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La crise des opioïdes, l’oubliée de l’élection au Manitoba

Chaque semaine de septembre, ICI Manitoba présentera un reportage sur un enjeu de la campagne électorale et les solutions proposées par les partis politiques manitobains.

Arlene se tient devant un vitrail et la boîte crématoire de son fils.

Arlene Last-Kolb a érigé chez elle un autel pour son fils Jessie, décédé d'une surdose en 2014.

Photo : Radio-Canada / Audrey Neveu

Le Manitoba pourrait égaler ou dépasser le record de 418 décès par surdose d’opioïdes de l’an dernier, mais il est peu question de cette crise dans la campagne électorale manitobaine. Des familles et intervenants touchés souhaiteraient que l’attention soit davantage dirigée vers cet enjeu oublié.

Arlene Last-Kolb creuse la terre pour planter des tulipes, dans le petit jardin du parc Stephen Juba de Winnipeg. Au printemps, les vivaces fleuriront autour des pierres gravées en l’honneur des victimes de la crise des opioïdes.

C’est ici qu'elle vient se recueillir avec sa sœur et une autre mère endeuillée, pour se souvenir de son fils Jessie, décédé à l’âge de 24 ans.

Le 18 juillet 2014, Jessie est sorti et n’est jamais revenu. Il est mort d’un empoisonnement au fentanyl. Jessie était entouré de gens ce soir-là, mais personne n’a appelé à l’aide, raconte la mère de famille.

Arlene plante une tulipe dans la terre, à côté des pierres commémorant les disparus.

Arlene Last-Kolb plante des tulipes dans le jardin des disparus de la crise des opioïdes, que leur a offert la Ville de Winnipeg.

Photo : Radio-Canada / Audrey Neveu

Depuis ce jour fatidique, elle a entrepris un parcours de militante pour endiguer la crise des opioïdes. Maintenant responsable de la branche manitobaine de Moms Stop the Harm, une organisation de proches de victimes d'empoisonnements, elle a rencontré de nombreux politiciens et même la première ministre sortante Heather Stefanson, lorsqu’elle était ministre de la Justice, pour les sensibiliser. En vain, selon la Winnipégoise.

Les consommateurs de drogue sont tellement stigmatisés et le gouvernement continue de les faire sentir coupables, tout comme leurs parents. Ils vous font sentir coupable si vous n’allez pas en traitement. Mais il n’y a pas de traitement! Il n’y a aucun accès aux traitements, dénonce-t-elle.

À son avis, le Manitoba est très en retard dans la lutte aux opioïdes. Il manquerait de tout : des campagnes de sensibilisation, des places en clinique de traitement des dépendances, des machines pour tester la qualité de la drogue, un accès rapide aux médicaments de remplacement, des sites de consommation supervisés et un approvisionnement sécuritaire d’opioïdes.

La réticence conservatrice face à la réduction des méfaits

Les progressistes-conservateurs manitobains ont longtemps fermé la porte à l’idée d’ouvrir un centre de consommation supervisé de drogue à Winnipeg. Dans ce type de clinique, les personnes peuvent consommer leur propre drogue sous la supervision de personnel médical, prêt à intervenir en cas de surdose, et qui les met en lien avec des ressources de traitement des dépendances.

Cela s’inscrit dans l’approche de la réduction des méfaits, qui vise à réduire les impacts négatifs de la consommation de drogue. Le Manitoba est la seule province à l’ouest de l’Atlantique à ne pas posséder de tel centre.

Des boxes d'injection vides dans un centre supervisé

La consommation de drogue se fait sous supervision médicale dans ce genre de site, comme le centre Sheldon Chumir de Calgary, situé à même l'hôpital du même nom.

Photo : The Associated Press / Rick Rycroft

Ce printemps, le gouvernement de Heather Stefanson a déposé un projet de loi pour obliger ce type d'établissement, déjà autorisé par Santé Canada, à obtenir un permis provincial. Ce projet de loi a été dénoncé et bloqué par les libéraux et les néo-démocrates. Ceux-ci appuient l’idée d’un centre de consommation supervisée.

L’organisme Sunshine House gère un centre de prévention des surdoses mobile, situé dans un véhicule récréatif à Winnipeg. Sans être une clinique de consommation supervisée en bonne et due forme, il offre un espace plus sécuritaire aux utilisateurs de drogue pour consommer.

Du matériel d'injection est posé à côté d'un siège dans un véhicule récréatif.

Trois utilisateurs peuvent consommer leur drogue en même temps dans le site de prévention des surdoses de Sunshine House.

Photo : Radio-Canada / Audrey Neveu

Le directeur de Sunshine House, Levi Foy, estime que les progressistes-conservateurs ont activement fait obstacle à leur mission, car leur projet de loi aurait pu forcer son organisme à fermer ses portes.

Ils traitent la consommation de drogue comme un enjeu moral, alors que c’est un enjeu de santé. En soins de santé éthiques, il n’y a pas de place pour la morale, affirme-t-il.

Levi Foy pose devant le véhicule récréatif.

