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Changements climatiques et saumons sockeyes ne font pas bon ménage

Dans les rivières de la côte ouest, les carcasses des saumons qui meurent après avoir frayé nourrissent littéralement les forêts avoisinantes et les animaux qui y vivent. Une étude démontre même qu'on peut voir de l'espace l'impact des saumons sur la verdeur des arbres le long des cours d'eau. Mais les épisodes de chaleur et de sécheresse à répétition pourraient venir changer la donne.

Une carcasse de saumon.

Un saumon sockeye dans la rivière Adams.

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

Tous les quatre ans, la rivière Adams, en Colombie-Britannique, est le théâtre d’une montaison de saumons sockeyes (saumons rouges) sans pareille. Ils sont normalement des millions à revenir pour se reproduire au même endroit qui les a vus naître et qui va les voir mourir.

Mais au début d’octobre 2022, la représentation tant attendue ne s’est pas déroulée comme prévu. Le plus célèbre de tous les salmonidés du Pacifique n’était pas au rendez-vous.

C’est super inquiétant parce qu’on aurait dû voir une énorme quantité de saumons revenir, comme ça arrive normalement tous les quatre ans, explique le professeur John Reynolds, responsable du Laboratoire de conservation terrestre et aquatique à l’Université Simon Fraser.

Portrait de John Reynolds.

John Reynolds, responsable du Laboratoire de conservation terrestre et aquatique à l’Université Simon Fraser.

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

Durant des semaines, la Colombie-Britannique a battu des records de chaleur et il n’a pas plu. Le niveau des rivières est demeuré très bas et la température de l’eau, élevée.

Du jamais-vu pour les organisateurs du festival Salut au sockeye. À peine quelques saumons sont arrivés dans la rivière Adams, comme si on était en plein été, raconte le guide Ted Danyluk.

« On est le 1er octobre, assis ici, en t-shirt. Les gens sont au bord de la rivière en sandales. Ce n'est pas normal. L’automne se fait attendre. »

— Une citation de  Ted Danyluk, guide, Adams River Salmon Society

Une Première Nation inquiète

La migration par millions de saumons rouges est au centre de la vie de la Première Nation Secwepemc. Ses membres se réunissent depuis la nuit des temps au bord de la rivière Adams pour célébrer leur retour à l’automne.

Portrait de  Dawn Francois.

Dawn Francois, Première Nation Little Shuswap Lake

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

La conseillère Dawn Francois dresse aujourd’hui un triste constat.

« Quand j’étais petite, la rivière était rouge de saumons tellement il y en avait! On aurait pu la traverser simplement en marchant sur leurs dos. Et regardez aujourd'hui, il n’y a pratiquement plus rien. »

— Une citation de  Dawn Francois, Première Nation Little Shuswap Lake

Elle craint de plus en plus l’impact des changements climatiques sur les populations de sockeyes.

Le saumon fait partie intégrante de notre culture, de nos rites et de tout l'écosystème. Sans le saumon, on n'aurait pas survécu aux hivers. Il nous garde en vie, comme toutes les espèces sur Terre, ajoute-t-elle.

« Et si le saumon disparaît, que va-t-il nous arriver? »

— Une citation de  Dawn Francois, Première Nation Little Shuswap Lake

Un déclin constant

L’impact des changements climatiques préoccupe aussi John Reynolds. Celui qui était jusqu’à tout récemment président du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada constate que les 10 ou 15 dernières années ont été difficiles pour le saumon dans le sud de la Colombie-Britannique.

La grande montaison de 2010 dans la rivière Adams a été exceptionnelle avec le retour d’environ 3,8 millions de sockeyes. En 2014, seulement 707 000 sont revenus et, en 2018, ce nombre a chuté à 535 000 saumons rouges.

« C'est un poisson d'eau froide, et on sait maintenant que le réchauffement des océans a un impact négatif sur lui. Alors, il doit non seulement survivre et réussir à se développer suffisamment en mer, mais s’ajoute maintenant le problème de la température de l’eau quand vient le temps de remonter la rivière. »

— Une citation de  John Reynolds, responsable du Laboratoire de conservation terrestre et aquatique à l’Université Simon Fraser

Pour les sockeyes, la montaison devient extrêmement difficile quand on conjugue un bas niveau de la rivière à une température de l’eau qui monte au-dessus de 20 degrés Celsius.

On est très préoccupés par ce qui se passe dans la rivière Adams. Même si ça va mal à certains endroits du globe, ici, on pouvait toujours fêter, tous les quatre ans, cette belle grande montaison de saumons. Alors ce qui arrive cette année me rend plutôt anxieux, confie John Reynolds.

