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Privée de courant, une dame qui se dit électrosensible se bat contre Hydro-Québec

« Ils cherchent à me punir parce que je ne me conforme pas à ce qu’ils offrent. Ce n’est pas parce que je ne veux pas me conformer, c’est parce que c’est trop dangereux pour moi », se désole cette cliente.

Francine Lajoie devant un compteur d'électricité.

Francine Lajoie a été débranchée par Hydro-Québec en juin dernier.

Photo : Radio-Canada

Depuis un mois et demi, le quotidien de Francine Lajoie est le même. Cette dame de 70 ans, en rémission d’un cancer, va chercher de l’eau chez sa voisine, plusieurs bouteilles par jour. Elle doit s’assurer d’avoir une glacière bien froide pour y garder sa nourriture. En soirée, elle allume des chandelles pour éclairer sa maison.

La précision suivante a été mise à jour

Aucune étude ayant une méthodologie suffisamment rigoureuse ne permet à ce jour de conclure qu’il existe un lien de cause à effet entre l’exposition aux ondes électromagnétiques et des effets physiologiques.

C'est entre autres le constat de Santé Canada et de l'Institut national de santé publique du Québec (Nouvelle fenêtre). Il est généralement accepté que les gens concernés ressentent des symptômes invalidants, mais leur cause reste à déterminer avec certitude.

Nous avons modifié le titre de cet article, après sa publication initiale, afin de mieux refléter cette nuance.

Par ailleurs, Radio-Canada s'est penchée sur les effets des ondes électromagnétiques sur la santé dans le cadre de reportages et d'émissions. Moteur de recherche en est un exemple.

L'Ombudsman de Radio-Canada a rendu une décision relativement à ce texte. Elle est intitulée : Électrosensibilité, consensus et transparence; voici l'analyse de l'Ombudsman (Nouvelle fenêtre).

Je me sens fatiguée. Quand on perd l’eau et l’électricité, on réalise à quel point on en a besoin, dit-elle d'une petite voix en entrevue à Radio-Canada.

Sa vie a changé du tout au tout le 13 juin dernier. Une équipe d’Hydro-Québec s’est présentée à sa porte et lui a donné deux options.

C’était le matin, pas très tard, ça a cogné brusquement à la porte. J’avais en face de moi deux employés d’Hydro. Il y en avait d’autres plus loin. Il y avait un gaillard fort imposant qui m’a dit comme ça, sans ménagement, qu’ils étaient là soit pour changer notre compteur électromécanique, soit [pour] couper l’électricité, raconte-t-elle.

Stupéfaite, Mme Lajoie a tenté d’obtenir un accommodement, sans succès.

La maison n’est pas connectée à l’aqueduc municipal. Nous avons un puits. J’ai essayé de plaider qu’en coupant l’électricité, ils me couperaient l’eau, j’ai essayé de leur faire réaliser que ça n'avait carrément pas de sens, mais ça n’a rien changé, dit-elle.

Des bouteilles d'eau au sol.

Chaque jour, Mme Lajoie doit transporter des bouteilles d'eau pour sa consommation.

Photo : Radio-Canada

Ondes émises

Depuis le déploiement des compteurs intelligents, cette dame résiste et a gardé son bon vieux compteur à roulette pour des raisons de santé.

Je dirais que je suis hyper électrosensible. Ça veut dire que mon corps est comme une antenne, que je peux ressentir des chocs électriques.

Une citation de Francine Lajoie

L'omniprésence des connexions sans fil crée un environnement de plus en plus saturé d’ondes, affirme-t-elle. Celui-ci serait donc difficilement vivable pour les personnes intolérantes aux ondes électromagnétiques.

Un compteur intelligent qui émet plusieurs fréquences par jour n’est donc pas une option, affirme Mme Lajoie.

Hydro-Québec lui a proposé un compteur numérique mais non communicant, ce que la cliente a refusé.

Ce genre de compteur ne communique pas avec les compteurs voisins, mais c’est un appareil numérique. On peut le comparer à un ordinateur branché en tout temps. Il produit des fréquences qui s’avèrent nocives pour les gens électrosensibles, assure-t-elle.

Mme Lajoie reconnaît que cette option pourrait satisfaire des clients moins électrosensibles qu'elle ou même des adeptes du principe de précaution qui seraient inquiets de l'effet des ondes sur leur santé.

Si on avait pu accepter le non-communicant, on l'aurait fait. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu'on le refuse, soutient cette cliente démunie.

Un refuge à Saint-Sauveur

Mme Lajoie croyait avoir trouvé un refuge dans les montagnes de Saint-Sauveur, loin des quartiers densément peuplés de la métropole où le sans-fil est omniprésent. Son état associé à l’électrosensibilité est cité dans son dossier médical, consulté par Radio-Canada.

Un pylône électrique au-dessus de la cime des arbres.

Le reportage d'Olivier Bourque

Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Trudel

Dans la maison de sa fille Véronique, où elle demeure depuis plusieurs années en raison de son profil médical, il n’y aucun sans-fil. L’ordinateur est débranché presque en tout temps. Même chose pour le téléphone.

Il y a un four à l'ancienne. Mme Lajoie fait la vaisselle à la main. Lorsqu’elle doit lancer une brassée de linge, elle quitte la maison. Depuis un mois et demi, elle utilise parfois une génératrice d’appoint pour l’aider dans ses besognes.

Il n'y a rien de numérique ici, tout est à boutons mécaniques. On essaie de maintenir la charge électromagnétique le plus bas possible. Les voisins n’ont pas de compteurs intelligents. C’est un refuge, ici.

