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Sans permis de travail pendant des mois, des demandeurs d’asile poussés vers la précarité

Quatre personnes assises autour d’une table où il y a plusieurs documents et un téléphone.

Le Carrefour d’action interculturelle aide actuellement une vingtaine de familles de demandeurs d’asile.

Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

L’explosion des délais pour l’obtention des permis de travail des demandeurs d’asile maintient ces personnes en situation précaire, dénoncent le milieu communautaire et des chercheurs de l’Université Laval.

Après son arrivée au Canada en septembre 2022, *Maria a fait une demande d’asile en ligne. La mère de famille considérait sa vie en danger et a dû quitter le Mexique rapidement, laissant derrière elle ses enfants alors âgés de 17 et 19 ans.

Quelques mois plus tard, ces derniers l'ont rejointe, puis ont fait eux aussi leur demande d’asile, mais cette fois directement à l'aéroport. Ils ont confié leurs passeports à un agent frontalier et ont été convoqués à un examen de recevabilité dans... 18 mois.

Ce sera seulement à la suite de cette rencontre, où ils apprendront si le Canada juge bon de traiter leur demande d’asile, qu’ils pourront obtenir un permis de travail.

Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), 8195 demandeurs d’asile attendaient ce rendez-vous, à la fin novembre 2022.

Le processus pour mettre la main sur un permis de travail a été plus rapide pour Maria, qui a eu sa rencontre avec un agent frontalier quatre mois après son arrivée au Canada. Mais depuis, la famille a glissé dans la pauvreté.

La professeure du département des relations industrielles à l'Université Laval Aline Lechaume, qui mène un projet de recherche sur les parcours socioprofessionnels des demandeurs d’asile, constate que les délais d’obtention d’un permis de travail ont explosé depuis la pandémie.

Elle qualifie le délai moyen pour obtenir un permis de travail à 18 mois, ce qui laisse les demandeurs d’asile avec deux choix.

« Soit [ils restent] dans [une] grande pauvreté ou [tombent] dans le piège, si je peux dire, du travail non déclaré. »

— Une citation de  Aline Lechaume, professeure au département des relations industrielles à l'Université Laval

L'IRCC estime que nous avons réalisé de grands progrès quant au traitement virtuel d’un nombre accru de demandes, en simplifiant nos politiques et en augmentant notre souplesse en vue de faire face aux circonstances actuelles, relaie son porte-parole Rémi Lariviere.

Il affirme que l’IRCC a créé un groupe de travail avec l’Agence des services frontaliers du Canada pour faire diminuer l’arriéré.

Panneau sur un immeuble d'Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada dit travailler avec l'Agence des services frontaliers du Canada pour faire diminuer l'arriéré.

Photo : (Ivanoh Demers/CBC)

Témoin de la précarité

Maria avait un petit coussin financier pour s’installer au Canada, mais il s’est depuis évaporé. À l’aube du mois de février, elle ne savait pas comment elle paierait son loyer pour le mois.

« Grâce à l'aide alimentaire, on peut se nourrir, mais sans cette aide, je ne sais pas comment on ferait. »

— Une citation de  *Maria, demandeuse d’asile

Arianne Leclerc, intervenante au Carrefour d’Action Interculturelle (CAI), aide les demandeurs d’asile à s’intégrer dans leur nouvel environnement, à Québec. Le CAI accompagne actuellement une vingtaine de familles, dont celle de Maria.

Elle est bien placée pour constater l’impact des délais d’obtention de permis de travail dans la vie des demandeurs d’asile.

L'intervenante raconte l’histoire d’une autre personne en attente d’un permis qui n’a pu se rendre à un rendez-vous avec une travailleuse sociale, car elle n’avait pas d’argent pour prendre l’autobus.

Ce qui la désole, c’est que l’une des premières choses que cette personne lui a demandées, c’est d’avoir accès à un soutien psychologique pour l’aider à surmonter les traumatismes vécus dans son pays.

Le 3,50 $ [pour payer un billet d’autobus], elle ne l'avait tout simplement pas, laisse-t-elle tomber. C’est un exemple de comment ça pourrait être autrement.

Elle explique que les demandeurs d’asile sans permis de travail vivent des précarités multiples.

