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Analyse

Xi Jinping pris au piège du « zéro COVID »

Un homme maîtrisé par des policiers.

La Chine a été le théâtre de manifestations contre les restrictions sanitaires du 26 au 28 novembre 2022.

Photo : Associated Press

Conséquence d’un déploiement massif des forces de l’ordre chinoises, et de manœuvres d’intimidation contre les protestataires, les manifestations contre la politique « zéro COVID » se sont faites plus rares le mardi 29 novembre en Chine.

Au lendemain d’une flambée de manifestations du 26 au 28 novembre, surtout concentrées le dimanche 27 dans une dizaine de villes chinoises avec des rassemblements politiques d’opposition, le régime a sorti l’artillerie lourde pour tuer dans l’œuf un début de rébellion populaire.

Cette flambée de novembre n’aura-t-elle été qu’un court épisode sans lendemain?

Manifestation en Chine

Des manifestants tiennent des feuilles de papier blanc pour protester contre les restrictions sanitaires imposées par les autorités chinoises.

Photo : Reuters / THOMAS PETER

Une protestation profonde et substantielle

Les doléances entendues dans les rues de Pékin, de Shanghai et d'Urumqi expriment une contestation grave, profonde et substantielle de la politique des confinements systématiques appliquée par le gouvernement depuis le début de la pandémie. En cela, ce mouvement remet en cause la légitimité du régime.

Cependant, l’État chinois a des moyens de surveillance et de répression considérables, parmi les plus perfectionnés du monde.

Ces manifestations ont un caractère audacieux, inédit et directement politique. Ce n’étaient pas que des protestations pour le pain et le beurre, ou axées uniquement sur la question des confinements.

On y a crié : Liberté, Démocratie… et même Xi Jinping, démission! dans plusieurs villes en même temps. Ce qui est ahurissant dans le contexte chinois : l’embryon d’un mouvement, avec des slogans qui identifient la dictature du parti unique et l’absence de libertés comme sources du mal.

Ces manifestations sont restées numériquement modestes : quelques centaines de protestataires par manifestation, et peut-être parfois quelques milliers dans un pays de près d’un milliard et demi d’habitants.

La frustration de la population devant la politique zéro COVID est réelle et bien plus étendue, en Chine, que ne le suggère ce petit nombre de manifestants. Une fraction significative de la population n'en peut plus de cette politique forcenée de confinements stricts et prolongés, qui sont sans commune mesure avec ce qu’on a connu ici.

 Arrestation d'un manifestant en Chine

Un homme est arrêté à Shanghai lors d’un rassemblement.

Photo : Getty Images / HECTOR RETAMAL

En Chine depuis 2020, on a cadenassé les entrées d’édifices, clôturé des pâtés de maisons et enfermé des ouvriers dans leurs usines.

D’un côté : une frustration très étendue, qui a commencé à s’exprimer. De l’autre : l’hésitation entre un relâchement des contrôles devant les doléances populaires, ou la répression impitoyable comme l’État chinois sait le faire.

Un entêtement idéologique

D’où vient l’obstination du pouvoir à maintenir cette politique?

Il faut revenir sur les trois dernières années. La politique zéro COVID a été, au début de la pandémie, associée à une vraie réussite. En confinant des villes comme Wuhan au début de 2020, en isolant les régions chinoises les unes des autres, et en fermant hermétiquement la Chine aux entrées et aux sorties du pays, on a réussi à éviter l’essentiel d’une pandémie – pourtant née à Wuhan! – qui a ravagé une bonne partie du monde.

Pendant des mois, soit toute la première année et au-delà, cette politique a fonctionné. Les cas étaient quasi inexistants : deux malades dans un immeuble? Paf! on confinait à mort; on généralisait les tests PCR à la grandeur du quartier ou même de la ville; on traquait les personnes contacts… Mais aussi, nouveau concept chinois, les contacts de contacts : c’est-à-dire finalement à peu près tout le monde et tout le temps (aux 48 heures, voire aux 24 heures).

