•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Feu de Francine Ouellette : la dernière maille de notre histoire

En 2013, Francine Ouellette remporte le prix Ludger-Duvernay pour les quatre premiers titres de sa saga Feu. Cette récompense souligne « une œuvre majeure de l’histoire et de la littérature du Québec », qu’elle conclut aujourd’hui avec la publication du sixième et dernier volet, Wabassee.

Francine Ouellette, souriante, assise au bord d'un feu dans une forêt.

Établie à Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles, Francine Ouellette s’est inspirée de l’histoire de la grande région outaouaise pour nourrir sa saga «Feu».

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Après plus d’un quart de siècle consacré à fouiller et à écrire l’histoire commune des Premiers Peuples et des Blancs en suivant le cours de la Kichesipi et de la Wabozsipi, Francine Ouellette met un point final à son ambitieux projet littéraire.

Dans sa maison bordant le Lac-des-Îles, les planchers du rez-de-chaussée ont de la jasette autant que les murs de son bureau, sur lesquels sont notamment accrochées plusieurs vieilles cartes de la région.

Les lieux racontent à leur manière toutes les années que Francine Ouellette a consacrées à écrire Feu. De La Rivière profanée, paru en 2004, à Wabassee, publié cet automne, la romancière couvre en six tomes plus de 300 ans d’une histoire métissée et ancrée dans le territoire outaouais, par le biais de Loup-Curieux et N’Tsuk, Pierre et Isabelle Vaillant, et leurs descendants. Au point de départ, je voulais écrire l’histoire de deux peuples : les arrivants et ceux qui étaient là avant, explique-t-elle

« Je vois l’histoire comme un grand tricot où chaque être humain est une maille du tricot. Moi, maille par maille, avec un brin de laine amérindien et un brin de laine européen, j’ai tricoté cette histoire-là [...], qui est l’histoire de nous tous. »

— Une citation de  Francine Ouellette, écrivaine
Des cartables sur une table qui contiennent des pages manuscrites d'un livre.

Ces trois cartables renferment la première version manuscrite de «Wabassee», le dernier des six tomes de «Feu», publié cet automne.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Parmi les nombreux documents d’archives, ouvrages de référence et reliures détaillant chacun de ses personnages se cache le plus impressionnant: une série de cartables contenant les six tomes de Feu, dont Francine Ouellette a écrit les premières versions entièrement à la main. Des milliers de pages, raturées et annotées, avant d’être retranscrites à l’ordinateur.

Peut-être que c’est dû à mon âge!, lance la septuagénaire en riant. Quand je réfléchis à mes personnages, il faut que j’écrive. J’ai essayé sur l’ordinateur, directement, mais ça ne vient pas.

C’est en canot et en avion que la romancière a exploré et survolé la rivière des Outaouais (la Kichesipi) et la rivière du Lièvre (la Wabozsipi). C’est à pied qu’elle en a arpenté les berges, du Ruisseau mystérieux en Haute-Lièvre jusqu’à l’Île-aux-Allumettes dans le Pontiac.

Mais c’est le stylo à la main que Francine Ouellette en a raconté l’histoire, des premières guerres commerciales autour de la peau de castor jusqu’à la grève des ouvriers canadiens-français de la MacLaren à Buckingham en 1906, en passant par la Rébellion des Patriotes et la fondation de Kitigan Zibi.

L’eau

Gros plan d'un petit canot confectionné en écorce de bouleau.

Ce petit canot, confectionné en écorce de bouleau, qu’elle a «toujours vu» dans la maison familiale, fait partie de l’héritage de Francine Ouellette.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Francine Ouellette rencontre le maître de drave Edgar Pedneault, au milieu des années 1990. En lui parlant entre autres des raftmans et des fermes forestières de la Haute-Lièvre, le nonagénaire lui fait prendre conscience de pans de l’histoire outaouaise qu’elle connaît peu, voire pas du tout. Il me parlait des cageux, et je ne savais pas c’était quoi!, avoue-t-elle.

Cages de bois équarri au pied du Parlement du Canada sur la rivière des Outaouais en 1882.

Cages de bois équarri au pied du Parlement du Canada sur la rivière des Outaouais en 1882, prêtes à être transportées par les cageux.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada / William James Topley

Au fil de ses recherches et lectures, elle réalise toutefois à quel point la Kichesipi représentait une artère essentielle pour les Premiers Peuples, qui l’appelaient aussi Grande Rivière ou Mahamoucébé, la rivière du commerce.

Personnellement, pour moi, elle n’était pas importante avant, mentionne Francine Ouellette. C’était la rivière entre Ottawa et Hull, et ça se résumait à ça!

« La rivière des Outaouais, c’était même, à un certain moment, plus important que le Saint-Laurent, pour les Autochtones. »

— Une citation de  Francine Ouellette, écrivaine

Grâce à ses affluents, la Kichesipi permet aux Kichesipirinis (les enfants de la Grande Rivière) et aux Oueskarinis (désignés Petite Nation parce que peu nombreux par Champlain) d’accéder au fleuve Saint-Laurent, aux Grands Lacs et également de rejoindre le Mississippi.

