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Psychologues au public : « Le problème, c’est qu’on ne respecte pas notre expertise »

La fuite des psychologues du public vers le secteur privé a des répercussions sur la qualité des soins et sur le travail de nombreux professionnels de la santé. Témoignages.

Catherine Zygmuntowisz devant un logo où est écrit le mot «sage».

La Dre Catherine Zygmuntowisz, psychologue, déplore avoir dû quitter le réseau public pour diverses raisons.

Photo : Vincent Rességuier

Il y a un mois, la Dre Catherine Zygmuntowisz a démissionné de son poste à l'Hôpital de Montréal pour enfants. Un établissement où elle avait amorcé sa carrière comme étudiante, avant d'y occuper un poste de psychologue pédiatrique pendant 19 ans.

La Dre Zygmuntowisz a longtemps hésité. Elle ne s'imaginait pas s’éloigner de ses précieuses collègues et d’un emploi très intéressant et très stimulant. Ni même se départir d’une tâche qu’elle juge importante pour le public.

Sauf qu’après une année sabbatique et une longue réflexion, elle a décidé de tourner la page. Pour des raisons de conciliation travail-famille, pour des raisons financières, mais aussi et surtout pour des questions d'organisation du travail.

« Honnêtement, j'étais très triste, c'était une décision très difficile. »

— Une citation de  Dre Catherine Zygmuntowisz, psychologue

Depuis plusieurs années, elle naviguait entre la pratique privée et l’hôpital, deux jours par semaine. À la suite d’une décision syndicale, raconte-t-elle, elle a été contrainte de se présenter trois jours par semaine à l’hôpital.

Une configuration qui ne lui permettait pas d’avoir des revenus suffisants pour payer les frais de son cabinet et des assurances.

La Dre Zygmuntowisz regrette que ce manque de flexibilité l’ait détournée du réseau public, d’autant plus qu’elle est l'une des rares expertes du pays dans certains troubles alimentaires chez les jeunes.

C'est malheureux, parce que mon expérience n’est plus disponible dans le réseau public, se désole la psychologue, tout en précisant que la plupart des gens n’ont pas la possibilité de s’offrir ses services en pratique privée.

Elle s’inquiète aussi pour la relève, après avoir vu de nombreux collègues tourner le dos au réseau public.

« Beaucoup de jeunes psychologues ont démissionné et c'est malheureux, parce que la formation, travailler avec des psychologues séniors, c'est quelque chose qui n'a pas de prix. »

— Une citation de  Dre Catherine Zygmuntowisz, psychologue

Un manque d'autonomie professionnelle déploré

Selon l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, les effectifs de psychologues du réseau public ont diminué de 14 % dans les 10 dernières années.

David Smolak assis sur un sofa.

Dr David Smolak, psychologue

Photo : Vincent Rességuier

Le Dr David Smolak fait partie des jeunes psychologues qui ont rapidement quitté un emploi permanent dans le secteur public. Il est resté à peine trois ans à l’Hôpital Charles-Le Moyne de Longueuil.

Lui aussi travaillait à temps partiel en pratique privée. Quand il a reçu une offre pour enseigner à l’Université du Québec à Montréal, il n’a pas hésité longtemps.

Une seule charge de cours couvrait mon salaire à temps plein au public, s’exclame-t-il.

Selon la Coalition des psychologues du réseau public québécois, les professionnels du secteur privé ont un salaire supérieur de 44 % à celui de leurs collègues du public.

Mais l'argent n'est pas l'unique raison de son départ. Il a surtout été échaudé par une bureaucratie qu'il juge trop envahissante. Le manque d'autonomie professionnelle a été la goutte qui fait déborder le vase, tranche-t-il.

« C'est un sentiment partagé par les psychologues de se sentir non respectés et insultés. Le problème véritable, c’est qu’on ne respecte pas notre expertise. »

— Une citation de  Dr David Smolak, psychologue

L’administration de la santé était trop interventionniste à son goût, en lui imposant des méthodes pour intervenir auprès des patients.

On nous demande de suivre un protocole très contraignant, peste-t-il. Par exemple, en réduisant le nombre de séances ou en nous demandant de fermer des dossiers pour en prendre d'autres; des manœuvres très bureaucratiques, décalées de la clinique.

La fuite des psychologues a pour conséquence, selon lui, un manque d'accessibilité extrêmement grave.

Ça peut prendre six mois et jusqu'à deux ans pour avoir accès à un psychologue dans le réseau public, souligne le jeune psychologue. Pendant ce temps-là, la situation de ces gens, souvent très vulnérables, peut s'aggraver.

Il déplore aussi de nombreuses ruptures dans le parcours de soins des patients.

« Les patients se retrouvent à multiplier les intervenants. Ils en sont à leur troisième psychiatre, leur cinquième travailleuse sociale, leur troisième psychologue. Au final, c'est vraiment les patients qui écopent. »

— Une citation de  Dr David Smolak, psychologue
La Dre Valérie Labbé, en uniforme, devant l'entrée de l'hôpital.

La Dre Valérie Labbé, pédiatre

Photo : Radio-Canada / Pierre-Alexandre Bolduc

Jamais un médecin n'accepterait ces conditions

David Smolak n’a pas l’intention de retourner dans le réseau public à moins de changements importants. Catherine Zygmuntowisz est sur la même longueur d’onde.

Cette dernière effectuerait peut-être un retour si les salaires étaient similaires à ceux du secteur privé. Ce n’est pas une question d’argent, mais de reconnaissance, notamment parce que l’exercice de sa profession requiert des études doctorales.

La pédiatre Valérie Labbé l’admet sans détour, jamais un médecin n'accepterait ces conditions, notamment un salaire annuel de 65 000 $ en début de carrière, après six ou sept ans de doctorat.

Médecin résidente en psychiatrie à l’Université de Montréal, Noémie Lahaye-Caty partage son point de vue. Elle a des difficultés à comprendre pourquoi le salaire moyen des psychiatres est trois fois plus élevé que celui des psychologues du public.

D’autant plus incompréhensible, selon elle, que leur niveau de formation est identique et que leurs tâches ne sont pas si éloignées.

D'autres professionnels du public réclament des psychologues

Cette psychiatre en devenir est administratrice de Médecins québécois pour le régime public.

Ce regroupement de 500 médecins est préoccupé par les problèmes d’attraction et de rétention des psychologues au public.

En entrevue avec Radio-Canada, Noémie Lahaye-Caty maintient que cette perte d’expertise soulève l'inquiétude de nombreux professionnels du réseau. Elle-même assure se sentir souvent démunie quand elle doit traiter, par exemple, des cas de trouble anxieux ou de dépression légère.

Elle a la conviction que la présence de psychologues s’avère ici déterminante. Dans le cas contraire, cela réduit la qualité des soins et cela enlève des options très précieuses.

Dans bien des cas, dit-elle, on pourrait éviter que l’état de santé des patients ne dégénère. Même si les personnes ont les moyens, elles n'ont pas toutes le réflexe de se tourner vers le privé, où une prise en charge en psychothérapie est d’ailleurs loin d’être assurée.

La Dre Valérie Labbé a régulièrement besoin des services de psychologues pour des cas plus graves. Elle soutient que la médication n’est bien souvent pas suffisante et qu’elle doit être accompagnée d’une psychothérapie.

Mais à l’hôpital, on n’a pas accès à des psychologues, dit-elle, découragée. Pourtant, dans son service de pédiatrie, elle estime que désormais près de 70 % des consultations ont un lien avec la santé mentale.

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