Il y a une grande précarité financière. Ça restreint l'accès au logement, puisque les prix des logements explosent… Ensuite, je pense que ça fait une grande précarité pour la santé et la santé psychologique des gens. Ça vient avec beaucoup d'anxiété.

Arianne Leclerc parle au téléphone.

Arianne Leclerc aide des demandeurs d’asile à s'établir dans la ville de Québec.

Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

Aide de dernier recours

Assise à la table de la salle à manger du petit 4 et demi de la famille, Ariane Leclerc fait le suivi auprès du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale concernant ses demandes d'allocations de dernier recours.

La prestation de base est de 725 $ par mois pour un adulte ou 1122 $ pour deux adultes. Si les demandeurs d’asile ont le droit a une allocation d'ajustement de 45 $ par mois, ils n’ont droit ni à l’allocation pour famille ni à celle pour contraintes temporaires à l'emploi. Le Québec tente de se faire rembourser les montants versés aux demandeurs d'asile par Ottawa.

« Le Québec demande au gouvernement fédéral le remboursement de l’ensemble des coûts encourus pour l’accueil des demandeurs d’asile, de leur arrivée jusqu’à ce qu’ils soient reconnus comme réfugiés pour 2021 et 2022 et mise toujours sur la conclusion d’une entente à long terme pour le financement récurrent des coûts liés à l’arrivée des demandeurs d’asile. »

— Une citation de  Arianne Méthot, porte-parole, ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration
Mains aux ongles grugés.

Selon une chercheuse de l’université Laval, les demandeurs d’asile ont deux choix dans l’attente d’un permis de travail : la pauvreté extrême ou le travail non déclaré.

Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

Je veux travailler

Pas question pour les membres de cette famille de travailler sans permis.

Si je travaille, je cours le risque qu’ils me retournent dans mon pays. Je ne veux pas perdre le peu d'acquis que nous avons ici, expliquait Maria, avant l’obtention de son permis de travail.

Le fils de Maria était camionneur au Mexique et il regarde avec envie le va-et-vient des poids lourds sur les routes canadiennes.

Ça m'amène beaucoup de bonheur, explique-t-il, dans un anglais timide.

Je veux travailler pour pouvoir aider ma mère avec les factures.

Aline Lechaume dans son bureau à l’Université Laval.

Aline Lechaume croit que le parcours des demandeurs d’asile est hypothéqué à cause des délais dans l’obtention du permis de travail.

Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Tous perdants

On est tous perdants, en fait, se désole Aline Lechaume à l'Université Laval.

« On se retrouve avec des personnes qui sont qualifiées dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre. Donc si on se met, même cyniquement, dans une posture purement économique, on est perdant. »

— Une citation de  Aline Lechaume, professeure, département de relations industrielles, Université Laval

Sa recherche démontre que plus de la moitié des demandeurs d’asile ont fui leur pays pour des raisons en lien avec leur emploi. Les avocats, journalistes, architectes, ingénieurs et médecins qu'elle a rencontrés témoignent, pour plusieurs, d'un haut niveau de qualification.

À moyen et long termes, [les délais d’obtention de permis de travail] hypothèquent vraiment le parcours de ces personnes.

Encore des embûches pour travailler

Quelques jours après son entretien avec Radio-Canada à la fin janvier, Maria a reçu son permis de travail. Lundi, elle est rentrée chez elle rayonnante après avoir récupéré son numéro d’assurance sociale.

Mais selon Arianne Leclerc, l’obtention d’un permis de travail n’est qu’une première étape pour plusieurs demandeurs d’asile.

Il reste encore des embûches pour travailler, affirme-t-elle. Les services en employabilité ne sont pas encore tout à fait adaptés aux personnes demandeuses d’asile. Il y a certains services où ils sont refusés, et il y a certains services qui seront refusés si la personne ne parle pas en français.

Maria convient qu’en tant qu’unilingue hispanophone, ses opportunités d'emplois sont limitées.

Ses enfants et elles ont commencé des cours de francisation et espèrent pouvoir s'intégrer à la société québécoise, et recommencer une nouvelle vie, en sécurité, au Canada.

*Nom fictif pour assurer la sécurité de la personne

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