Illustration de cette obsession des tests et du contrôle : en mai 2022, le Groupe Nomura (holding financier japonais) a chiffré à près de 2 % du PIB chinois la dépense publique en tests PCR depuis le début de la pandémie! Juste les tests… pas les effets globaux des confinements qui, eux aussi, ont coûté plusieurs points de pourcentage à la croissance chinoise.

Cette politique était très dure. À certains endroits, une exaspération filtrait… Mais ce malaise, en 2020 et 2021, était submergé par une propagande ultra nationaliste triomphale, celle d’une Chine qui prouve sa supériorité. Une Chine en train de vaincre le virus, alors que l’Europe et l’Amérique du Nord croulaient sous les infections.

Un agent de santé effectue un test de COVID-19.

En Chine, le déploiement des forces de l'ordre dans les grandes villes a dissuadé les manifestants de se rassembler. Le gouvernement maintient sa politique zéro COVID, mais il met le cap sur la vaccination et assouplit ses mesures sanitaires. Le récit de Lise Villeneuve.

Photo : Getty Images / HECTOR RETAMAL

Cette méthode a fonctionné pendant environ un an et demi, deux ans, alors que les nouvelles vagues devenaient moins virulentes en Occident et que les vaccins commençaient à augmenter de façon visible le degré d’immunité collective. Mais rien n’y faisait : Pékin maintenait le cap, malgré un changement évident, hors de Chine, de la nature de la pandémie et des réponses qu’elle suscitait.

Derrière cette obstination dans le maintien du zéro COVID, il y a aussi un phénomène idéologique. La volonté de prouver que notre système est le meilleur. Avec aussi, dans le cas de Xi Jinping, un élément supplémentaire : la hantise de perdre la face.

On l’a vu par exemple dans le refus obstiné d’importer les vaccins à ARN messager, qui ont pourtant gagné la partie contre les vaccins chinois. Autre élément : l’absence de campagnes de vaccinations systématiques. Ce qui a priori paraît étonnant dans un pays aussi autoritaire et supposé discipliné que la Chine.

Vulnérabilité épidémiologique

Sur le plan épidémiologique, on parle aussi d’une faible protection de la population face au virus, du fait que – plus que tout autre pays – la Chine a vécu la pandémie sous cloche, en réduisant au minimum ses contacts avec le virus.

Facteur auquel on peut ajouter un (relatif) faible taux de vaccination par rapport à l’Occident, particulièrement chez les personnes âgées, et de toute manière avec un vaccin clairement inférieur à ceux de Pfizer et de Moderna. D’où une immunité insuffisante des individus, moins exposés et moins vaccinés contre le virus et ses variants. Avec un possible retour du bâton épidémiologique.

D’autres pays, démocratiques ceux-là (Taiwan, Nouvelle-Zélande, Australie et quelques autres), ont eux aussi pratiqué le zéro COVID. Mais vers le milieu de 2021, ils ont reconnu que cette politique était devenue inapplicable, de moins en moins efficace face aux nouveaux variants, en plus d’être économiquement nuisible.

Dans ces pays, on trouve plusieurs éléments inexistants en Chine : des gouvernements élus, des médias indépendants, des opinions publiques qui peuvent protester et le font régulièrement, des scientifiques s’exprimant librement.

Au fur et à mesure que progressait la pandémie, on a vu les coûts économiques, sociaux et sanitaires et les fermetures augmenter, tout comme la grogne populaire. Pendant ce temps, les (relatifs) bienfaits des campagnes de vaccination en Europe et en Amérique du Nord changeaient la donne.

Sans oublier les mutations incessantes d’un virus devenu – de toute évidence, et jusqu’à preuve du contraire – à la fois moins virulent et plus contagieux… Tous ces facteurs accumulés ont poussé ces pays à abandonner leur politique zéro COVID, à se mettre à vacciner plus, à relâcher les contrôles, etc.

Des Chinois en file à l'extérieur pour se faire tester.

Le 10 mai 2022, des Chinois se font tester pour la COVID-19 près d'un complexe résidentiel de Shanghai, dans le cadre d'une campagne massive de dépistage afin de prévenir la propagation du coronavirus.

