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Filière électrique : Ottawa prêt pour une guerre de subventions contre les États-Unis

Le gouvernement Trudeau est engagé dans une course effrénée pour attirer les gros producteurs de batteries électriques au pays, mais des experts craignent une surenchère.

Un logo Volkswagen.

Volkswagen est l'un des constructeurs automobiles rencontrés par le ministre François-Philippe Champagne.

Photo : Reuters / MATTHIAS RIETSCHEL

Le gouvernement fédéral se prépare à transformer sa politique industrielle pour maintenir la production de batteries électriques au pays et contrer la menace économique posée par des milliards en nouvelles subventions offertes par les États-Unis, a appris Radio-Canada.

Pour la première fois, selon nos sources, Ottawa serait prêt à subventionner les frais de production de grosses entreprises de batteries de voitures électriques, afin de les convaincre de s’implanter au Canada ou d’y maintenir leur présence.

Le premier ministre Justin Trudeau prend la parole à l'usine de production General Motors CAMI à Ingersoll, en Ontario, le lundi 5 décembre 2022.

Le premier ministre Trudeau et le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, ont marqué un jalon canadien lundi en célébrant le lancement de la première usine de fabrication de véhicules électriques au pays.

Photo : La Presse canadienne / Nicole Osborne

Selon le nouveau modèle de subvention envisagé, Ottawa financerait maintenant les dépenses d’exploitation de certains producteurs de batteries ou de composantes de batteries, garantissant du financement lié au nombre d’unités produites. Bien que les détails ne soient pas arrêtés, cela pourrait inclure des frais variables comme la main-d'œuvre ou les matériaux de production.

Cela constituerait un changement de cap majeur. Depuis des décennies, en effet, les programmes gouvernementaux sont plutôt basés sur l’octroi de financement lié aux dépenses d’investissement « non récurrentes » des entreprises, comme la construction ou la modernisation d’usines.

La filière batterie

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Un bras robotisé sur une chaîne de production de batteries électrique.

Le Canada veut faire concurrence aux nouvelles mesures mises en avant dans une loi américaine adoptée cet été, mesures qui, selon tous les experts, posent une menace sans précédent à la filière canadienne.

Une source canadienne de haut niveau confirme que le but à Ottawa est de faire commes les États-Unis pour certains gros projets.

Il y a quelques gros deals sur la table, fait savoir cette source.

L’aval du premier ministre

Selon nos informations, le gouvernement canadien a déjà livré un message clair à quelques grandes entreprises internationales, soit que le Canada bonifiera ses programmes de financement existants avec des mesures d’appui à la production.

François-Philippe Champagne (à gauche) et Oliver Blume (à droite), souriants, se préparant à signer des documents.

Le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne (à gauche), et le chef de la direction de Volkswagen, Oliver Blume (à droite)

Photo : Gracieuseté : Volkswagen

Le gros du travail en ce sens tombe sous la responsabilité du ministre de l’Innovation, François-Philippe Champagne, qui vient de terminer une série de rencontres en Asie et en Europe avec plusieurs grands groupes dont Volkswagen, Mercedes-Benz et BMW.

En coulisse, on ajoute que la stratégie a déjà l’aval du premier ministre Justin Trudeau.

Pour renforcer ce message, un des conseillers principaux de Justin Trudeau, Ben Chin, a accompagné le ministre Champagne en Corée du Sud en novembre.

Le ministre de l'Innovation François-Philippe Champagne en visite en Corée du Sud.

Le ministre de l'Innovation, François-Philippe Champagne, en conversation avec le ministre coréen de l'Industrie, Lee Chang-yang

Photo : Twitter/Francois-Philippe Champagne

Le but était de démontrer le sérieux du gouvernement canadien et son engagement au plus haut niveau. Ils ont rencontré des dirigeants de Hyundai et d’autres entreprises liées à la filière des batteries électriques comme Samsung, LG, SK IE Technology et POSCO, notamment.

La nouvelle stratégie est en développement et pourrait être annoncée dans le budget 2023, selon nos informations. Il faudra que la ministre des Finances, Chrystia Freeland, approuve les dépenses, mais elle a déjà affirmé que le gouvernement ne laissera pas tomber les industries de pointe au Canada.

Lithium en roche.

Le gouvernement Trudeau a lancé la nouvelle Stratégie sur les minéraux critqiues qui sont essentiels à la fabrication de batteries pour les voitures électriques et les appareils électroniques, de même qu'à la construction de panneaux solaires et d’éoliennes.

Photo : Radio-Canada / David Richard

En coulisse, on laisse entendre que la ministre est très sensibilisée à la menace que représente la législation américaine en matière de compétitivité.

Pour l’instant, le ministre Champagne donne des indices dans ses déclarations publiques, en faisant attention de ne pas trop en dire.

Il a affirmé récemment que le Canada a plusieurs avantages – dont une main-d'œuvre qualifiée, un accès aux marchés internationaux et, surtout, de l’énergie propre – mais qu’il ne se laissera pas damer le pion par les Américains sur la question des subventions gouvernementales.

Son but, dit-il, est d’équilibrer les règles du jeu.

On entend demeurer compétitifs face à ce que les Américains ont mis de l'avant.

Une citation de François-Philippe Champagne, ministre de l'Innovation

Certaines entreprises pourraient aussi intégrer le prix canadien sur le carbone à leur modèle d'affaires, fait valoir une source. Des éléments qui pourraient être déterminants face au pouvoir fiscal massif des États-Unis.

Personne ne peut rivaliser dollar pour dollar avec les Américains, ajoute la même source.

