•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Pourquoi la téléphonie sans fil coûte-t-elle plus cher au Canada qu’ailleurs?

Gros plan sur les mains d'un homme qui utilise son téléphone cellulaire et son ordinateur portable.

Peu importe les méthodes de calcul employées, il en coûte plus cher pour un forfait cellulaire au Canada qu'ailleurs dans le monde, en moyenne.

Photo : iStock / PixelsEffect

Radio-Canada

Une enquête de l'émission Marketplace, de CBC, à propos des coûts des services de télécommunications au Canada a permis de révéler que les excuses souvent invoquées par l'industrie pour justifier les prix plus élevés qu'ailleurs – des marges d'exploitation coûteuses et une population éparpillée sur un vaste territoire, par exemple – ne suffisent pas pour expliquer les forfaits plus abordables offerts non seulement dans d'autres pays mais aussi dans certaines provinces canadiennes.

Rewheel, une firme de recherche indépendante dans le domaine des télécommunications sise en Finlande, publie des études sur les coûts des données mobiles dans 50 pays différents, et ce, deux fois par année.

La plus récente version de cette enquête, parue en mai de l'an dernier, a de nouveau classé le Canada parmi les pays où on offre les forfaits les moins abordables.

Par gigaoctet de données, il en coûte ainsi 7 fois plus cher au Canada qu'en Australie, 25 fois plus cher qu'en Irlande et en France et 1000 fois plus cher qu'en Finlande, selon cette analyse.

Le Canada n'était pas un des pays les plus chers [en matière de téléphonie mobile] lorsque j'ai commencé à effectuer mes mesures, il y a environ 10 ans, mentionne Antonios Drossos, un des responsables et des chercheurs chez Rewheel. Selon lui, bien que les prix soient en baisse au Canada, cette diminution est bien plus lente que dans la plupart des autres pays.

Et le coût du gigaoctet de données n'est pas la seule façon de comparer l'abordabilité de la téléphonie sans fil dans divers pays. Plusieurs experts, au Canada comme à l'étranger, ont mesuré le coût de l'utilisation des données mobiles selon diverses méthodes et avec plusieurs ensembles de données, mais peu importe les outils employés : le Canada est presque toujours le pays où ce service est le plus cher.

En fait, dans son analyse des services de téléphonie sans fil datant de 2021, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a souligné que la seule étude à ne pas avoir classé le Canada comme le pays où les forfaits sont les plus chers – étude fournie à l'agence réglementaire par Telus, un des grands fournisseurs canadiens – était fautive parce qu'elle baissait artificiellement le prix moyen en excluant plusieurs forfaits.

Pressions sur Ottawa

Le gouvernement fédéral a tenté de s'attaquer à ces prix élevés en 2020 lorsque le ministre de l'Innovation d'alors, Navdeep Bains, a demandé à ce que les compagnies réduisent d'au moins 25 % le coût de leurs forfaits peu gourmands en données, sans quoi elles s'exposaient à une réglementation plus sévère. Selon le ministère, les fournisseurs ont bel et bien atteint cette cible.

Des détracteurs soutiennent cependant qu'Ottawa doit en faire davantage si l'État souhaite que l'industrie cesse d'imposer de lourdes factures aux Canadiens.

La seule chose qui a du sens sur le plan économique lorsqu'il y a trois joueurs qui possèdent chacun environ le tiers du marché consiste à maintenir les prix aux mêmes niveaux, voire à tenter de les augmenter, soutient M. Drossos.

« Lorsqu'un nouveau fournisseur débarque sur le marché, qu'il commence à zéro et souhaite occuper de 15 à 20 % du marché, il doit faire quelque chose pour attirer les clients. »

— Une citation de  Antonios Drossos, responsable chez Rewheel

Toujours selon M. Drossos, les prix ont baissé dans plusieurs marchés à travers le monde avec l'arrivée d'une seule entreprise qui offre des coûts largement réduits, ce qui vient ébranler les colonnes du temple.

Le ministre fédéral de l'Innovation, de la Science et de l'Industrie, François-Philippe Champagne, qui est ultimement responsable de la supervision du CRTC et de l'industrie des télécommunications, n'a pas voulu accorder d'entrevue à Marketplace mais a fait savoir dans une déclaration que son ministère s'engageait à faire tout ce qui est possible pour rendre la vie plus abordable pour les Canadiens.

De la concurrence qui appartient largement aux géants

Lorsqu'il est question de l'état de la concurrence au Canada, la plupart des consommateurs ont accès à plus d'une option quand vient le temps de choisir un fournisseur et peuvent peut-être même choisir une marque à bas prix. Toutefois, Rogers, Bell ou Telus sont en fait propriétaires de bon nombre de ces marques.

En fait, Marketplace a constaté que dans les provinces où il existe un autre concurrent régional de bonne taille qui n'appartient pas à Rogers, à Telus ou à Bell (ou qui n'a pas été récemment acheté), les prix offerts par les trois géants sont plus bas.

Les sites web des trois grands fournisseurs en Saskatchewan et au Manitoba affichent des réductions d'au moins 10 $ comparativement aux mêmes forfaits offerts en Ontario ou en Colombie-Britannique. Cela pourrait s'expliquer par le fait qu'en Saskatchewan, Sasktel, une société de la Couronne, est un concurrent sérieux.

Au Manitoba, MTS était jusqu'à récemment un autre concurrent qui contribuait à faire baisser les prix. Bell en a fait l'acquisition en 2017.