Une citation de Francine Lajoie

Mme Lajoie a dû combattre un cancer il y a quelques années. Elle est maintenant en rémission, mais durant les traitements, l’équipe médicale a changé le protocole en raison de son électrosensibilité.

L'électrosensibilité a compliqué l’administration et la planification de la radiothérapie, raconte-t-elle. Mais je tiens à dire que les équipes ont été formidables : elles ont changé le protocole pour que je puisse terminer mes traitements.

Compteurs à roulette obsolètes

Questionnée par Radio-Canada, Hydro-Québec assure qu’il n’est plus possible d’obtenir un compteur électromécanique même pour des clients qui se disent électrosensibles.

Les compteurs atteignent un point où ils deviennent périmés et c’est pourquoi, en raison des normes de Mesures Canada, on doit les changer. Ce qu’on lui propose, c’est un compteur non communicant, souligne Cendrix Bouchard, porte-parole de la société d’État.

Le logo d'Hydro-Québec sur le siège social à Montréal.

Le siège social d'Hydro-Québec

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon la société d'État, le compteur de la dame, qui date de 1990, est périmé depuis le 1er janvier 2015. Il était plus que temps de le changer.

Hydro n’a pas le loisir de décider de continuer à utiliser un compteur quand il est périmé. Si on ne le remplace pas, on s’expose à une amende de 2000 $ par jour pour chacun des compteurs, et ce sont des montants qui, ultimement, vont se répercuter sur les tarifs de l’ensemble de la clientèle, explique M. Bouchard.

Prolonger la durée de vie du compteur?

Or, selon Mme Lajoie, un employé d’Hydro-Québec s’est présenté en mars dernier et a confirmé que son compteur était encore en mesure de fonctionner.

Lors d’échanges avec Mesures Canada, l’organisme qui garantit l’exactitude des appareils de mesure, la cliente a obtenu la confirmation qu’Hydro est autorisée à faire des vérifications, ce qui pourrait permettre, le cas échéant, de prolonger le sceau du compteur – qui verrouille le boîtier –, donc sa durée de vie.

Toutefois, selon Hydro-Québec, étant donné le nombre restreint de compteurs électromécaniques, Mesures Canada ne permet d'en prolonger la durée de vie.

Mme Lajoie se dit surprise de son débranchement, d’autant plus qu'Hydro avait montré une ouverture quelques jours avant l’interruption.

Onze jours seulement avant le débranchement, on avait envoyé une lettre à Hydro, réitérant notre situation particulière concernant des problèmes de santé, dont l’électrosensibilité, et demandant de réévaluer la situation. Cette même journée, on a reçu une réponse d'Hydro. Ça permettait de croire qu’il y avait de l'espoir.

Dans cette communication, la société d’État disait avoir pris connaissance de sa situation très particulière et disait chercher une solution viable et acceptable pour tous.

Le débranchement pur et simple est-il une solution acceptable? Là-dessus, Hydro se défend et plaide la bonne foi.

En fait, il y a eu beaucoup de contacts avec ces clients-là. [...] Huit lettres ont été envoyées, une douzaine d’appels ont été faits, six visites ont été menées pour tenter de donner toute l’information nécessaire. Le fait de procéder à une interruption de service, c’était le dernier recours, assure M. Bouchard.

D’autres clients débranchés

Le porte-parole de la société d’État soutient que le compteur non communicant n’émet pas de fréquences.

Or, dans des documents déposés à la Régie de l’énergie, la société d’État a déjà reconnu que tous les appareils électroniques, y compris les compteurs, produisent de très faibles rayonnements de radiofréquences non intentionnels.

Au total, en juin dernier, Hydro a débranché une trentaine de clients qui avaient des compteurs électromécaniques, notamment des aînés (dont un homme de 80 ans, selon nos informations). Une vingtaine de clients sont toujours débranchés. C’est le cas de Martine Deslongchamps, une dame âgée de 63 ans de Deux-Montagnes qui se dit également électrosensible.

Je suis vraiment hypersensible. Je ne peux pas me permettre d’avoir un compteur non communicant, car il émet des fréquences non intentionnelles. Ma santé va se dégrader. En ce moment, je compte sur mes voisins et ma sœur, qui m’aident à passer cette période, explique-t-elle en entrevue à Radio-Canada.

D’autres, comme Marie-Reine Calouche, ont reçu des injonctions de la part d’Hydro-Québec pour avoir accès à leur compteur électromécanique.

On a 15 jours pour le changer ou [ils coupent] notre courant. De mon côté, j’ai répondu par voie d’avocat et nous sommes encore en négociations, a-t-elle souligné.

Michael Sabia sur un plateau de télévision.

Michael Sabia, PDG d'Hydro-Québec, entre en poste le 1er août.

Photo : Radio-Canada

Certains d’entre eux ont d’ailleurs manifesté lundi devant le siège social d’Hydro-Québec, interpellant le nouveau dirigeant, Michael Sabia, en fonction à compter du 1er août.

Hydro-Québec n’a pas souhaité se prononcer sur l’électrosensibilité, un mal qui ne fait pas encore consensus dans le monde médical.

Il y a une sérieuse méconnaissance chez trop d'employés d’Hydro-Québec sur l'état d’électrosensibilité… Est-ce de la mauvaise foi? [...] Ils cherchent à me punir parce que je ne me conforme pas à ce qu’ils offrent. Ce n’est pas parce que je ne veux pas me conformer, c’est parce que c’est trop dangereux pour moi, se désole Mme Lajoie.

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