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Un couvre-feu sur les réseaux sociaux pour les moins de 18 ans? Bienvenue en Utah

Des logos de réseaux sociaux.

L'Utah a adopté de nouvelles lois pour imposer un couvre-feu sur les réseaux sociaux aux moins de 18 ans.

Photo : afp via getty images / DENIS CHARLET

Les réseaux sociaux prennent de plus en plus de place dans la vie des plus jeunes et des adolescents. Parfois trop et avec des effets non négligeables sur la santé mentale, selon les gouvernements de certains États américains comme l’Utah, qui ont commencé à légiférer de leur propre chef pour tenter de limiter l'emprise de ces plateformes sur les moins de 18 ans.

Comme bien des adolescentes de son âge, Liddy Johnson, 14 ans, passait des heures et des heures chaque jour sur les réseaux sociaux, par l'entremise de son téléphone intelligent. Elle adorait mettre en ligne des vidéos et voir l'intérêt et l’appréciation de ses visiteurs virtuels se manifester à coup de mentions J'aime et d'émoticônes.

Aujourd’hui, elle n’a plus qu’un téléphone pliable qui lui sert seulement à appeler et texter ses amis. Fini l’accès à Internet.

Je ne suis plus sur Internet depuis que j’en suis devenue dépendante, et la première chose que mes parents ont faite, c’est de m’enlever les réseaux sociaux pour que j’aille mieux et que je ne sois plus anxieuse ou dépressive, raconte Liddy Johnson.

Car un matin, tout a basculé alors qu’elle se rendait à l’école avec sa mère, Corinne Johnson. J’ai fondu en larmes en disant à ma mère que ça n’allait pas, j’étais tout à coup très triste et, ce matin-là, j’ai eu des pensées suicidaires, se rappelle l'adolescente.

Liddy Johnson parlant au téléphone.

Depuis que l'utilisation de réseaux sociaux lui a causé de la détresse psychologique, Liddy Johnson n'utilise plus de téléphone intelligent.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Sa mère était accablée. Il n’y avait aucune raison pour que ma formidable fille de 14 ans, qui avait tout ce qu’il fallait, puisse penser qu’elle avait une vie qui ne valait pas la peine d’être vécue, dit-elle.

Armée de l’expérience négative de sa fille, Corinne Johnson a donc mené une croisade contre les réseaux sociaux jusqu’à la législature de l’Utah.

Le but : convaincre les élus d’imposer des restrictions auprès de ces géants que sont Facebook, Instagram, TikTok et tous les autres.

Une riposte politique

Cet appel de détresse des parents d’adolescents a été entendu par les législateurs de l’Utah, dont le représentant Jordan Teuscher, qui ont ainsi décidé de réglementer les réseaux sociaux.

Il existe de nombreuses données sur l'augmentation de l'anxiété sociale, de la dépression, des idées de suicide, explique M. Teuscher.

Nous avons essayé de comprendre ce qui causait tout cela, et une grande partie de la recherche a montré du doigt les entreprises de médias sociaux et les effets néfastes qu'elles ont sur les jeunes.

Une citation de Jordan Teuscher, représentant de l'Utah

Ainsi, parmi les mesures adoptées, les réseaux sociaux devront vérifier l’âge de chacun de leurs utilisateurs et obtenir le consentement préalable des parents dans le cas des moins de 18 ans. L’Utah imposera aussi un couvre-feu sur les réseaux sociaux pour les mineurs, de 22 h 30 à 6 h 30, à moins que leurs parents ne les autorisent à y accéder.

Jordan Teuscher sourit au milieu de l'assemblée législative.

Jordan Teuscher, représentant de l'Utah, est l'un des élus à avoir proposé un projet de loi pour réglementer l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 18 ans.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Les responsables d’écoles, dont Ben Horsley, chef du personnel du district scolaire Granite, jubilent.

On passe la moitié de notre temps administratif à dépister le taxage et le harcèlement en ligne, ainsi que les violations de sécurité lors de l’usage des réseaux sociaux. Si vous ne savez pas surveiller ce que font vos enfants, vous échouez comme parents. C’est votre responsabilité, pas celle de l’école, affirme-t-il.

