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Autre contrat problématique? Après la GRC, les Services frontaliers

Des équipements de communication de l’entreprise chinoise Hytera sont utilisés à la frontière canadienne.

Le Peace Bridge à Fort Erie, en Ontario

Le Peace Bridge à Fort Erie, en Ontario, est l'un des quatre postes frontaliers de la région de Niagara.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Richard Raycraft

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a recours depuis cinq ans et demi à des équipements de communication de la controversée société chinoise Hytera.

Radio-Canada/CBC a appris qu’un contrat destiné à doter l’ASFC d’un service de système de radio mobile numérique est à l'origine de cette situation pour le moins délicate. L'entente signée en février 2017 indique qu’il n’y avait pas d’exigence de sécurité applicable au contrat.

Cette entente d'un peu moins de 3 millions de dollars lie le gouvernement fédéral à un petit exploitant ontarien de systèmes de communication radio, l’entreprise Canquest Communications. Le contrat prévoit que l’ASFC achète du temps d’antenne pour utiliser les infrastructures de ce réseau privé.

Son propriétaire, Canquest, a aussi fourni des équipements fabriqués par Hytera pour mener à bien les activités de l’Agence aux quatre points de passage frontaliers de la région de Niagara. Hytera Communications est détenue en partie par l’État chinois.

À quelques mètres des postes de contrôle canadiens, du côté américain, les produits de cette entreprise chinoise sont pourtant strictement interdits depuis plus de trois ans parce qu’ils posent, selon Washington, un risque inacceptable pour la sécurité nationale. Hytera est aussi accusée par la justice américaine de complot pour vol de secrets commerciaux à Motorola Solutions.

Cette même entreprise de Shenzhen, métropole du sud-est de la Chine, est propriétaire de Sinclair Technologies, établie en Ontario. Un contrat entre Sinclair et la GRC a suscité la controverse et des inquiétudes en matière de sécurité à la suite des récentes révélations de Radio-Canada. La GRC a suspendu le contrat en question.

Radio-Canada/CBC a pu confirmer que l’ASFC n’a pas consulté l’agence canadienne de sécurité des télécommunications pour évaluer les risques que pouvaient poser le nouvel équipement et la technologie d’Hytera. Le Centre de la sécurité des télécommunications (CST) n’a pas effectué d’évaluation de l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement pendant ce processus de Services publics et Approvisionnement Canada et de l’Agence des services frontaliers du Canada, nous a indiqué Evan Koronewski, du CST.

L’ASFC savait que Canquest, une entreprise canadienne, était un revendeur d'équipement d'Hytera, a reconnu la porte-parole principale de l’ASFC, Rebecca Purdy.

Toutefois, l’Agence ajoute avoir enclenché des processus formels pour évaluer la sécurité des communications sans être capable d’en préciser la nature.

« Il est important de noter qu'il n'y a eu aucune violation de sécurité connue associée aux services et à l'équipement des utilisateurs de l'ASFC. »

— Une citation de  Rebecca Purdy, porte-parole principale de l’ASFC
La page couverture du contrat 47419-180625/001

La page couverture du contrat 47419-180625/001. L'entente lie le gouvernement fédéral à Canquest Communications qui a fourni des équipements de la société chinoise Hytera.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Le réseau de Canquest Communications, auquel a recours l’ASFC dans la région de Niagara, a été construit en collaboration avec Hytera, indiquait un communiqué des deux entreprises publié immédiatement après la signature du contrat en 2017. Il précisait que l'architecture de conception Tier III Pro d'Hytera [était] bien adaptée aux services de sécurité publique à grande échelle.

Canquest Communications, une petite entreprise de Chatham, en Ontario, n’a pas voulu répondre à nos questions et nous a plutôt renvoyé à l’Agence des services frontaliers.

Toutefois, en mai 2017, le président de Canquest, John Smith, n’avait pas hésité à chanter les louanges d’Hytera dans un article publié par The Chatham Voice quelques jours après avoir décroché le contrat.

