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Analyse

Chars à l’Ukraine : le tabou allemand est tombé

Le chancelier Olaf Scholz debout devant un char recouvert de camouflage.

Le chancelier Olaf Scholz devant un char Leopard sur un champ d'entraînement de l'armée allemande. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / David Hecker

Le tabou allemand autour de la fourniture d’armements lourds à l’Ukraine est finalement tombé, ce 25 janvier 2023, 11 mois et un jour après le déclenchement de l’invasion décidée par Vladimir Poutine.

Avec les chars lourds, et sans préjuger de leur effectivité qui se vérifiera (ou non) sur le terrain, les Occidentaux franchissent une nouvelle étape symbolique dans leur engagement auprès des Ukrainiens. Mais il aura fallu des pressions répétées venues des alliés, et un coup de pouce final des États-Unis.

Ce qui a eu raison du blocage, de ce véritable tabou propre à l’Allemagne, c’est un mélange de diplomatie, de débats internes dans le pays concerné (notamment à l’intérieur du Parti social-démocrate du chancelier Olaf Scholz, qui ne parle pas d’une seule voix sur ces questions) et de pressions discrètes – et moins discrètes – de pays voisins, parfois impatients. Sur l’air de : Et alors, les Allemands, ça vient, oui ou non?

Et puis, très important à la fin de cette séquence véritablement historique, il y a eu le petit jeu avec les Américains. Berlin a demandé à l’Oncle Sam le geste préalable de garantir l’envoi, au moins symbolique, de chars Abrams pour mieux faire passer la pilule. Pour que Berlin donne enfin, dans la foulée, l’autorisation aux alliés de réexporter les fameux chars Leopard à un pays tiers, l’Ukraine.

Même si, le 25 janvier, l’annonce de Washington a suivi et non précédé chronologiquement celle de Berlin, tout avait été réglé la veille entre les deux capitales.

L'Allemagne et les États-Unis, sous pression depuis plusieurs semaines, ont annoncé qu'ils allaient fournir des chars dont l'Ukraine a désespérément besoin pour faire face aux troupes russes. Mais l'envoi et la gestion de ces chars d'assaut représentent un énorme défi logistique. Un reportage de Sébastien Desrosiers.

De vieilles raisons

Il y a aussi des raisons historiques derrière toutes ces hésitations. Il ne faut jamais oublier ce qu’est l’Allemagne – avec son histoire, son passé militariste et belliciste ainsi que son pacifisme pénitentiel d’après 1945 – même si de façon paradoxale, le pays a conservé une forte industrie d’armements dans le cadre de l’OTAN.

Il y a 80 ans, le Troisième Reich d’Adolf Hitler avait envahi l’URSS et spécifiquement l’Ukraine. Un tel passé, ça forge une mémoire historique et une mauvaise conscience.

La propagande russe joue d’ailleurs systématiquement sur la mauvaise conscience allemande. Le Kremlin prétend que la Grande Guerre patriotique des années 1940 se rejoue aujourd’hui avec l’Occident global (aussi appelé Empire américain ou impérialisme, comme s’il n’existait que cet impérialisme-là), lequel aurait littéralement remplacé l’Allemagne nazie.

Un char d'assaut Leopard 2

Berlin cède à la pression internationale et accepte de lever la clause dans ses contrats militaires qui interdit aux États partenaires de vendre leurs chars d'assaut construits en Allemagne à des pays tiers. (Photo d'archives)

Photo : Reuters / Radovan Stoklasa

L’Allemagne est donc au cœur de cette étape décisive de la guerre en Ukraine. Non seulement parce que les chars Leopard sont les seuls disponibles en quantité suffisante (quelque 2000 dans une quinzaine de pays alliés), mais aussi parce que c’est à Berlin que, depuis le début, les réticences face à une escalade de l’aide à l’Ukraine étaient et restent les plus fortes.

Notre         dossier Guerre en Ukraine

Réactions russes : virulentes, mais contradictoires

La réaction russe, comme lors des épisodes précédents de crescendo dans l’aide militaire occidentale, a été assez virulente malgré des contradictions entre certaines déclarations.

L'ambassade de Russie à Berlin a déclaré que la décision de l’Allemagne signifie qu'elle abandonne sa responsabilité historique envers la Russie, après les crimes nazis de la Seconde Guerre mondiale.

L'ambassade a aussi affirmé que la décision va aggraver le conflit en le portant à un niveau supérieur, ce qui causera des dommages irréparables à l'état déjà déplorable des relations russo-allemandes.

Il y a quelques semaines, le Kremlin disait que les chars Leopard ne changeraient rien, comme si on n’y croyait pas. Aujourd’hui, Moscou et les médias russes se déchaînent contre l'Allemagne. Analyse avec Tamara Altéresco.

Il y a aussi la porte-parole des Affaires étrangères russes, Maria Zakharova, qui a écrit sur Telegram que l’annonce confirme l'implication de l'Allemagne dans une guerre qui avait été planifiée contre la Russie.