Mais comment vérifier l’âge des utilisateurs? La recherche de solutions fait partie de la mission de Margaret Busse, la directrice générale du département du Commerce de l’Utah.

Certaines compagnies utilisent la biométrie ou la reconnaissance faciale, nous sommes en train de regarder ce qu’on peut faire. On veut s’assurer que nos règlements soient très robustes, constitutionnellement parlant, explique-t-elle.

Des données privées menacées

Car lorsqu'on parle de restreindre l’accès des Américains à quoi que ce soit, des poursuites ne sont jamais très loin au nom du premier amendement de la Constitution américaine, celui concernant la liberté d’expression.

Carl Zsabo, le vice-président de NetChoice, un groupe de pression qui représente de grandes entreprises technologiques, dont celles qui exploitent les réseaux sociaux, en brandit la menace.

Ce genre de cas a été présenté il y a 20 ans en Californie quand ils ont essayé de rendre illégaux les jeux vidéo violents. La Cour suprême a rejeté la demande de façon unanime. C’est une violation du premier amendement, une violation des droits des jeunes qui ont le droit d’entendre tous les discours, dans le cas présent, en Utah, explique-t-il.

Les parents d’adolescents, comme Corinne Johnson, n’ont pas peur de ce genre de menaces juridiques. Allez-y, contestez cette loi et nous allons continuer de partager les exemples d’enfants qui souffrent à cause des médias sociaux et nous allons les poursuivre.

Car la nouvelle loi autorise aussi les parents à attaquer les entreprises technologiques devant les tribunaux, par exemple si leurs enfants ont été victimes de troubles de santé mentale.

Le Capitole de Salt Lake City.

Aux côtés de l'Arkansas et de la Louisiane, l'Utah est l'un des États les plus sévères en matière de réglementation des réseaux sociaux.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Caden Rosenbaum, du Libertas Institute, un groupe de réflexion dont le vœu est de construire une société plus libre en créant et en mettant en œuvre des réformes politiques innovantes et des ressources éducatives exceptionnelles, estime que les lois de l’Utah en matière de réseaux sociaux sont dangereuses, car elles touchent de plein fouet les données privées des citoyens.

Le seul véritable moyen de vérifier l'âge à l'heure actuelle, compte tenu de ce dont nous disposons, est de demander aux gens de présenter leur pièce d'identité, sur laquelle figurent l'adresse de leur domicile, leur âge, leur date de naissance et, pour les enfants, l'autorisation parentale. Ils ont besoin d'un certificat de naissance. Ils ont besoin de quelque chose pour vérifier que la personne qui donne son consentement est bien le parent de l'adolescent. Il s'agit là d'un problème majeur, car ce projet de loi a été adopté dans l'espoir de protéger les adolescents, détaille-t-il.

Caden Rosenbaum redoute les conséquences d'une collecte des données des adolescents et de leur compilation par les entreprises.

Il s'agit là d'un problème majeur de protection de la vie privée, car les implications en matière de cybersécurité ne sont pas de savoir si une entreprise sera piratée, mais plutôt quand elle le sera.

Une citation de Caden Rosenbaum, analsyte au Libertas Institute

Des influenceurs inquiets

Il y aurait des victimes collatérales à cet accès restreint aux réseaux sociaux.

Parlez-en à Ethan Fineshriber, qui vient d’avoir 18 ans. Influenceur autiste qui a utilisé les réseaux sociaux pour sensibiliser les jeunes à sa réalité, il comptabilise un demi-milliard de visionnements de ses vidéos qui concernent, entre autres, les arts martiaux dont il est un des champions du monde.

Selon lui, les réseaux sociaux peuvent aussi apporter du positif dans la vie des jeunes. Certains sont probablement mieux sans les réseaux sociaux, mais il y a énormément de bonnes choses, surtout pour les plus jeunes qui ont une occasion d’apprendre sur ces plateformes, dit Ethan Fineshriber.

Un influenceur enregistre une vidéo dans son studio.

