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Non, les « villes 15 minutes » ne limiteront pas la liberté de mouvement

Le concept, qui vise à mieux organiser l’espace urbain pour faciliter l’accès aux services essentiels et réduire la dépendance à la voiture, est devenu la cible de théories du complot sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran d'une vidéo sur TikTok qui traite des villes 15 minutes. Le mot FAUX et superposé sur la photo.

Cette vidéo d'une Québécoise qui présente les villes 15 minutes comme des « prisons invisibles » a été vue plus de 330 000 fois sur TikTok.

Photo : Capture d'écran

Si l’idée d’un quartier où l’on peut accéder à tous les services dont on a besoin dans un rayon de 15 minutes à pied ou à vélo fait rêver de nombreux citoyens, elle relève plutôt du cauchemar dystopique pour de nombreux internautes, qui craignent sans fondement que les « villes 15 minutes » fassent partie d’un plan machiavélique de restriction de la liberté de mouvement et de contrôle de la population.

Le concept des villes du quart d’heure n’est pas nouveau. Il a d’abord été imaginé en 2016 (Nouvelle fenêtre) par l’équipe de recherche de l’urbaniste franco-colombien Carlos Moreno avant d’être adopté par des villes comme Paris (Nouvelle fenêtre), Melbourne (Nouvelle fenêtre) et Montréal (Nouvelle fenêtre). D’autres villes canadiennes, dont Ottawa (Nouvelle fenêtre) et Edmonton (Nouvelle fenêtre), préconisent aussi cette approche.

Ce n’est pas nécessairement une innovation, c'est juste de mettre en mots des choses que l’on vit déjà dans beaucoup d'endroits dans le monde. On pourrait même utiliser l’expression "quartier complet", commente le directeur de l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, Jean-Philippe Meloche.

L’idée, c'est de s'assurer que les gens puissent avoir toutes les nécessités de la vie à une distance raisonnable à pied ou à vélo. L'objectif qui est derrière ça, c'est de limiter la dépendance à l'automobile et d’améliorer la qualité de vie sans automobile, ajoute le professeur.

« Ils veulent nous confiner »

Sur TikTok, nombreuses sont les vidéos qui décrivent la ville 15 minutes comme un enclos fait de zones prédéfinies hors desquelles les résidents n’auront plus le droit de sortir. Une de ces vidéos, mise en ligne la semaine dernière par une internaute québécoise, a d’ailleurs recueilli plus de 330 000 visionnements.

Ils veulent nous confiner pour les changements climatiques, dit celle qui s’identifie comme naturopathe dans la vidéo. Tout le monde va avoir un genre de district, comme dans Hunger Games. Tu vas devoir vivre dans une portion de ta ville et tu ne vas pas pouvoir sortir à plus de 15 minutes, poursuit-elle.

Bien que la lutte contre les changements climatiques soit au cœur du concept de la ville 15 minutes, les confinements climatiques et les restrictions à la liberté de mouvement n’en font pas partie.

C’est de la fabulation, résume l’urbaniste derrière l’idée de la ville du quart d’heure, Carlos Moreno, en entrevue avec les Décrypteurs.

« Nous voulons rompre avec la dépendance de la voiture et faire en sorte qu'on rentre dans un mode de vie beaucoup plus durable. Parce que tel que c’est maintenant, le futur des villes n’est pas durable »

— Une citation de  Carlos Moreno, urbaniste et professeur à l'Université de la Sorbonne

Selon M. Moreno, contrairement à ce qu’affirment plusieurs internautes, le but de la ville 15 minutes n’est pas d’éradiquer la voiture, mais bien de réduire idéalement son usage au strict minimum dans les zones plus compactes des villes.

Jeu du téléphone de l’Angleterre au Canada

La Québécoise derrière la vidéo virale sur TikTok énumère d’autres restrictions de mouvements qu’elle attribue à ce projet de ville 15 minutes et qui sont tout à fait fausses.