Le Français est arrivé, et tout ce qu’il a fait, c’est emprunter le réseau qui existait depuis cinq, six mille ans, fait valoir l’écrivaine. Toute notre histoire est modelée par les rivières, et c’est l’angle que j’ai pris.

L’air

Des photographies de Francine Ouellette et de son conjoint Gaston Maillé.

C’est dans ce Sportsman 2+2 construit par son conjoint Gaston Maillé, aujourd’hui décédé, que Francine Ouellette a survolé les rivières du Lièvre et des Outaouais pour cartographier ses romans.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Alors que les prémisses de Feu commencent à prendre forme, au tournant des années 2000, Francine Ouellette et son conjoint, Gaston Maillé, décident de survoler les deux rivières, du Lac-des-Îles, où ils habitent, jusqu’au Rocher-à-l’Oiseau, dans le Pontiac.

Ce qu’elle est belle, la rivière des Outaouais, c’est incroyable! s’exclame-t-elle, le regard aussi pétillants qu’au moment de ce premier vol.

« Quand tu connais l’histoire d’un lieu, tu ne le vois plus avec les mêmes yeux. »

— Une citation de  Francine Ouellette, écrivaine

Pendant que Gaston pilote leur avion, elle prend des photos, documentant les lieux qui précisent les décors de ses romans.

Sur ce vaste territoire outaouais, elle entend faire vivre ses deux grandes lignées de personnages : la famille de Loup-Curieux et N’Tsuk et celle de Pierre Vaillant, qui débarque pour sa part en Nouvelle-France.

Le feu

Des bouts d'écorce de bois en train de bruler sur une pierre.

Bien qu’axée autour de l’eau, la saga de l’écrivaine s’intitule «Feu», un élément porteur de vie et de mort.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Si son projet littéraire s’articule autour de l’eau, il s’imprègne pourtant du feu sous plusieurs formes : poudre des bâtons de feu, relents de l’eau-de-feu troqué contre les fourrures, incendies (dont celui ayant ravagé les rangs des Patriotes à Saint-Eustache en 1837 et celui de l’église d’Oka en 1877) et odeur du soufre des allumettes produites à Hull.

Du premier coup d’arquebuse tiré en 1609 par Champlain sur des chefs autochtones dans La Rivière profanée jusqu’à l’ordre de faire feu sur les syndiqués canadiens-français de la MacLaren en 1906 dans Wabassee, Francine Ouellette décortique les relations entre Premiers Peuples et Blancs, entre Canadiens-français et Britanniques.

Armes troqués contre une conversion au catholicisme, Loi sur les Indiens de 1876, premiers pensionnats : ces jalons font écho aux prophéties du wampum (ceinture) des Sept Feux, conservé à Kitigan Zibi, évoquant l’arrivée des Blancs et son impact.

C’est en se remémorant ces prophéties que la romancière réussit à relever le défi qu’elle s’est lancé au début de l’aventure, soit conclure sa saga par le mot feu.

La terre

Gros plan d'une petite statuette de porteur innu.

Francine Ouellette a sculpté ce porteur innu dans une pierre trouvée lors d’un de ses séjours à Schefferville, dans les années 1970.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

En plus de survoler le territoire, Francine Ouellette s’assure que ce qu’elle imagine et a pu voir du haut des airs correspond à la réalité une fois les deux pieds sur terre.

Elle prend le temps de chorégraphier les déplacements de ses personnages, comme la confrontation entre les syndiqués menés par Thomas Bélanger et les briseurs de grève embauchés par la MacLaren à Buckingham en 1906.

Gros plan d'une feuille de papier sur laquelle est dessiné un plan de Buckingham.

Sur le plan de la ville à l’époque, esquissé sur une feuille de papier, elle détaille les trajectoires des personnages.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Tremblay

À force d’écrire sur ces lieux où ses personnages mettent pied à terre le long des rivières, elle prend conscience de l’intelligence des chemins de portage dont plusieurs font encore partie du paysage toponymique des villes et villages érigés au bord de l’eau.

« C’est ça, une rivière. C’est le courant de la vie, ça t’amène et tout à coup : "Paf!" Tu ne peux plus continuer. [...] Qu’est-ce que tu fais? Tu prends un chemin de portage. Tu contournes, et tu reviens. Et tu poursuis ta route. »

— Une citation de  Francine Ouellette, écrivaine

La septuagénaire doit d’ailleurs emprunter son propre chemin de portage quand, en raison de la pénurie de papier et du prix exorbitant qu’il aurait coûté en librairies, elle doit se résoudre à couper de moitié son manuscrit de Wabassee pour le publier. Il prend la forme de trois cartables regroupant la mouture originale du roman, dans lesquels les chapitres sacrifiés, identifiés d’un X noir dans le sommaire, ne sont pas pour autant perdus.

Des fois, il arrive des écueils [...], mais il faut toujours surveiller et essayer de prendre des chemins de portage, dit-elle, philosophe et fière d’avoir mené sa saga à terme.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

En cours de chargement...