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La révolution de la décroissance pourrait bien finir par arriver

La planète Terre vue de l'espace.

La planète Terre vue de l'espace

Photo : iStock / iStock/MarcelC

La décroissance. Le concept n’est pas nouveau, mais les experts et la population s’y intéressent de plus en plus. Dans une économie fondée sur la croissance tous azimuts, la décroissance est-elle envisageable? En pleine période des Fêtes – et de surconsommation – nous avons posé la question au sociologue Éric Pineault, professeur à l'Institut des sciences de l'environnement de l'Université du Québec à Montréal.


Laurence Niosi : Comment définir la décroissance?

Éric Pineault : Il y a deux niveaux. Le veut dire sortir, défaire quelque chose. On veut défaire l’hégémonie, la domination de la croissance économique comme manière obligée d’aborder nos enjeux de société. C’est quelque chose qui s’est installé dans le cadre de la guerre froide, c’est un carcan qu’il faut faire sauter.

La seconde idée, c’est qu’il faut une diminution de la matière qu'on extrait, des terres qu’on transforme et qu’on occupe, et il doit y avoir une réduction de l’énergie qu’on produit dans les pays riches. On sait que miser sur les changements technologiques, ça ne marche pas : il faut des changements de comportements, des changements d’institutions et une modification des règles économiques de base.

L.N. : Avez-vous des exemples concrets?

E.P. : Moi, je ne demande rien aux gens dans leurs comportements quotidiens, je ne suis pas un prédicateur, mais comme collectif, je demande plein de choses. Il y a des gens qui ne peuvent pas acheter moins parce qu'ils achètent juste la base dont ils ont besoin pour vivre. Mais prenons l’exemple d’un grille-pain. Disons que je voudrais un grille-pain que je puisse réparer moi-même. Là, ça va me prendre des jours de recherches pour en trouver un qui n’a pas les fameuses vis qui éclatent dès qu'on les touche. Donc, je suis pris avec des grille-pain que je jette tous les deux ans. Alors ce que j'aimerais, c'est qu'il y ait une loi au Québec sur la réparabilité des objets du quotidien.

L.N. Et on fait quoi de la surconsommation autour du Boxing Day?

E.P. : C’est sûr que ça prend quand même des gens qui se donnent des cadeaux faits main, ou seconde main, qui résistent au Boxing Day; donc oui à l'initiative individuelle. L’exemplarité, c’est important : chaque petit geste compte dans le domaine de l‘environnement. Mais ça passe surtout par les politiques publiques, des changements d’institutions. Or, ça va nous bouleverser, ça va être révolutionnaire, il va y avoir du conflit. Par exemple, pour moi, le Walmart ou les grandes entreprises ne sont pas compatibles avec la décroissance. Nos régimes de retraite sont basés sur la croissance, les grandes institutions financières. C’est gros, c’est un changement radical. C’est comme le communisme dans les années 1920, c’est l'épouvantail qui fait peur. Mais il faut cette fois que le changement soit démocratique, qu'il y ait adhésion. On ne peut pas imposer ça. Donc le changement ne se fera pas par les armes, mais il va y avoir des manifestations, des grèves. On a vu le mini-débat autour de la Fonderie Horne au Québec. Et on va voir ça de plus en plus.

L.N. : On fait quoi pour décroître quand on n'a pas accès aux richesses? Cela ne risque pas d'augmenter les inégalités?

E.P. : Non, ça réduit les inégalités. La décroissance arrive avec une idée de revenu et de richesse maximum. Après la Seconde Guerre mondiale, en Amérique du Nord, on a vu l’imposition marginale – la tranche d'imposition pour les revenus les plus élevés – augmenter à 94 %. Ça a correspondu à la réduction des inégalités. Ça a duré jusqu'aux années 1980. Et maintenant, les inégalités reviennent. On commence à ressembler aux années 1920, juste avant le fascisme et les instabilités politiques créés par les inégalités.

L.N. : Est-ce qu’on peut freiner notre croissance en conservant notre qualité de vie?

E.P. Oui, mais ça dépend comment on définit la qualité de vie. Quand on mesure la qualité de vie, on a plusieurs indicateurs. On peut prendre le PIB per capita, et là, on dit qu'il y a un lien fort entre la croissance et le bien-être. Mais, depuis des années, on a des études en économie qui ont pris d'autres indicateurs, et on se ramasse toujours avec la même courbe. Si on prend la santé, et sur un autre axe le PIB, eh bien, à partir d’un moment, il n’y a plus de gains, la croissance économique ne donne plus rien au niveau de la santé. Même chose avec le sentiment subjectif du bonheur. On a sondé les populations : on arrive avec la même courbe. Puis là, il faut se poser la question : c'est quoi après ça qui peut augmenter ou diminuer le bien-être si ce n’est pas la croissance?

L.N. : On en parle de plus en plus de la décroissance, notamment à la COP15, à Montréal, ce mois-ci.

E.P. : C'est présent. Ça ne fait pas partie de négociations politiques, mais dans les à-côtés, c’est omniprésent beaucoup plus que les années auparavant. Pourquoi? Ça correspond à la trajectoire de la décroissance comme champ qui a beaucoup changé ces 15 dernières années. C’est passé d’une critique sociale spontanée d’un mode de développement et ça s’est ancré dans les travaux, et ça a été repris dans les rapports officiels. C’est ça qui a changé.

Et ça renvoie à une notion clé, c’est celle de découplage : c’est un concept en science de l’environnement, promu par des grandes entreprises et gouvernements encore aujourd’hui, qu'il est possible de détacher la croissance économique des impacts environnementaux, et même que la croissance peut bénéficier à la nature. Mais dans le domaine scientifique, plus personne ne défend ça. On assiste depuis 10 ans à un changement de paradigme, du découplage à la décroissance.

La société n'est peut-être pas encore là, mais la science est là. Et c’est comme bien des idées, si on avait dit à un homme en 1910 que les femmes allaient participer à la politique, il aurait dit impossible. Il y a des points de bascule à un moment donné, et ça s’accélère.

Cette entrevue a été éditée et condensée afin d'assurer sa clarté.

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