Si tu sors, tu vas avoir un maximum de sorties par année, et ç’a été établi que c’est 100 sorties par année. Puis tu ne vas quand même pas pouvoir t’éloigner d’un certain périmètre. Puis dans plusieurs pays, si jamais tu sors de ce périmètre-là, [...] tu dois payer 56 $ pour aller et 56 $ pour revenir, dit-elle dans la vidéo.

Bien qu’elle puisse sembler farfelue, cette idée de tarification ne sort pas de nulle part : la Ville d’Oxford, en Angleterre, prévoit mettre en place un projet pilote très controversé (Nouvelle fenêtre), nommé « filtre de trafic (Nouvelle fenêtre) », pour réduire le trafic automobile et bonifier les transports collectifs et actifs.

Le projet vise à réduire autant que possible la circulation des véhicules sur six rues d’Oxford à certaines heures de la journée en imposant des amendes de 35 £ – soit un peu plus de 56 $ – à ceux et celles qui y circuleront. Les résidents d’Oxford peuvent toutefois obtenir des permis pour effectuer 100 passages gratuits par année.

Le conseil de ville d’Oxfordshire assure sur son site web (Nouvelle fenêtre) que ces filtres de trafic ne font pas partie du plan de ville 15 minutes d’Oxford. La raison pour laquelle nous avons proposé ces changements est que, comme le savent tous ceux qui visitent Oxford ou y vivent, la ville connaît des embouteillages depuis des décennies. Cela nuit à la fois à notre économie et à notre environnement et rend le réseau de bus non viable, peut-on y lire.

Cela n’a pas empêché certains opposants au projet d’amalgamer dans leurs discours ville 15 minutes, filtres de trafic et théories du complot (Nouvelle fenêtre) visant le contrôle de la population par les élites. De fausses informations selon lesquelles les filtres de trafic seront des barrières physiques ont également circulé en ligne, selon le conseil de ville d’Oxfordshire.

Ces amalgames et la panique qu'ils ont engendrée en ligne ont même mené à des manifestations anti-ville 15 minutes à Edmonton le 10 février. Un urbaniste de la Ville qui est allé à la rencontre des manifestants pour démystifier le concept a alors été pris à partie (Nouvelle fenêtre) par la figure de proue conspirationniste Chris Sky au sujet de barrières physiques qu’entendait supposément installer la Ville pour limiter la liberté de circulation de ses citoyens.

Chris Sky parle avec Sean Bohle dans la rue.

L'urbaniste de la Ville d'Edmonton, Sean Bohle, a été pris à partie par la figure de proue conspirationniste Chris Sky lors d'une manifestation anti-ville 15 minutes.

Photo : Capture d'écran

Un concept vague et malléable

Depuis 2020, l’idée de la ville 15 minutes est promue par le Cities Climate Leadership Group (Nouvelle fenêtre), ou C40, un regroupement de maires de villes voulant lutter contre les changements climatiques dont font partie Montréal, Toronto et Vancouver.

Il est important de noter que les villes du C40 ne s’engagent pas à mettre en place des mesures spécifiques en faisant la promotion de la ville du quart d’heure : chaque municipalité peut appliquer le concept à sa sauce, et si l’une d’entre elles décidait par exemple de mettre en place des filtres de trafic, cela ne veut pas dire que les autres suivraient.

Ce n'est pas une doctrine, ce n'est pas une doxa : c'est un cadre de réflexion urbaine et territoriale qui permet d'aller vers des villes ou des territoires polycentriques, résume Carlos Moreno.

À Montréal, cela pourra par exemple se traduire par la bonification des services de transport en commun, selon Robert Beaudry, l’élu responsable de l'urbanisme au sein du comité exécutif de la Ville.

La prolongation de la ligne bleue nous donnera l’opportunité de rendre plus compacts des secteurs d'Anjou et de Saint-Léonard et de transformer des espaces de stationnement à ciel ouvert en espaces de développement immobilier, illustre M. Beaudry.

Selon l’élu, les villes 15 minutes permettront aux gens d’avoir davantage de liberté.

L'objectif, c'est vraiment de donner plus d'options de mobilité. Donc au final, contrairement à ce que dit la vidéo [virale sur TikTok], on veut donner beaucoup plus de liberté aux citoyens, estime-t-il.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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