elle. Puis il a fallu des mois pour négocier sa sortie de l’enclave.

Sama a le corps couvert de brûlures au troisième degré, qu’elle a subies en fuyant les bombes en pleine nuit, pendant la guerre de 2014. Elle n’avait que 2 ans à l’époque, mais ses plaies se sont étirées puis infectées au fil des années.

Sa mère Nevine, assise à son chevet, nous explique que venir en Jordanie était pour Sama une occasion en or, le début d’un long processus pour panser ses plaies.

Le corps de Sama va mieux, après une première chirurgie reconstructrice, mais c’est maintenant son cœur qui souffre.

Sama et sa mère passent des heures les yeux rivés sur l'écran de télévision de sa chambre, où la chaîne Al Jazeera diffuse des images insoutenables de la guerre à Gaza.

Nous les avons rencontrées à quelques heures du cessez-le-feu temporaire et du premier échange d'otages israéliens et de prisonniers palestiniens. Elles comptaient les minutes pour que les bombes se taisent et que l'échange se concrétise comme prévu.

Sama a été élevée dans le chaos, mais dit qu’elle n’a jamais rien vu de tel.

Gaza est en ruine, n’importe qui peut mourir à tout moment, déplore-t-elle. Savoir que son père, ses sœurs et ses deux frères y sont toujours la plonge dans un profond état d'anxiété.

Sama et sa mère réussissent à leur parler au téléphone tous les 10 jours. Ce matin, la ligne est bonne. Nous entendons la voix du père de Sama à l'autre bout du fil.

C’est la merde ici. On nous a donné des boîtes de thon ce matin. Nous sommes toujours réfugiés dans une école. La mosquée juste à côté a été bombardée hier, raconte le père de Sama.

Nevine tend le téléphone à sa fille. Le père de Sama veut l’entendre lui raconter comment s'est passée la chirurgie. Puis il raccroche en pleurant.

Que Dieu nous aide, dit la mère, les yeux mouillés. Que Dieu nous aide.

Les deux jeunes filles devant une planche de jeu.

Meriem et Sama se sont rapidement liées d'amitié après leur rencontre.

Photo : Radio-Canada / Sergio Santos

La voisine de chambre de Sama les écoute en silence, le regard rempli de compassion. La jeune Syrienne de 14 ans s’appelle Meriem Emra Lasaiad.

De leurs blessures de guerre est née une complicité hors pair entre les deux filles. Sama et Meriem sont devenues inséparables depuis qu'elles partagent une chambre à Amman.

On mange ensemble, on dort ensemble, on fait des courses ensemble, dit Meriem, qui porte un masque de silicone pour protéger ses cicatrices.

Meriem est venue passer quelques mois à l'hôpital de MSF pour une chirurgie de reconstruction faciale, une des grandes spécialités de l'établissement, indique le Dr Ashraf Al-Bustanji, spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale.

Les patients nous arrivent avec des blessures d’une rare intensité, des déformations pour lesquelles notre formation de base ne nous a pas préparés, et il faut remonter à la littérature de la Seconde Guerre mondiale pour les identifier. Et malheureusement, nous les voyons apparaître à nouveau depuis 20 ans.

Une citation de Dr Ashraf Al-Bustanji, spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale pour MSF

Nous suivons le médecin dans une autre chambre, où un Irakien de 40 ans l'attend, assis sur un lit, le visage couvert de bandages.

Alors que le Dr Al-Bustanji les lui retire doucement, des infirmiers lui tendent un miroir.

L'homme se regarde dans un miroir.

Un blessé de la guerre en Irak constate le progrès de la reconstruction de sa mâchoire.

Photo : Radio-Canada / Sergio Santos

La plupart des patients arrivent avec des photos d’eux prises avant la guerre et nous essayons de faire du mieux possible pour leur redonner confiance et leur permettre de poursuivre une vie normale, explique le chirurgien.

La plupart sont jeunes et ont la vie devant eux, ajoute-t-il. Il cite en exemple le cas d’un jeune de Gaza qui a quitté l'hôpital rempli de projets d’avenir, juste avant que la guerre n'éclate, le mois dernier, mais dont il est sans nouvelles depuis.

Les patients de Gaza qui sont ici sont des victimes du conflit précédent, explique le directeur des admissions de l'hôpital. Et même si nous nous spécialisons dans les blessures chroniques, nous sommes vraiment prêts à contribuer au soulagement des souffrances des civils dans les prochaines semaines, surtout si on réussit à obtenir un accès.

Le reportage de Tamara Altéresco

La guerre à Gaza tourne en boucle sur les écrans dans presque toutes les chambres de l'hôpital, au risque de réveiller chez des patients le traumatisme des conflits qui les ont démolis, du Yémen à l'Irak, en passant par la Syrie.

Nous avons dû prendre en charge leur santé mentale pour essayer de les soutenir un peu plus, pour leur permettre de continuer leur traitement de base, signale le Dr Apolinar.

L’aide psychologique est d'ailleurs au cœur du programme de MSF.

Moi, ce qui me touche le plus dans tout ce qu’on fait, c’est de voir cette unité entre les personnes de toutes les nationalités.

Une citation de Dr Alfonso Apolinar, directeur clinique de l'Hôpital de chirurgie reconstructrice de MSF

Sama nous confie qu’elle appréhende le jour où son amie Meriem recevra son congé de l'hôpital et repartira en Syrie, probablement d'ici quelques semaines.

Les deux hommes devant des ruines.

Le père et le frère de Sama, devant ce qui reste de leur maison.

Photo : Sama Ramze Al Masri

Moi, je n’ai aucune idée de ce qui m'attend, dit-elle. Est-ce que je pourrais rentrer à Gaza dans un mois ou dans un an? Je ne le sais pas. On n’a plus de maison, ma famille dort par terre dans une école.

À 12 ans, Sama était venue tourner la page. Mais elle n’a aujourd'hui plus aucun repère.

Même si elle réussit à rentrer à Gaza, les chances qu'elle en ressorte pour poursuivre ses traitements de greffe sont quasiment nulles, dans les circonstances actuelles.

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