Ethan Fineshriber a comptabilisé un demi-milliard de visionnements de ses vidéos sur ses plateformes de réseaux sociaux.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Sa mère, Mara, qui s’occupe du marketing des plateformes de son fils et qui en fait un gagne-pain, est inquiète à cause de toutes ces lois qui restreignent l’accès à Internet. Elle craint que ce ne soit qu’un début et que la prochaine étape sera de bannir complètement certains réseaux en Utah.

Kendall Rodriguez, qui publie ses coups de cœur de Salt Lake City sur les réseaux sociaux, craint que les influenceurs ne perdent des abonnés à cause de toutes ces restrictions. Mais elle pense aussi que ce genre de réglementation ne sera pas forcément efficace.

Une influenceuse brandit son téléphone intelligent.

@QueenofSLC, alias Kendall Rodriguez, est une des influenceuses qui craint des pertes de revenus à cause de la réglementation de plus en plus sévère à l'encontre des réseaux sociaux.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Vous pouvez introduire cela avec l'intention d'éliminer la capacité de cette génération à utiliser l'application, mais elle trouvera des moyens de la contourner. On visite un autre pays et on obtient simplement une application VPN [virtual private network ou réseau privé virtuel, NDLR] : je peux toujours regarder mes émissions quand je suis à Paris. Vous savez, de la même manière que je peux le faire ici à Salt Lake City. J'imagine donc que cette génération trouvera toujours un moyen de contourner le problème, pense Kendall Rodriguez.

Que feront les plateformes?

Après l’Arkansas et la Louisiane, l’Utah intensifie donc le contrôle sur Internet. Mais les entreprises de réseaux sociaux vont-elles se plier aux exigences des nouvelles lois qui requièrent la vérification de l’âge? Et n’y a-t-il pas un risque qu’elles quittent le marché de l’Utah?

Par exemple, le site canadien de pornographie Pornhub, visé par une loi sur la vérification de l’âge des utilisateurs, a décidé de plier bagage de l’Utah en bloquant l’accès au site.

Depuis le Capitole de Salt Lake City, le représentant Jordan Teuscher reste convaincu que les réseaux sociaux trouveront une solution. On veut que ces entreprises en portent le fardeau et qu’elles soient incitées à régler le problème elles-mêmes, dit-il.

À cet effet, l’Utah se donne jusqu’à la fin de l’année pour finaliser et peaufiner la loi, mais surtout pour donner le temps aux entreprises de réseaux sociaux de s’y conformer.

Une vie meilleure sans réseaux sociaux

Depuis que ses parents lui ont interdit l’accès aux réseaux sociaux, Liddy Johnson a une meilleure perspective sur la vie. Ses résultats scolaires se sont améliorés et elle s’est remise à jouer de la clarinette.

D’ici quelques années, elle pense pouvoir avoir un téléphone intelligent et retourner sur les réseaux sociaux, mais de façon responsable.

En attendant, elle a ce message pour les adolescents de son âge : Je leur dirais de faire attention, car il y a tellement de choses sur les médias sociaux qui peuvent vous nuire. Personne ne devrait vivre ce que j’ai vécu. C’était très difficile, j’étais constamment triste et tout ce que je voulais, c’était aller mieux.

Corinne Johnson et sa fille Liddy.

Corinne Johnson est une des mères inquiètes de l'effet des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents. Elle a sollicité les élus d'élaborer une nouvelle réglementation.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Sa mère reconnaît que, comme bien des parents, elle a erré en laissant ses enfants faire ce qu'ils voulaient sur les réseaux sociaux.

Nous avons remis à nos enfants des téléphones intelligents avec un accès à des algorithmes addictifs, et nous leur avons dit : "Voilà, si tu t'ennuies, voici un téléphone intelligent. Si tu veux parler à tes amis, envoie-leur un SMS plutôt que de les appeler". C'est ce que nous avons fait à nos enfants. Nous devons donc prendre du recul et nous rendre compte que nous avons fait une erreur et que nous devons la réparer. Et je pense que cette législation est un très bon premier pas pour commencer à résoudre le problème.

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