La menace venue du sud

L’approche canadienne est une réponse directe aux mesures contenues dans l'Inflation Reduction Act, un programme de 369 milliards de dollars américains qui offre une série de subventions et de mesures préférentielles aux entreprises américaines dans le domaine des voitures électriques.

Le gouvernement Trudeau a poussé un soupir de soulagement quand la version définitive de la loi a accordé un traitement préférentiel en matière de subventions aux voitures assemblées non seulement aux États-Unis, mais aussi au Canada et au Mexique.

Une Chevrolet Volt sur une chaîne de montage.

Une Chevrolet Volt est équipée d'une batterie lithium-ion dans une usine GM à Warren, dans le Michigan. (Archives)

Photo : Getty Images

Toutefois, les subventions accordées dans l’Inflation Reduction Act au secteur de la batterie électrique américain demeurent une énorme source de préoccupation au Canada. En particulier, on craint la section 45X de cette loi, qui offre des crédits d’impôt pour subventionner la production de composantes de batteries électriques pour la prochaine décennie.

Le gouvernement fédéral est convaincu de l’effet potentiellement dévastateur de cette mesure pour l’économie canadienne.

L’ampleur des mesures incitatives de [l’Inflation Reduction Act] et l’accroissement des aides financières mobiliseront considérablement les investissements et amélioreront la rentabilité économique des projets américains, ce qui détournera du Canada des capitaux, des talents et des matières premières si des mesures conséquentes ne sont pas prises.

  • Énoncé économique du gouvernement du Canada du 3 novembre 2022

Un consultant qui travaille dans le domaine de l’économie verte au Canada affirme que plusieurs entreprises calculent à l’heure actuelle les subventions qui pourraient être disponibles aux États-Unis. Même une entreprise qui s’est déjà engagée au Canada réévalue la situation à la lumière de l'Inflation Reduction Act, affirme cette source.

Les gens calculent les bénéfices qu’ils recevraient aux États-Unis, ajoute-t-elle.

Le Canada n’est pas le seul pays à s’inquiéter de la nouvelle politique américaine.

Le président français Emmanuel Macron et le président américain Joe Biden.

Le président français Emmanuel Macron et le président américain Joe Biden lors d'une cérémonie officielle sur la pelouse sud de la Maison-Blanche à Washington, aux États-Unis, le 1er décembre.

Photo : Reuters / JONATHAN ERNST

Le mois dernier, le président français Emmanuel Macron a décrié les mesures super agressives prises par Joe Biden pour doper sa filière électrique.

J’ai une classe moyenne [qui doit] travailler et des gens qui doivent trouver du boulot. Et la conséquence de l’IRA est que vous allez peut-être régler votre problème, mais que vous allez aggraver le mien. Je suis navré d’être aussi direct, avait-il déclaré.

Risque de surenchère

Plusieurs groupes exercent des pressions sur le gouvernement fédéral pour réagir à cette menace à la filière canadienne.

Brendan Sweeney, un expert du secteur automobile canadien au sein du Trillium Network for Advanced Manufacturing, affirme que les impacts exacts de l'Inflation Reduction Act restent à définir au cours des prochains mois.

Une borne de voiture électrique.

Plusieurs géants du domaine des batteries pour les voitures électriques s'intéressent à Bécancour.

Photo : iStock

Malgré tout, il affirme qu’il y aura des milliards et des milliards en nouvelles subventions aux entreprises du domaine de la batterie électrique qui s’installent aux États-Unis, de quoi perturber l’industrie à l’échelle mondiale.

La loi offre un avantage concurrentiel aux États-Unis – à grands frais pour le gouvernement américain – dans un secteur de la chaîne d’approvisionnement que le Canada aimerait occuper, dit Brendan Sweeney.

Evan Pivnick, un expert du secteur des énergies renouvelables à Clean Energy Canada, ajoute que le Canada ne doit pas chercher à concurrencer à tout prix les Américains sur les subventions accordées aux entreprises.

Étiquette de batterie au lithium.

La demande mondiale de minéraux critiques monte en flèche, parce qu’ils sont essentiels à la fabrication de batteries pour les voitures électriques et les appareils électroniques, de même qu'à la construction de panneaux solaires et d’éoliennes.

Photo : Radio-Canada

Par exemple, les entreprises accordent une valeur à l’électricité propre du Québec par rapport à l’approvisionnement dans certains États américains auprès de centrales de charbon.

L’énergie propre a une valeur incroyable pour les compagnies, surtout pour un pays comme le Canada qui est à côté des États-Unis et qui possède un réseau de distribution fiable, explique-t-il.

En même temps, il comprend le gouvernement canadien de ne pas vouloir perdre son élan considérable dans le secteur de la batterie électrique, après avoir attiré des investissements majeurs en Ontario et au Québec.

Des batteries de voitures électriques disposées sur une palette.

Des batteries de voitures électriques attendent d'être recyclées chez Lithion Recycling, à l'extérieur de Montréal.

Photo : Soumis par Lithion Recycling

Ce serait malheureux de voir le Canada perdre des investissements, surtout des investissements déjà planifiés, en considérant tout le potentiel de cette industrie pour les emplois et le PNB. Il est important de mettre son pied dans la porte et de garantir l’obtention d’investissements qui profiteront à toute la chaîne d’approvisionnement, affirme Evan Pivnick.

Le Conseil canadien des affaires croit que l’octroi de subventions reliées aux frais de production n’est pas une solution à long terme pour le développement économique du Canada. Selon son vice-président en politique publique, le Canada doit surtout investir dans la recherche et la formation d’une main-d’œuvre de pointe.

Éventuellement, ça devient non économique de subventionner à un niveau qui n’est pas sain pour leur compétitivité. Il y a un seuil à ces subventions-là, lance Robert Asselin, du Conseil canadien des affaires.

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