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Une période marquée par l’extrême droite : « Ça va durer quelques décennies »

Des centaines de manifestants brésiliens sur un terrain gouvernemental.

Des centaines de partisans de l'ex-président brésilien d'extrême droite Jair Bolsonaro ont envahi l'extérieur du Congrès, à Brasilia.

Photo : Getty Images / EVARISTO SA

Prise d’assaut du Congrès brésilien par les partisans de l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro, défilé de centaines de néonazis à visage découvert en Italie, procès de cinq membres du groupuscule les Farfadaas au Québec pour avoir bloqué un pont…

L’extrême droite montre les muscles ici comme ailleurs en ce début d’année.

Près d’un an après le siège d’Ottawa par les camionneurs anti-restrictions sanitaires, David Morin, professeur à l’Université de Sherbrooke et codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent, répond à nos questions.


Des membres des Farfadaas étaient jugés cette semaine à Montréal pour avoir bloqué le pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine en 2021. Quelle est la place de ce groupuscule dans l’écosystème de l’extrême droite?

C’est un groupe issu de la scission de la Meute, le grand groupe de la droite identitaire qui s’intéresse à l’immigration, à la question de l’islam. Après plusieurs putschs au sein du groupe, un des chefs, Steve l’Artiss Charland, a décidé de monter les Farfadaas, qui conserve la notion de droite identitaire, mais qui a aussi surtout une composante antigouvernementale. Le groupe a gagné beaucoup de faveurs lors de la pandémie. Son plus haut fait d’armes est qu’il a contribué en marge du siège à Ottawa, avec son camp de base. C’est un groupuscule qui chevauche la droite identitaire, l’anti-gouvernement et le complotisme. Et là, le groupe est rattrapé par un certain nombre d’actions, dont son coup d’éclat au tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine. C'est symptomatique des groupuscules de droite qui ont émergé au Québec. Ils font partie de cet écosystème.

Portrait de David Morin.

David Morin est le codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent.

Photo : Radio-Canada

Il y a d'autres groupes aussi, dont Storm Alliance et les Soldats d’Odin, qui se font plus discrets. Les Proud Boys aussi, ils font plus attention depuis qu’ils sont considérés comme un groupe terroriste au Canada. Et puis finalement, il y a aussi des individus plus prompts à recourir à la violence, comme [ceux des attentats] à Québec, à London. C’est l'essor d’un extrémisme violent de droite. C’est plus marginal, mais ça reste préoccupant. Ce sont les deux facettes d'une même pièce qui s’alimentent.

L’invasion du Congrès par les bolsonaristes, la prise d’assaut du Capitole par les partisans de Donald Trump aux États-Unis en janvier 2021. Un coup d’éclat de cette ampleur est-il possible au Canada?

On disait non jusqu'au convoi à Ottawa, qui se voulait un 6 janvier à la canadienne. Ça n’a pas la même portée violente, mais le mouvement a été instrumentalisé par l’altright; une partie exigeait même la démission du gouvernement Trudeau. C’est sûr que les mouvements politiques et les émeutes partout dans le monde, ce n’est pas nouveau, mais le point commun entre tout ça, c’est la non-confiance des institutions démocratiques elles-mêmes. On est contre LE politique. Cette capacité [de certains groupes ou individus] de mobiliser les gens sur des récits alternatifs. On le voit en Russie [...] Aux États-Unis, on le voit avec la fraude électorale, intégrée par 60-70 % des républicains. Après, comment peut-on bâtir là-dessus? Et c’est ce que Bolsonaro veut créer au Brésil.

Des partisans de Donald Trump crient à l'extérieur du Capitole, où se trouve un immense drapeau américain.

Des partisans de Donald Trump, lors de l'assaut du Capitole du 6 janvier 2021.

Photo : Getty Images / Brent Stirton

J'ai l'impression qu'au Canada, la classe politique est un peu plus responsable et consciente de l'importance de ne pas dire tout et n'importe quoi. Alors, il va falloir regarder où s'en va [le chef conservateur Pierre] Poilievre parce que pendant la campagne à la chefferie du Parti conservateur, on l'a vu quand même aller chasser un peu sur les terres de la droite réactionnaire et des complotistes. Alors s’il est élu, va-t-il revenir à un discours très raisonnable ou est-ce qu’il va être tenté d'essayer de marquer la différence avec Trudeau et donc de polariser le débat? Pour moi, ça va être important parce qu'on voit quand même qu'il y a une certaine américanisation de la scène politique canadienne et québécoise.

Il y a un an, vous disiez que les autorités avaient sous-évalué le niveau d’organisation des groupes issus de la droite radicale. On a entendu l’automne dernier à la Commission sur l’état d’urgence, présidée par le juge Paul Rouleau, que des policiers avaient même laissé filtrer de l’information aux manifestants. Est-ce préoccupant?

En fait, depuis quelques années, on a pris conscience qu’effectivement l'extrême droite pouvait être dangereuse. À partir de 2017-2018, on a vu apparaître des rapports et des formations des policiers sur l’extrême droite, sauf que ça prend des années pour que ça percole jusqu'à la base des policiers. Est-ce qu'on leur a donné les moyens? Je suis nuancé. Parmi les agents de sécurité qui sont venus témoigner à [la commission Rouleau à] Ottawa, on a vu une certaine complaisance par rapport à cette menace, car on entend ces discours dans leurs rangs. On a très, très peu d'islamistes radicaux dans la police, mais en revanche, on retrouve ces discours [de la droite radicale].

Il y a un travail qui a été fait pour essayer de prendre en compte cette menace, mais je pense qu’on est loin de la considérer comme aussi dangereuse que la menace [islamiste] extrémiste. Même parmi les élus, certains sont sympathiques à ces discours. J’ai l'impression que [les événements à Ottawa] nous montrent qu’il y a eu non seulement une sous-estimation de la menace, mais qu’il continue à y avoir une complaisance. Des policiers ont dit : Eux nous aiment bien [à propos des manifestants]. On n'entend pas ça [des policiers] avec les étudiants ou les Autochtones.

La montée de l’extrême droite vous inquiète-t-elle pour les mois, voire les années à venir?

Oui, et l’inflation m'inquiète. Les discours très à droite, victimaires, c'est une chose, mais en plus, quand il y a des gens qui ont des choses à perdre, qui sont directement affectés par des conditions socio-économiques changeantes, ça devient des périodes à risque. On voit la polarisation montante avec les deux années de pandémie. D’un côté, la pandémie semble en voie d’être réglée, ça ouvre une respiration; de l’autre, si on est rattrapés par une crise économique ou écologique, ça accélère les discours polarisants. Et la droite l'a très bien compris et les instrumentalise. Ceux qui croient aux théories du complot, ça ne va pas retomber de sitôt.

L’histoire est cyclique, et là, on a de la désinformation massive sur les réseaux sociaux, qui alimente les problèmes. Ottawa aurait été impossible sans les réseaux. Au Brésil, les bolsonaristes [les ont utilisés] pour se mobiliser et attaquer les institutions démocratiques. Et ailleurs en Europe aussi. On est dans une période marquée par l'extrême droite et ça va durer quelques décennies.

Cette entrevue a été éditée et condensée afin d'assurer sa clarté.

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