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Plus de victimes qu’on croyait dans les pensionnats québécois pour Autochtones

Grâce aux témoignages d’anciens pensionnaires, et en fouillant des documents historiques, Enquête a répertorié des cas d’enfants provenant de plusieurs communautés du Québec qui ne font pas partie du décompte officiel.

Des enfants et un prêtre devant la dépouille d'une enfant

Le père Maurice Grenon, directeur du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, entouré de pensionnaires devant le cercueil d’une enfant. Aucune date. Avec la permission du Comité des survivants du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery.

Photo : Centre national pour la vérité et la réconciliation/ Archives Deschâtelets NDC

La photo étonne, et choque.

On y aperçoit la dépouille d’une enfant. Près du cercueil se tient le père Maurice Grenon, qui était le directeur du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery de 1955 à 1968, entouré de pensionnaires en uniforme.

Officiellement, aucun enfant ne serait décédé lors de son séjour dans cet établissement, l’un des 12 pensionnats et foyers fédéraux pour Autochtones qui ont existé au Québec, dont la fréquentation était obligatoire.

La découverte de plusieurs photographies, ajoutées récemment aux archives du Centre national pour la vérité et la réconciliation, semble toutefois mettre en doute cette affirmation.

C’est bien le pensionnat d’Amos, confirme Marie-Pierre Bousquet, professeure titulaire au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, à qui nous avons soumis la photo. Elle aussi croyait qu’il n’y avait pas de décès liés à ce pensionnat, mais cette photo est venue changer mon idée.

Richard Kistabish, qui a fréquenté le pensionnat dans les années 60, n’est pas surpris. Il avance qu’au minimum, trois enfants manquent à l’appel, si on se fie aux récits recueillis à ce jour auprès des ex-pensionnaires anishnabeg. Certains se souviennent d'avoir assisté à des messes célébrées au pensionnat pour des enfants morts, ajoute-t-il.

Le comité des survivants de l’établissement approuve la publication de la photo, dans l’espoir d’aider à identifier la fillette.

Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une enfant atikamekw, selon Réjean Néquado, porte-parole du Conseil de la Nation Atikamekw, qui rappelle que les pensionnaires de Saint-Marc-de-Figuery provenaient de différentes communautés.

Les parents n’apparaissent nulle part sur les photos de l’événement.

De nouveaux décès à La Tuque, Mashteuiatsh et Maliotenam

Un rapport inédit portant spécifiquement sur le Québec, réalisé pour le compte de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) en 2012 et obtenu par Enquête, révèle qu’une épidémie de méningite survenue en 1969 a entraîné le décès d’au moins un pensionnaire de l’établissement anglican de La Tuque. L’épidémie s’est déclarée à Mistassini, mais aurait été propagée par des pensionnaires infectés qui étaient rentrés à la maison pour le congé de Pâques.

Après le décès de l’enfant et le transfert de plusieurs autres malades vers les hôpitaux de Chibougamau et de Montréal, les autorités fédérales ont ordonné la mise en quarantaine de tout le personnel et des pensionnaires de l’établissement.

Un bilan non exhaustif établi par Enquête laisse entrevoir un nombre plus élevé d’enfants originaires du Québec morts dans les pensionnats pour Autochtones. La CVR considère que les décès survenus dans l’année suivant leur séjour en établissement, en milieu hospitalier ou au sein de leur communauté d’origine doivent être comptabilisés.

Mise à jour : un décès de moins à Maliotenam, un de plus à Mashteuiatsh

Le décès d’un pensionnaire de Sept-Îles à Maliotenam serait survenu plus d'un an après son admission à l'hôpital. Dans ces circonstances, ce cas a été retiré du décompte officiel.

Un autre décès a été porté à notre attention, qui a été ajouté au pensionnat de Pointe-Bleue à Mashteuiatsh. La famille de Caroline McKenzie affirme que la jeune fille n’a jamais été revue et qu’elle n’a encore aujourd’hui qu’une idée approximative de l’endroit où elle aurait été enterrée.