Les saumons nourrissent les forêts

Tant les Premières Nations que les scientifiques se demandent si une diminution du nombre de saumons qui remontent les rivières aura un impact sur les écosystèmes.

Les saumons du Pacifique peuvent gagner jusqu'à 99 % de leur masse corporelle durant leur séjour dans l’océan. Ils font alors le plein de nutriments marins, qu’ils ramènent ensuite sur des milliers de kilomètres jusqu'à la rivière où ils sont nés.

« Ce qui est particulier chez les saumons du Pacifique, c’est qu’ils sont programmés pour mourir après avoir frayé. Quand ils remontent la rivière, c’est un aller simple. Et après, le cycle recommence »

— Une citation de  John Reynolds
Une carcasse de saumon.

Une carcasse de saumon sockeye sur le lit de la rivière Adams.

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

En revenant mourir dans les rivières, les saumons permettent en quelque sorte à l’océan de nourrir les forêts qui longent les cours d'eau, explique le scientifique.

Si vous prélevez une carotte dans ces arbres géants massifs et que vous l’analysez, vous y trouverez des nutriments qui proviennent des saumons, explique John Reynolds.

Un cours d'eau serpente dans la forêt.

Un cours d'eau longe une forêt riparienne qui protège de l'érosion.

Photo : Joshua Lavigne/Breathe Light

Ce n’est pas rien. De 40 % à 80 % de l'azote qu’on trouve dans les arbustes et les arbres arrive de l’océan.

Ce transfert de nutriments des poissons vers la forêt survient quand les carcasses des saumons sont mangées par d’autres animaux. Par exemple, les ours et les loups vont les transporter sur la rive et en dévorer une partie. Les restes fertilisent ensuite les végétaux.

Tout demeure dans l’écosystème, puisque les insectes se nourrissent des plantes et que les oiseaux gobent les insectes, constate John Reynolds, dont les études ont aussi démontré qu’il y a plus d’oiseaux chanteurs près des rivières où le saumon est abondant.

L’impact des saumons vu de l’espace

Dernièrement, John Reynolds et son équipe ont mesuré l’impact des saumons sur les écosystèmes forestiers d’une façon pour le moins originale.

C’est la rivière Adams qui leur a servi de modèle en raison des millions de saumons qui reviennent y frayer tous les quatre ans. Les chercheurs ont analysé des images prises à partir de l’espace de 1984 à 2019, soit sur une période de 36 ans. Ils les ont ensuite comparées avec des images modèles pour voir si les nuances de vert de la végétation étaient liées à l’abondance des saumons.

« Ce n’était pas gagné! Franchement, je doutais que ce serait visible. Mais oui! Après une année de grande montaison des sockeyes, le vert des arbres qui longeaient la rivière était plus prononcé. »

— Une citation de  John Reynolds

L’augmentation mesurée est de 1 % jusqu’à 100 mètres du rivage. Cette découverte sera utile aux chercheurs, estime Celeste Kieran, la coauteure de l’étude.

Portrait de Celeste Kieran.

Celeste Kieran, chercheuse, Laboratoire de conservation terrestre et aquatique à l'Université Simon Fraser.

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

« L’étude met en évidence une des nombreuses interactions qui existent dans l’écosystème du saumon. C’est très important de documenter ces phénomènes afin de comprendre comment ces écosystèmes se comportent face au changement »

— Une citation de  Celeste Kieran, chercheuse, Laboratoire de conservation terrestre et aquatique, Université Simon Fraser
Des saumons sockeyes.

Les changements climatiques ont un impact sur les stocks de saumons du Pacifique. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Chris Corday

Quel avenir pour les sockeyes?

Les dernières données ne sont pas encourageantes. Un décompte non officiel de Pêches et Océans Canada laisse présager que, pour 2022, la migration de retour ne dépasserait pas les 500 000 sockeyes dans la rivière Adams. Est-ce que cela signifie que les immenses montaisons du passé sont désormais derrière nous?

« On verra toujours de grandes montaisons, mais les poissons reviendront-ils encore par millions? Je ne suis pas très optimiste. »

— Une citation de  Ted Danyluk, guide, Adams River Salmon Society

Pour sa part, John Reynolds croit que de grands défis nous attendent et que de plus en plus de gens en sont conscients.

Je garde espoir que le sockeye saura nous surprendre. Et même si on entrevoit quelques embellies, il faut garder le cap et mettre sa protection au sommet de nos priorités, soutient John Reynolds.

Le reportage de Maxime Poiré et de Simon Giroux est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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