Voilà un autre air connu : l’accusation de préméditation, par les Occidentaux, de toute cette guerre. Une accusation que démentent les hésitations profondes et réelles de l’Allemagne, à chaque étape depuis le début du conflit armé, y compris dans ce tout dernier épisode.

Il y a enfin, et de façon contradictoire, les déclarations non alarmistes d’un Dimitri Peskov, porte-parole du Kremlin, selon qui ces nouveaux équipements fournis à l’Ukraine ne changeront pas le rapport de forces, parce que de toute façon, ces chars brûleront comme les autres.

Changer le cours du conflit

Pourquoi ces tanks sont-ils considérés comme si importants par l’Ukraine? Peuvent-ils changer la donne stratégique?

L’optique est celle de la reconquête de territoire par l’Ukraine, que ce soit dans le Donbass ou dans le sud du pays, les régions de Zaporijia et de Kherson.

Même s’il y a déjà eu des reconquêtes importantes au cours des quatre derniers mois (la zone de Kharkiv en septembre, la ville de Kherson en novembre), on estime que les Russes ont eu le temps de faire des tranchées et de semer des obstacles pour garder les territoires qu’ils occupent toujours et, qu’en conséquence, il faut davantage aux Ukrainiens que ce qu’ils ont actuellement sous la main.

Des tanks détruits et carbonisés en bordure d'une route.

À Dmytrivka, près de Kiev, des tanks russes détruits par l'armée ukrainienne sont bien visibles. L'armée russe a subi de lourdes pertes lors de son offensive vers la capitale au début de l'invasion. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / AP/Efrem Lukatsky

D’où cette demande de tanks de première catégorie, de chars de combat sur chenilles, dotés de gros canons et qui peuvent passer presque partout, tout en résistant à de grosses bombes.

Un équipement très supérieur aux vieux tanks soviétiques de l’armée ukrainienne, dont plusieurs centaines ont été détruits : le site fr.statista.com donne, au 18 janvier, 450 de ces chars perdus par l’Ukraine et 1600 par la Russie.

La vitesse et le volume de l’aide

Le président Zelensky a bien entendu exprimé sa satisfaction et sa gratitude à la suite des annonces allemande et américaine. Mais en ajoutant : La clé maintenant, c’est la vitesse et le volume. La rapidité de la formation de nos militaires, la rapidité de la fourniture de chars à l’Ukraine et le volume du soutien.

Entre les annonces de ce 25 janvier et la livraison effective, il y aura des délais. Quant au nombre de ces fameux chars, sur combien pourra effectivement compter l’armée ukrainienne ce printemps?

Ce sont là des questions ouvertes, aux réponses encore incertaines, alors que plane le spectre, encore théorique, d’une nouvelle attaque russe par le nord, soit du Bélarus.

Quand on parle de centaines de chars, ce sont les souhaits de Kiev, et non l’état des annonces et engagements enregistrés jusqu’à maintenant : les 14 chars allemands Leopard, les 14 chars britanniques Challenger, les 31 chars américains Abrams, les quelques dizaines de Leopard de l’armée polonaise (on n’a pas le chiffre), plus peut-être quelques Leclerc français.

Des soldats britanniques font des exercices avec un Challenger-2

Le Royaume-Uni a confirmé son intention d'envoyer des Challenger-2 en Ukraine. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / AFP/ADRIAN DENNIS

À Berlin, le 25 janvier, on a parlé d’assembler deux bataillons. Cela signifie environ 80 ou 90 véhicules, mais pas seulement de l’armée allemande.

On reste loin des 250, 300 tanks de haut niveau désirés ardemment et officiellement par les dirigeants ukrainiens, censés, selon eux, faire la différence sur le terrain.

Une mobilisation internationale renouvelée

Les annonces du 25 janvier déclencheront peut-être une dynamique d’engagements ultérieurs avec d’autres tanks, mais aussi des avions de chasse et des missiles à longue portée, que réclame Zelensky.

Que feront des pays comme la Finlande, l’Espagne ou la Grèce (la petite Grèce qui détient plus de 350 Leopard, selon l’International Institute for Strategic Studies)? On ne le sait pas.

Il y a les délais de livraison : Joe Biden a parlé, pour les 31 tanks Abrams, de plusieurs mois.

Il y a la formation, que l’on dit complexe.

Il y a toute la logistique, très lourde, qui doit obligatoirement accompagner un bataillon de tanks.

La déclaration est faite, et elle sera sans doute un jalon dans la guerre d’Ukraine. Avant même qu’on puisse vérifier l’effet concret de ces nouvelles armes sur le terrain, il y a d’ores et déjà un effet d’annonce, avec sa force symbolique, politique et psychologique.

Presque un an après le début de l’invasion, ce dernier épisode montre que la mobilisation internationale – toujours incertaine et à renouveler – reste forte autour de la cause ukrainienne.

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