Levi Foy dirige Sunshine House, qui offre un site de prévention des surdoses dans un véhicule récréatif à Winnipeg.

Photo : Radio-Canada / Audrey Neveu

Selon lui, la cheffe du parti, Heather Stefanson, essaie ainsi de plaire aux conservateurs sociaux, plus fermés à l’approche de la réduction des méfaits que les conservateurs fiscaux.

Les progressistes-conservateurs ont d’ailleurs promis de doubler en deux ans le nombre de places en traitement des dépendances. Le candidat Kevin Klein, qui en a fait l’annonce le 21 septembre, n’a pas voulu dire quels sont les engagements de son parti en matière de réduction des méfaits et affirmé qu’il se concentrait plutôt sur l’accessibilité aux traitements.

Cette approche plaît à plusieurs électeurs rencontrés dans les rues du centre-ville de Winnipeg, peu enclins à voir un centre de consommation supervisée ouvrir ses portes.

Qui va payer pour ça?, se demande Erika Meilleur, une électrice qui se dit choquée par l’ampleur du problème de drogue au centre-ville. Elle craint qu’un centre de consommation supervisée ne fasse qu’encourager les utilisateurs de drogue à consommer davantage.

Des sachets de fentanyl sur une table.

Deux milligrammes de fentanyl, soit 4 grains de sel, suffisent à tuer un adulte, selon la Gendarmerie royale du Canada.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Certains y sont ouverts, mais exaspérés de la situation. Je suis tannée que des gens se dénudent et consomment de la drogue en public, là où mes enfants de 2 et 3 ans peuvent les voir. Ils ne devraient pas voir des gens consommer [de la méthamphétamine], tonne Brooke, une autre électrice du centre-ville, qui n’a pas voulu donner son nom de famille.

Lorsqu’on lui demande si cela influencera son vote, elle hésite. Peut-être, laisse-t-elle tomber. Pour Erika Meilleur, la réponse est claire : pas du tout.

Un enjeu peu payant politiquement

Le professeur émérite de l’Université Saint-Boniface Raymond Hébert estime que les partis ont peu parlé de la crise des opioïdes lors de la campagne, car ce n’est pas payant pour eux politiquement. C’est encore moins le cas pour les progressistes-conservateurs, qui en font un enjeu de moralité, croit le professeur.

Les drogues et les dépendances arrivent effectivement en cinquième position des enjeux les plus importants aux yeux des Manitobains, selon un sondage réalisé par Probe Research entre le 7 et le 18 septembre.

Ce sondage a été réalisé auprès de 1000 adultes manitobains joints de manière aléatoire au téléphone et comprend une marge d’erreur de +/- 3,1 %, 19 fois sur 20.

De plus, 46 % des Manitobains voient le NPD comme le parti le plus apte à s’attaquer à la question des dépendances aux drogues, contre 16 % pour les progressistes-conservateurs et 8 % pour les libéraux.

L’enjeu est donc peu porteur pour les progressistes-conservateurs, qui préfèrent miser sur l’économie et le coût de la vie.

Mais pour ceux qui sont touchés de près par la crise des opioïdes, il s’agit d’un enjeu existentiel. Levi Foy, de Sunshine House, ne veut pas donner son appui à un seul parti, mais voit dans cette élection un référendum sur les valeurs du Manitoba.

Arlene Last-Kolb, elle, affirme ne jamais avoir voté avant que son fils ne meure. Après des années de militantisme, elle se dit désillusionnée par les progressistes-conservateurs. Elle place maintenant tous ses espoirs dans le Nouveau Parti démocratique manitobain. Je vais voter pour Wab Kinew et le NPD, parce qu’ils m’ont écoutée. Ils m’ont démontré de la compassion, explique-t-elle.

Si l’enjeu n’est pas prioritaire pour tous, elle espère que le prochain gouvernement changera enfin l’approche du Manitoba dans la lutte aux opioïdes.

Les solutions proposées par les partis sur la crise des opioïdes

Le Parti progressiste-conservateur :

  • Obliger les centres de consommation supervisée et les centres de désintoxication à obtenir un permis provincial

  • 2,5 M$ par an pour des services de santé mentale

  • Doubler les lits de traitement des dépendances (1600 en deux ans)

  • 10 M$ pour le centre autochtone de traitement des dépendances Quest

Le Nouveau Parti démocratique :

  • En faveur de l’ouverture d’un centre de consommation supervisée

  • Plus de lits de traitements des dépendances et de désintoxication

  • Mettre fin à l’itinérance en deux mandats

  • Mettre en contact les itinérants avec des services sociaux et de logement

  • 100 travailleurs en santé mentale supplémentaires

  • Serrer la vis aux trafiquants de drogue avec une Loi sur la richesse inexpliquée

Le Parti libéral du Manitoba :

  • En faveur de l’ouverture d’un centre de consommation supervisée

  • Mise sur pied d’une ligne téléphonique 24h/24 de référencement pour un traitement contre la dépendance aux opioïdes

  • Couverture de la psychothérapie par l’assurance-maladie

  • Créer des règlements pour encadrer les centres de traitement des dépendances

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