Photo : Associated Press / Andy Wong

Pas l'Empire du Milieu. La Chine qui, au contraire, en 2022 lors de l’éclosion de quelques cas à Shanghai, a redoublé les contrôles, imposant à la grande métropole chinoise, en avril et en mai (mais aussi à Pékin, en juin) des confinements extrêmement sévères.

Au printemps également, les chiffres de l’économie (même un peu maquillés) ont commencé à montrer que ça faisait très mal de ce côté-là aussi. On ne sait même pas si la Chine atteindra 3 % de croissance en 2022, elle qui voguait sur des 8-10 % depuis des décennies.

Tout cela s’est additionné pour donner ce qu’on peut nommer aujourd’hui, sans risque de se tromper : la débâcle de la politique zéro COVID en Chine.

Le Congrès maintient le cap

On s'attendait à ce que, devant un bilan aussi accablant, le congrès du Parti communiste, en octobre, annonce un changement de cap. Au lieu de cela, Xi Jinping, devant les congressistes qui lui ont donné son fameux troisième mandat (de quasi-dictateur à vie), a réitéré l’adhésion indéfectible de l’infaillible Parti communiste à cette stratégie sanitaire.

Une stratégie qui prétend toujours étrangler le dragon pour le tuer – donc éradiquer la COVID – en plus de montrer la supériorité chinoise.

Des hommes sont assis derrière lui sur la tribune.

Le dirigeant chinois Xi Jinping prononce son discours d'ouverture lors du congrès du Parti communiste.

Photo : Getty Images / NOEL CELIS

Ces manifestations de novembre peuvent-elles ébranler le régime? Cela paraît a priori peu probable. Le régime de Xi Jinping, particulièrement depuis 2017 pendant son second mandat, a perfectionné ses outils de surveillance et de répression, les portant à un niveau presque inimaginable.

George Orwell lui-même n’aurait jamais pu prédire ce que peut faire le régime chinois avec sa haute technologie du 21e siècle : la reconnaissance faciale, les registres centralisés, les logiciels espions dans chaque téléphone portable, etc. Les faits et gestes de chaque citoyen sont scrutés, enregistrés de plusieurs façons simultanément.

On le voit aujourd’hui. Les autorités ont repéré presque tous les manifestants des 26, 27 et 28 novembre et ont commencé à leur téléphoner ou à les visiter, tout en bouclant les lieux des manifestations du week-end.

Le dilemme de Xi Jinping

N’y aurait-il pas un moyen, pour Xi Jinping, d’ordonner un retrait en douce, graduel, de la politique zéro COVID… sans pour autant s’humilier?

Cette question est sans doute au cœur de sa réflexion sur la marche à suivre, après ces manifestations contre un dictateur et un régime qui croyaient avoir confectionné, une fois pour toutes, pour l’éternité, le contrôle social parfait.

Y a-t-il en ce moment des pressions en haut lieu pour lâcher du lest? Est-ce qu’il y a des contrepoids au Comité permanent de sept membres (qui avant Xi Jinping était une véritable direction collective)? Ou peut-être, dans certaines villes importantes, des gens qui peuvent résister aux diktats de Pékin?

Ce n’est pas ce que suggère l’évolution politique récente, avec ce 20e Congrès en octobre, qu’on a qualifié de virage totalitaire.

Au-delà de la toute-puissance totalitaire, il y a des difficultés objectives qui peuvent faire trébucher les dictatures les plus parfaites. Une économie qui va mal, et encore plus avec le zéro COVID. Des difficultés écologiques immenses, dans un pays qui reste le plus grand consommateur de charbon, et le plus grand producteur de CO2, à égalité avec les États-Unis…

Et maintenant cette politique zéro COVID – symbole et emblème du régime – qui semble se diriger vers le naufrage… Une politique qui, si on commençait à la desserrer, pourrait libérer des forces contestatrices autrement plus importantes que celles qu’on vient de voir.

Tel est le dilemme de Xi Jinping.

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