Le pensionnat catholique de Pointe-Bleue à Mashteuiatsh a perdu au moins une pensionnaire, selon un membre de la famille qui s’est confié à Enquête, mais qui ne souhaite pas être identifié publiquement. L’enfant malade avait été transférée à l’Hôpital de Roberval, où elle est morte quelques jours plus tard. Les parents de la fillette avaient été avertis.

Un autre décès non comptabilisé s'est ajouté au pensionnat de Maliotenam à Sept-Îles, géré lui aussi par les oblats. Cette découverte a été mise au jour au cours des consultations menées dans les communautés innues de la Côte-Nord pour déterminer la pertinence d’entreprendre des fouilles autour de l’ancien pensionnat.

Des souvenirs qui remontent à la surface

Janie Pachano sur la plage.

Janie Pachano, une aînée de Chisasibi, devant l’île de Fort George où elle a fréquenté le pensionnat anglican St Philip’s dans les années 40 et 50.

Photo : Radio-Canada

Lorsque Janie Pachano a appris la découverte de sépultures anonymes à Kamloops, en Colombie-Britannique, en juin 2021, quelque chose s’est rompu en elle. Ça m’a prise par surprise et je me suis mise à pleurer, je ne pouvais plus m’arrêter.

Un souvenir enfoui depuis presque 70 ans venait de refaire surface dans la vie de cette femme qui a occupé plusieurs postes d’importance au sein de la communauté crie de Chisasibi.

En 1951, à l’âge de 10 ans, Janie a été témoin d’un événement brutal au pensionnat anglican St Philip’s, sur l'île de Fort George, au bord de la baie James.

C’était en février, le mois le plus froid de l’année, reprend Janie avec lenteur, comme si chaque mot prononcé faisait défiler des images insoutenables dans sa mémoire.

Une autre jeune pensionnaire était assise par terre, la tête posée sur ses genoux repliés. Quand une surveillante lui a intimé l’ordre de s’habiller pour sortir, la jeune fille a répondu qu’elle en était incapable parce qu’elle se sentait malade.

La surveillante lui a donné des coups de pied dans les côtes et dans le dos, et elle a glissé jusqu’à la porte. La surveillante l’a finalement jetée dehors à coups de pied.

Quelques jours plus tard, au moment de se mettre en file pour le repas du soir, les pensionnaires ont appris que l’enfant était morte. On nous a dit de ne plus jamais en parler.

Des enfants regroupés pour la photo.

Ellen Bobbish (au centre, rangée du bas) est décédée pendant qu’elle fréquentait le pensionnat anglican de St Philip’s, sur l’île de Fort George.

Photo : Archives de l'Église anglicane du Canada

Cette enfant s’appelait Ellen Bobbish et son nom n'apparaît nulle part sur les listes officielles d’enfants qui ont perdu la vie dans un pensionnat québécois.

Sur l’île de Fort George, où les deux premiers pensionnats pour Autochtones ont ouvert leurs portes dans les années 30, Enquête a trouvé la piste de 12 nouveaux cas, tant du côté de l’établissement catholique que du côté du pensionnat anglican.

Les récits de Janie Pachano et d’autres aînés ont convaincu la communauté d’entreprendre des fouilles. Les consultations, échelonnées sur plusieurs mois, ont permis de recueillir de précieuses informations qui ont mené à l’identification de cinq sites d'inhumation potentiels.

Une carte avec des zones identifiées.
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Vue aérienne de l’île de Fort George avec cinq endroits où on entreprendra des fouilles au « géoradar » sous peu.

Photo : Radio-Canada

Des survivants des pensionnats ont relaté de troublants souvenirs à la suite des épidémies qui ont sévi dans les pensionnats, explique le coordinateur du projet, George Pachano. Plusieurs récits concernent le sous-sol de l’établissement catholique, dont le sol était en terre battue, et où on soupçonne que des corps étaient inhumés pendant la saison du gel.

