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AnalyseVers une baisse de 75 % du nombre de véhicules sur nos routes?

Plusieurs véhicules sont pris dans la congestion routière du pont Jacques-Cartier, à l'heure de pointe matinale à Montréal, alors qu'on voit les feux de circulation signalant les voies ouvertes et fermées dans les deux sens.

D’ici 25 ans, le monde doit envisager la disparition de trois véhicules sur quatre sur nos routes, selon le Forum économique mondial.

Photo : Radio-Canada / Simon-Marc Charron

Beaucoup de gens sont tombés en bas de leur chaise quand le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, a évoqué une réduction possible de 30 à 50 % du nombre de véhicules sur nos routes d’ici 25 ans. Pourtant, son estimation est relativement conservatrice.

Pierre, il a lu beaucoup de rapports sur les environnementalistes cet été, a dit François Legault, la semaine dernière, en réaction à la déclaration de son ministre. Mais il est bien probable que Pierre Fitzgibbon ait lu aussi un rapport d’un organisme qui n’a absolument rien à voir avec Greenpeace ou David Suzuki : le Forum économique mondial.

Oui, oui, vous avez bien lu : il s’agit de l’organisme qui tient chaque année son assemblée annuelle à Davos, réunissant dans les Alpes suisses les leaders les plus puissants de la planète. La Mecque du capitalisme et de l’ordre libéral économique.

Ainsi, dans une note publiée en mai dernier par le Forum, ce n’est pas 30, 40 ou 50 % de réduction du parc automobile qui est envisageable ou qui doit l’être d’ici 25 ans, comme l’affirme le ministre Fitzgibbon. C’est plutôt 75 % de réduction. Rien de moins! D’ici un quart de siècle, le monde doit envisager la disparition de trois véhicules sur quatre sur nos routes.

L’électrification des véhicules privés n’est pas suffisante pour atteindre les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre prévues dans l’Accord de Paris, écrivent les chercheurs Jeff Merritt et Douglas Sabo dans leur rapport. Il faut donc investir massivement dans le transport en commun et dans les infrastructures, disent-ils, et mettre en place des politiques favorisant le vélo et la marche dans toutes les solutions de mobilité.

Avec une telle stratégie, on pourrait passer, d’ici 2050, à un parc automobile de 2,1 milliards de véhicules à… 500 millions, écrivent-ils. Cela permettrait, selon leurs estimations, de réduire la pollution dans les villes et de faire baisser de façon marquée la congestion, ce qui viendrait libérer de l’espace pour la mobilité durable.

Une telle politique, très ambitieuse, permettrait une réduction des dépenses pour entretenir et étendre le réseau routier. Le rapport du Forum économique mondial évoque une économie planétaire de 5000 milliards de dollars américains par année, dès 2050.

Pour y arriver, il faut un transport collectif accessible, abordable, dominant et étendu, qui permet d’éviter de devoir utiliser un véhicule privé. Selon les projections évoquées dans le rapport, en 2050, près de 70 % de la population vivra dans des régions urbaines. Les villes gagneront 2,5 milliards de citoyens. Il est donc impensable d’imaginer que cette croissance démographique dans les villes se traduirait par une croissance du nombre de véhicules. Déjà, la congestion est partout et les déplacements sont rendus particulièrement pénibles.

Que cette prévision vienne des gens du Forum de Davos est particulièrement ironique, écrivait le Wall Street Journal le 14 juin dernier. Les puissants du Forum économique mondial ont des chauffeurs et font des dizaines de voyages en avion, partout dans le monde, chaque année. Les plus riches sont les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre. Avant de parler de réduire le nombre d’automobiles sur les routes, devraient-ils d’abord revoir leur propre empreinte carbone et ranger leurs avions privés au garage?

De plus, il n’est pas du tout évident que ce scénario allant jusqu’à 75 % de réduction du nombre de véhicules sur nos routes puisse se produire. Les pouvoirs publics doivent avoir de l’ambition, être proactifs et en avant de leur temps. Ils doivent convaincre la population des changements nécessaires à apporter. Cependant, on ne peut pas sous-estimer l’ambition de certains politiciens qui voudront s’emparer de l’opposition populaire à cette transformation et qui viendront ainsi ralentir la transition.

Prendre de l’avance sur ce qui s’en vient

Il est important de comprendre que Pierre Fitzgibbon est un homme d’affaires, passionné de l’économie et de l’investissement, qui cherche à comprendre les enjeux et à connaître les tendances. Les investisseurs comme lui consultent les rapports géostratégiques des institutions financières, lisent The Economist et d’autres publications spécialisées, à la recherche de contenus fouillés et d’analyses en profondeur qui vont les aider à mieux comprendre l’état du monde et à prendre de l’avance sur ce qui s’en vient.

Il n’y a pas que les gens d’affaires qui aiment avoir une longueur d’avance. De nombreuses personnes consultent plusieurs sources d’information pour approfondir leur compréhension des enjeux. Mais dans le cas d’un investisseur comme Pierre Fitzgibbon, une meilleure compréhension du monde peut l’aider à mieux placer son argent. Et dans le cas du ministre qu’il est, de surcroît, une riche information peut l’aider à mieux orienter les choix d’investissement de son ministère.

Alors, quand Pierre Fitzgibbon affirme qu’il y aura 50 % moins d’automobiles sur nos routes, il n’exprime ni un souhait ni un désir, encore moins une politique de son gouvernement, d’autant que le premier ministre Legault n’a pas perdu de temps à prendre ses distances de la déclaration de son ministre. Dans les faits, Pierre Fitzgibbon s’intéresse simplement à ce qui semble probable. Ce qui est le plus probable dans les prochaines décennies.

C’est pragmatique. La réduction du nombre d’automobiles dans le contexte de la transition énergétique et des objectifs climatiques à atteindre est ce qui est le plus probable. Face à cela, les investisseurs et les décideurs doivent se préparer à prendre les bonnes décisions.

Si vous croyez que dans 25 ans, pour arriver à un résultat de zéro émission nette de GES, on aura toujours le même nombre de véhicules sur nos routes, il est bien possible que vous soyez déçu. Ce serait une analyse franchement mauvaise de penser que les choses ne changeront pas, que le nombre de véhicules ne baissera pas, que le transport en commun n’aura pas été privilégié par-dessus tout.

Au Québec, cela dit, tout est à faire. Et c’est la partie manquante à l’analyse du ministre Fitzgibbon et de son gouvernement. Bien que le projet de troisième lien Québec-Lévis a été abandonné, les décisions prises par le gouvernement québécois tendent toujours à favoriser l’expansion du réseau routier et l’ajout de véhicules sur nos routes.

Dans le Plan québécois des infrastructures 2023-2033, déposé en mars dernier, le maintien et la bonification des sommes prévues pour le réseau routier totalisent 31,5 milliards de dollars, alors que l’argent prévu pour le transport collectif est de 13,8 milliards. C’est près de 70 % de ces sommes qui vont au réseau routier.

En ajoutant les projets hors PQI, notamment ceux sous la responsabilité de CDPQ Infra, comme le REM, les investissements prévus pour le transport collectif rejoignent pratiquement les sommes injectées dans le réseau routier.

Mais il faudra en faire plus dans les prochaines années. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, et le ministre des Infrastructures, Jonatan Julien, gagneraient à demander à leur collègue Pierre Fitzgibbon de leur faire suivre son dossier de lecture.

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