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Envoyé spécial

Mur dominicain contre les migrants haïtiens

En République dominicaine, les autorités ont entrepris la construction d’un mur de 160 kilomètres à leur frontière avec Haïti. L’objectif est de contrer ce que le président appelle « l’invasion haïtienne », une expression lourde de sens qui réfère à d'anciennes guerres entre les deux voisins.

Un homme passe le long d'un mur.

Un mur de 160 km construit entre la République dominicaine et Haïti.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

SAINT-DOMINGUE – Nous marchons dans un enchevêtrement de rues et de ruelles où foisonnent des étals de marchandises usagées, de fruits, de légumes multicolores. Les vendeurs s’égosillent. Cris, rires et klaxons se mêlent aux airs de kompa que crachent des haut-parleurs fatigués. Bienvenue dans Pequenito Haïti (La petite Haïti), au cœur de Saint-Domingue.

Roudy Joseph et Sylvain Desjardins

Roudy Joseph, qui consacre son temps à la défense des droits des Haïtiens vivant en République dominicaine, guide le journaliste Sylvain Desjardins.

Photo : Radio-Canada

Notre guide est Roudy Joseph, 38 ans, un militant engagé au sein d’un groupe de défense des droits des Haïtiens vivant en République dominicaine.

J’ai déjà été arrêté, ici, nous dit-il, d’emblée. Et pourtant, j’avais ma carte d’identité dominicaine avec moi! C’était en mai dernier. Roudy Joseph a été détenu pendant quelques heures, même s’il a tous les papiers prouvant son statut de résident légal, obtenu il y a 18 ans.

« J’ai protesté, j’ai dit que j’avais droit à un appel à mon avocat. Et c’est ce qui m’a permis d’éviter d’être expulsé. »

— Une citation de  Roudy Joseph
Portrait de Roudy Joseph

Roudy Joseph

Photo : Radio-Canada

Les arrestations par la police dominicaine sont très fréquentes dans ce quartier. La chasse aux Haïtiens, selon l’expression de Roudy, est en marche depuis des mois, soit depuis que la crise sécuritaire et humanitaire sévit dans le pays voisin. Dans ce quartier, la population locale et les immigrés semblent vivre en bonne entente, mais il suffit de s’éloigner de quelques rues pour se rendre compte de l’acrimonie ressentie par les Dominicains à l’égard des Haïtiens.

Toute personne qui se trouve en situation irrégulière dans un pays a deux choix, lance une commerçante devant son échoppe. Il doit se légaliser ou bien il doit partir.

Nous sommes dans une situation précaire, ajoute un passant dans une rue commerciale pour clientèle aisée. Nous ne sommes malheureusement pas assez riches pour subvenir aux besoins de tant de personnes.

La violence et la crise humanitaire en Haïti poussent toujours des milliers d'Haïtiens à fuir vers la République dominicaine. Les autorités dominicaines se disent submergées. Le gouvernement a lancé un vaste programme d'expulsions. Et le président a entrepris la construction d’un mur de 160 km pour bloquer les migrants. Une approche qui s'apparente à du racisme, selon les Nations unies, mais que semble appuyer la population dominicaine. Reportage de Sylvain Desjardins.

De nombreux Dominicains craignent maintenant une invasion haïtienne comme celle qui s’était produite en 1822 et qui avait duré une vingtaine d’années.

Ce qui se passe actuellement, c'est que nous subissons beaucoup de pression de la part des pays développés, ajoute un résident de Saint-Domingue. Il y a une théorie à laquelle je crois, qui dit que les États-Unis, la France et le Canada veulent unir les deux pays pour n’en faire qu’un seul sur notre île.

Au dernier recensement officiel, on dénombrait plus d’un demi-million de personnes d’origine haïtienne dans le pays, la grande majorité vivant dans la capitale. La population totale du pays est de 11 millions. Les Dominicains appuient largement la méthode forte préconisée par le gouvernement qui donne des pouvoirs accrus à la police pour expulser les Haïtiens sans papiers.

Des travailleurs le long d'une route

Chantier de construction du mur séparant Haïti de la République dominicaine.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

En février dernier, quand il a lancé en grande pompe la construction du mur le long de la frontière de son pays avec Haïti, le président dominicain Luis Abinader a affirmé qu’une fois terminé, à la fin de l’année, l'ouvrage aiderait à contrôler l’immigration clandestine et le crime. Le mur de béton armé, surmonté de barbelés, haut de 4 mètres, sera doté de 70 miradors échelonnés sur une distance de 160 kilomètres.

Comble de l’ironie, ce sont en bonne partie des Haïtiens illégaux qui travaillent à la construction de ce mur.

Portrait de Jose Horacio Rodriguez

Jose Horacio Rodriguez, député dominicain de l’opposition

Photo : Radio-Canada

Je ne crois pas que la construction d’un mur soit la solution, nous dit le député d’opposition de gauche, Jose Horacio Rodriguez. Cette nouvelle barrière va simplement permettre aux militaires à la frontière de demander plus d’argent aux migrants. Oui, je parle bien de corruption.

La communauté internationale dénonce depuis quelques semaines l’attitude agressive des autorités envers les migrants haïtiens. Le gouvernement américain a annoncé un boycottage du sucre dominicain en guise de représailles. La Commission des droits de l’homme des Nations unies évoque une forme de xénophobie.

Le député de l’opposition à l’Assemblée législative nationale, Jose Horacio, parle, lui, d’hypocrisie. Si on devait expulser tous les migrants haïtiens de notre pays, qui travaillerait dans nos champs pour produire nos aliments? Qui travaillerait dans nos innombrables chantiers de construction dans la capitale Saint-Domingue?

La très grande majorité des Haïtiens présents en République dominicaine vivent en situation illégale. Pour toutes sortes de raisons. Plusieurs ont été embauchés par des entrepreneurs qui leur ont promis de les aider à régulariser leur statut. Certains ont reçu un visa d’étudiant ou un permis de travail pour une durée limitée et n’ont pas réussi à obtenir de renouvellement. D’autres avaient fait des démarches aux consulats dominicains en Haïti, mais avaient renoncé face aux délais d’attente interminables.

La majorité des Haïtiens ici n’ont pas de papiers en règle parce que l’État dominicain met des barrières, ne facilite pas le processus de régularisation, affirme Roudy Joseph, membre du Collectif Haïtiens et Haïtiennes organisés en République dominicaine.

Portrait de Bridget Wooding, directrice de l’Observatoire des migrants des Caraïbes

Bridget Wooding, directrice du groupe de recherche OBMICA

Photo : Radio-Canada

Il n’y a qu’une façon de faire bouger les choses, il faut alerter l’opinion publique, selon Bridget Wooding, directrice de l’Observatoire des migrants des Caraïbes, un groupe de recherche international qui a pignon sur rue à Saint-Domingue.

Pour cette chercheuse, les dirigeants dominicains ont intérêt à comprendre au plus tôt que l’attention de la presse internationale et les réprimandes des Nations unies nuisent à l’image du pays. Ce n'est pas une bonne chose pour le tourisme, une industrie qui constitue un des piliers de l’économie dominicaine.

En effet, la santé économique de la République dominicaine repose à la fois sur sa bonne réputation et sur sa main-d'œuvre haïtienne. Si rien ne change, le pays insulaire aux plages paradisiaques risque de perdre les deux.

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