Hytera est une entreprise progressiste. Elle fournit des radios à la police chinoise. C'est une technologie incroyablement flexible, avait-il déclaré. Il s'agit d'une technologie incroyable. Le logiciel spécialisé dans les radios nous a permis de répondre aux exigences de l'appel d'offres là où d'autres n'ont pas pu le faire.

Fait plutôt inhabituel, Radio-Canada/CBC a reçu une courte déclaration écrite du bureau du ministre fédéral de la Sécurité publique, Marco Mendicino, sans même l’avoir sollicitée.

Nous pouvons confirmer que le contrat de l'Agence des services frontaliers du Canada avec Canquest Communications expirera dans un avenir rapproché et que l’Agence remplacera son équipement par la technologie d'un autre fournisseur, a indiqué le directeur des communications du ministre Mendicino, Alexander Cohen.

Un agent de l’Agence des services frontaliers au travail.

Un agent de l’Agence des services frontaliers place un document sur le pare-brise d'une voiture entrant au Canada, à Niagara Falls, en Ontario.

Photo : La Presse canadienne / Peter Power

Le contrat avec Canquest Communications a été prolongé jusqu'en mars 2023, alors qu’il devait pourtant prendre fin au printemps dernier. L’ASFC a décidé d’opter pour un autre réseau, celui de la Police régionale de Niagara. Trois des quatre points d’entrée de la région de Niagara y sont maintenant branchés. Le Peace Bridge de Fort Erie ne l’est toujours pas, même s’il s’agit d'un des ponts les plus fréquentés de la frontière canado-américaine. Les agents à ce point d’entrée doivent toujours avoir recours aux équipements et à l'infrastructure d’Hytera.

L’ASFC confirme que des problèmes techniques lors des essais ont nécessité une prolongation de six mois du contrat avec Canquest. Nous prévoyons effectuer la transition complète vers le nouveau système d'ici la fin de mars 2023 au Peace Bridge, qui relie le Canada à la région de Buffalo, poursuit l’Agence.

Ainsi, après la GRC, voici qu’une autre organisation relevant du ministère fédéral de la Sécurité publique se trouve liée par contrat à une entreprise chinoise problématique. Devant cette situation, le ministre Marco Mendicino a confirmé en entrevue à CBC qu’il procédera à une analyse exhaustive des contrats.

« J'ai demandé à mon ministère de procéder à une analyse et à un examen de l'ensemble du portefeuille de tous les autres contrats similaires potentiels qui ont pu être attribués afin que nous puissions prendre toutes les mesures nécessaires pour atténuer les risques qui peuvent exister. Et cela s'appliquera encore une fois à tous les ministères, y compris à l'ASFC. »

— Une citation de  Marco Mendicino, ministre fédéral de la Sécurité publique
Marco Mendicino, portant un masque, à côté d'un drapeau du Canada.

Marco Mendicino, le ministre de la Sécurité publique du Canada

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

La semaine dernière, le Comité permanent de l'industrie et de la technologie de la Chambre des communes a demandé au ministre Mendicino de comparaître devant ses membres afin de répondre à des questions sur le contrat de la GRC avec Sinclair Technologies.

Ce même comité cherche également à interroger François-Philippe Champagne, le ministre de l'Innovation, des Sciences et de l'Industrie, afin de savoir pourquoi Hytera a pu acheter Norsat International – la société mère de Sinclair – en 2017 sans que le gouvernement Trudeau ait procédé à un examen de sécurité nationale de la transaction.

La présence d'Hytera dans les infrastructures essentielles à la sécurité nationale met en lumière de sérieuses failles dans le système d’approvisionnement fédéral en pleine montée des tensions sino-canadiennes. Ces révélations surviennent au moment où le gouvernement Trudeau vient de publier sa stratégie indo-pacifique. Celle-ci préconise une politique étrangère qui doit permettre à Ottawa de prendre ses distances envers Pékin.

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