« Quelqu’un a vu des croix et des gens qui apportaient des fleurs, en bas. Alors ils supposent qu’il y avait des tombes. Mais si vous avez cinq ou six ans, vous ne comprenez pas tout. C’est plus tard, quand vous y repensez, que vous réalisez ce qui est peut-être arrivé. »

— Une citation de  George Pachano
Des croix réparties sur un terrain.

Le cimetière catholique qu’on croit être celui de l’ancienne infirmerie catholique, sur l’île de Fort George.

Photo : Radio-Canada

Les fouilles sur l’île de Fort George devraient débuter l’été prochain. Ce sera le premier endroit où on verra si les soupçons de tombes anonymes se confirment.

Une cinquantaine de tombes anonymes autour de Montréal

Un pan entier de l’histoire des pensionnats qui ont existé au Québec demeure inconnu : celui des enfants envoyés vers des sanatoriums, des Inuit pour la plupart. Un établissement médical à proximité de Montréal fait l’objet de recherches, son cimetière étant soupçonné de receler des tombes anonymes, selon l’archiviste en chef du Centre national pour la vérité et la réconciliation.

Plusieurs enfants inuit y auraient été enterrés, explique le directeur des archives au Centre national pour la vérité et la réconciliation, Raymond Frogner. Chaque croix représente plusieurs enfants inhumés dans une tombe, au lieu d’un seul. Il est impossible d’en savoir davantage à ce stade-ci des travaux de recherche.

Par ailleurs, le portrait dressé par la CVR ne tient pas compte des enfants déportés vers d’autres provinces. Des enfants cris, mohawks, anishnabeg, mi’gmaq, abénakis et malécites ont été envoyés dans des pensionnats en Ontario, en Nouvelle-Écosse ainsi qu’aux États-Unis, dans certains cas pendant plus d’un siècle. On ignore leur nombre exact, et combien ne sont jamais revenus. Enquête a trouvé la trace d'une trentaine d’enfants, dont sept qui ont été inhumés dans le cimetière du pensionnat de Shingwauk, à Sault-Sainte-Marie.

L’histoire du frère d’Emma Saganash incarne cette réalité grandement méconnue.

Elle et ses frères et sœurs ont été dispersés dans des pensionnats en Ontario, avant que certains soient rapatriés plus tard au Québec. Son frère John, l'aîné de la fratrie, est mort à Moose Factory, à l’ouest de la baie James. Pendant 40 ans, la famille n’a pas su où il avait été inhumé. Encore aujourd’hui, Emma Saganash a des doutes sur la cause de son décès.

Enfants de pensionnats autochtones disparus.

Le bilan revu à la hausse

Il faut faire un rattrapage, confirme Raymond Frogner.

L’archiviste reconnaît que les documents émanant du Québec, tant les dossiers administratifs que les témoignages recueillis dans la province, n’ont pas fini d’être analysés. Il y avait un manque de chercheurs bilingues, dit-il, en parlant des travaux de la CVR qui ont pris fin en 2015.

Portrait de Raymond Frogner.

Raymond Frogner, directeur des archives au Centre national pour la vérité et la réconciliation

Photo : Radio-Canada

Un nouveau bilan des victimes québécoises, revu à la hausse, devrait être publié sous peu. Il reste encore beaucoup d'incertitudes sur l’identité des 38 enfants qui ne sont pas revenus des pensionnats. Les nouveaux cas potentiels devront faire l’objet de vérifications avant d’être comptabilisés.

Quel que soit le résultat, on sait désormais que le sort de nombreux enfants envoyés dans les pensionnats pour Autochtones reste à élucider.

Le reportage de Sylvie Fournier, de Daniel Tremblay et de Sonia Desmarais est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé. Il est aussi offert en rattrapage sur ICI Tou.tv (Nouvelle fenêtre).

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