Au Québec, où Vidéotron est un joueur important sur le marché, les sites Internet des trois grands fournisseurs offrent également plus d'options, y compris des forfaits plus abordables avec moins de données.

Lors de l'achat de MTS par Bell, en 2017, un examen en profondeur de la transaction effectué par le Bureau de la concurrence a révélé que les prix des forfaits cellulaires en Saskatchewan, à Thunder Bay (Ontario), au Québec et au Manitoba – autant d'endroits où il y a une forte concurrence régionale – étaient bien moins élevés qu'ailleurs au pays, où des agissements coordonnés entre Bell, Telus et Rogers tirent les prix vers le haut.

Une question de philosophie

Pour Pierre Larouche, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Montréal et spécialiste en droit de la concurrence, les prix très élevés au Canada s'expliquent très simplement : la concurrence n'est pas suffisante pour faire baisser les prix, dit-il.

C'est une conclusion qui est connue, a-t-il déclaré sur les ondes de RDI.

Cependant, au-delà de ce marché largement occupé par les grands joueurs, qui ont chacun leur écurie de marques plus abordables, cette question des coûts des forfaits s'articule principalement autour d'une philosophie commerciale, croit M. Larouche.

Qu'est-ce qu'on veut faire avec les exploitants? Au Canada, il y a encore cette vision [selon laquelle] il y a beaucoup de marge [bénéficiaire] à faire avec un service de télécommunications. En Europe et aux États-Unis, on a abandonné ça, mentionne le professeur.

On considère que ce sont des services grand public avec des marges relativement faibles.

La solution, selon ce spécialiste, consisterait à favoriser l'arrivée d'un nouveau grand joueur qui disposerait de son propre réseau. Cette stratégie fonctionne déjà : au Québec, dit le Pr Larouche, l'arrivée de Vidéotron a permis de faire diminuer les prix des forfaits d'environ 20 %.

Des prix un peu plus élevés qui sont justifiés, selon un expert

Bell, Telus et Rogers n'ont pas voulu accorder d'entrevue à la caméra pour Marketplace lorsque cette émission d'affaires publiques leur a demandé de réagir à propos des politiques de détermination des prix ainsi qu'au sujet de leurs tactiques en matière de concurrence.

Rogers a cependant noté que les prix ont diminué au cours des six dernières années. Tant ce fournisseur que Bell ont invité à se tourner vers l'Association canadienne des télécommunications sans fil (ACTS) pour obtenir des commentaires.

Dans une déclaration transmise à CBC, l'ACTS soutient qu'il en coûte simplement plus cher pour exploiter des réseaux sans fil au Canada comparativement à la plupart des autres pays, en plus de noter que la densité relativement faible de la population au Canada compliquait la tâche qui consiste à récupérer ses coûts.

Toutefois, l'industrie ne fait pas cavalier seul lorsque vient le temps de payer les infrastructures de télécommunications : les impôts fédéraux et provinciaux des contribuables sont eux aussi mis à contribution.

Depuis 2015, Ottawa a investi 7,6 milliards de dollars pour développer ces infrastructures, alors que les provinces ont elles aussi allongé les milliards. Uniquement en Ontario, Queen's Park a dépensé 4 milliards pendant cette période pour bâtir les réseaux destinés à permettre de brancher des régions éloignées à Internet à des endroits où les compagnies privées n'investissent pas pour ce faire.

Pendant ce temps, la marge de profit de l'industrie est plus importante au Canada que dans d'autres pays.

Il existe certains facteurs qui justifient en un certain sens les prix plus élevés au Canada, avance Ben Klass, chercheur au sein du Canadian Media Concentration Project et doctorant à l'Université Carleton. Cependant, pour lui, les compagnies d'ici vont trop loin.

« Dans des pays qui ont une densité de population similaire, par exemple les nations scandinaves et en particulier l'Australie, même si les conditions économiques y sont similaires, on offre un service moins cher ou avec beaucoup plus de données. »

— Une citation de  Ben Klass, chercheur au sein du Canadian Media Concentration Project

Toujours selon M. Klass, le gouvernement australien a pris des mesures pour s'assurer que le marché soit plus concurrentiel, notamment en permettant aux entreprises qui appartiennent à des intérêts étrangers d'entrer sur le marché.

Si [ces pays] ne réglementent pas directement le prix des forfaits cellulaires, je crois qu'ils ont adopté des mesures qui assurent que le marché demeure plus dynamique qu'il ne l'est ici, a-t-il dit.

Ce chercheur juge que le Canada se trouve à un point tournant et que le gouvernement doit renouveler son engagement à promouvoir la concurrence au sein de l'industrie ou à adopter des changements législatifs draconiens pour contrôler des entreprises qui tendent davantage vers le monopole.

Un des prochains dossiers importants en matière de concurrence et d'abordabilité est la fusion prévue entre Rogers et Shaw. Cette dernière céderait, selon les termes de l'entente, son fournisseur cellulaire Freedom Mobile à Vidéotron.

Le Bureau de la concurrence a toutefois porté en appel le feu vert octroyé par le Tribunal de la concurrence.

Aux yeux de M. Klass, même si le Bureau de la concurrence court le risque de perdre son combat pour bloquer la fusion, il est possible d'espérer que toute cette affaire influencera la consultation sur l'avenir de la politique en matière de concurrence qui a été lancée en novembre dernier par le ministre Champagne.

J'espère qu'à partir de la mauvaise décision du tribunal, nous obtiendrons une réforme relativement progressiste du système dans son ensemble, dit M. Klass.

Avec les informations de CBC News

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

En cours de chargement...