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Menaces de mort, attaques : enseigner les études de genre est un métier « dangereux »

Un tableau vert sur lequel sont dessinés à la craie des symboles de genre masculin et féminin.

L'éducation sexuelle chez les jeunes

Photo : iStock

L’attaque au couteau qui a fait trois blessés, deux étudiants et une professeure, dans une classe d’études de genre de l’Université de Waterloo la semaine dernière a semé l’émoi dans la communauté du Sud de l’Ontario. Mais pour ceux qui enseignent la discipline, le drame, considéré comme « motivé par la haine et lié à l'expression et à l'identité de genre » par la police régionale de Waterloo, était prévisible.

Avant de commencer son cours, Judith Taylor a pris l’habitude de balayer sa classe du regard pour s’assurer qu'il n'y a aucun intrus. Ses cours de méthodologie de la recherche comptent plusieurs centaines d’étudiants, mais dès qu’elle repère un visage qui ne lui est pas familier, elle aborde l’étudiant directement.

J’ai développé un drôle de radar [...] et je vais les voir pour leur dire : "je pense que vous n’êtes pas dans la bonne classe", raconte la professeure adjointe d’études sur les femmes et le genre de l’Université de Toronto, devant le jardin fleuri de sa demeure près du centre-ville de Toronto.

Des personnes marchent devant des voitures de police sur un campus universitaire.

Trois personnes ont été transportées à l'hôpital après une attaque au couteau à l'Université de Waterloo. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Aastha Shetty

Ses étudiants et elle savent où sont situées les sorties dans la classe et, au fil des ans, ils ont appris à repérer les comportements suspects, comme ceux des personnes qui ne prennent pas de notes pendant le cours.

Quand un collègue lui a envoyé un article concernant l’attaque au couteau à l’Université de Waterloo la semaine dernière, Judith Taylor a eu un sentiment de déjà-vu.

La cinquantenaire enseigne elle aussi cette discipline à l’Université de Toronto. Depuis 10 ans, elle reçoit régulièrement des menaces et a déjà craint pour sa vie.

Elle dit qu’en 2015, l’Université de Toronto avait même décidé d’embaucher des agents de sécurité pour monter la garde devant sa salle de cours après des menaces en ligne appelant à tuer des féministes.

L’attaque à l’Université de Waterloo ne l’a donc pas surprise.

Je comprends que cela fait un bon moment que la droite est furieuse concernant les questions d’expression de genre.

Une citation de Judith Taylor, professeure adjointe d’études sur les femmes et le genre de l’Université de Toronto

Les études de genre dans la ligne de mire

Au Canada comme ailleurs dans le monde, les départements d’études de genre sont de plus en plus souvent la cible d’attaques de toutes sortes par des individus et des partis politiques de droite.

En 2018, le gouvernement hongrois de Viktor Orban, dont l’offensive contre la communauté LGBTQ+ a été vivement critiquée dans les dernières années, a par exemple décidé de retirer les études de genre de la liste des diplômes reconnus officiellement par l’État et pouvant bénéficier d’un soutien financier.

Un homme tient à bout de bras une pancarte sur laquelle il y a une photo du premier ministre hongrois qui tient dans ses mains un foulard arc-en-ciel.

À Budapest, un manifestant brandit une pancarte sur laquelle on voit le premier ministre Vicktor Orban qui tient un foulard aux couleurs de l'arc-en-ciel, le 14 juin 2021. (Photo d'archives)

Photo : afp via getty images / GERGELY BESENYEI

En Allemagne, le premier parti d’extrême droite à entrer au Parlement depuis la Deuxième Guerre mondiale, AfD (Alternative pour l'Allemagne), s’est lui aussi engagé à mettre un terme au financement de la recherche et des études de genre dans les universités du pays. Dans sa plateforme, le parti soutient que cette discipline ne remplit pas les critères de la science puisque ses objectifs sont principalement motivés par la politique.

Aucun pays ne semble résister à cette vague et cela se répand très vite, lance le chargé de cours en sociologie à l'Université libre de Bruxelles et coauteur du livre Campagnes anti-genre en Europe, David Paternotte.

Il cite entre autres les campagnes contre les personnes trans et la communauté LGBTQ+ aux États-Unis, notamment en Floride, où le Sénat a voté, l’année dernière, une loi controversée interdisant les enseignements sur l'identité de genre et l'orientation sexuelle dans les écoles primaires publiques.

Selon lui, des politiciens de droite comme le président hongrois Viktor Orban, le vice-premier ministre italien Matteo Salvini ou encore le président russe Vladimir Poutine combinent les théories complotistes comme la théorie du grand remplacement, une thèse selon laquelle les populations blanches seraient en voie d’être remplacées par des immigrants, aux discours sur le genre, afin d’élargir leur base électorale.

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C'est à la fois le refus des changements que ça implique dans l'ordre de la famille, du couple, de ce qu'est une personne, mais aussi le symbole d’un certain libéralisme. Justin Trudeau incarnerait ça au Canada. C'est aussi quelque chose qui est facile pour mobiliser les gens.

Ce qu'on voit aussi avec cette attaque, c'est comment ce discours va fonctionner auprès de personnes normales, monsieur madame Tout-le-Monde, qui tout d'un coup vont être exposées à ces discours, vont commencer à y croire, au point d’arriver à des actes de violence.

Une citation de David Paternotte, chargé de cours en sociologie à l'Université libre de Bruxelles

Vers plus de sécurité dans les universités?

Face aux menaces et aux attaques, des établissements universitaires comme l’Université de Waterloo doivent maintenant décider quels genres de mesures doivent être mises en place pour assurer la sécurité à leur campus.

Dans une lettre ouverte publiée le 29 juin et signée par plus de 3000 membres de facultés universitaires, associations et étudiants canadiens, l’association Women’s and Gender Studies et Recherches féministes (WGSRF) appelle les universités et collèges du pays à en faire plus pour assurer la sécurité de la communauté LGBTQ+ et des personnes vulnérables dans les campus.

Pour la coprésidente de la WGSRF, Corinne Mason, avoir davantage de policiers ou d’agents de sécurité n’est pas la solution. Elle encourage plutôt les universités à collaborer avec leurs facultés pour développer des stratégies.

Judith Taylor en entrevue devant chez elle.

Judith Taylor enseigne les études sur les femmes et le genre à l'Université de Toronto. Elle a reçu de nombreuses menaces depuis le début de sa carrière.

Photo : Radio-Canada

Les universités pourraient par exemple commencer par changer l’emplacement de certains cours et ne partager l’adresse qu’avec les étudiants inscrits, dit-elle.

Nous voulons avoir une discussion ouverte et franche avec toute la communauté. Des mesures de sécurité sont proposées, mais nous devons considérer les conséquences qu'elles pourraient avoir compte tenu de notre mission qui est la libre expression, l’inclusion. [...] Si nous créons un environnement où les portes sont fermées à clé, où il y a des caméras de surveillance partout, cela ne reflétera pas l’environnement que nous voulons créer, a pour sa part expliqué le président de l’Université de Waterloo, Vivek Goel, dans une entrevue accordée à CBC mardi. 

Judith Taylor abonde dans le même sens. Des boutons d’urgence et des salles de cours qui ont plus d'une sortie pourraient aider, mais elle refuse de vivre dans la peur.

Je pense que la question est : comment les présidents des universités expriment-ils leur compréhension du fait qu’il est dangereux d’enseigner cette discipline, mais qu’elle est importante si nous voulons vivre dans une société moderne qui recherche la justice? dit-elle.

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