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SOS des hôpitaux pour des dizaines de psychiatres

La présidente de l’Association des psychiatres du Québec lance un appel aux collègues en cabinet privé alors que plusieurs départements de psychiatrie, comme à Laval, font face à un manque de personnel, de lits et à la lenteur des tribunaux.

Un médecin rencontre un patient.

Fouad Saher, chef du département de psychiatrie au CISSS de Laval

Photo : Radio-Canada / Davide Gentile

Lors de notre passage aux unités fermées du département de psychiatrie de la Cité-de-la-Santé de Laval, le psychiatre Fouad Saher nous prévient : « Conservez toujours une distance sécuritaire avec les patients ».

On ne sait jamais ce qui peut survenir.

Quelques minutes plus tard, deux intervenants passent en trombe devant nous, à la poursuite d'un jeune adulte qui court à toutes jambes en criant à tue-tête.

C’est un patient qui vient d’avoir 18 ans, explique le Dr Saher. Il a arrêté sa médication et il est redevenu dans un état de rechute psychotique avec un délire grandiose.

Quelques séances de contention n’ont pas suffi à le stabiliser.

Un patient dans sa chambre d'hôpital.

Un patient est raccompagné à sa chambre dans une unité fermée de psychiatrie à la Cité-de-la-Santé de Laval.

Photo : Radio-Canada

Je viens de demander une prolongation de la garde hier, parce que c’est impossible de lui donner congé dans l’état où il est, explique le chef du département de psychiatrie au CISSS de Laval.

À l’autre extrémité du corridor, une préposée aux bénéficiaires tente de calmer un patient enfermé dans une salle d’isolement en lui parlant à travers le hublot. Là aussi, des cris se font entendre.

Dès qu’on se calme, on va pouvoir sortir. On fait des respirations, lui dit-elle.

À deux reprises durant notre visite, un agent viendra nous suggérer d’emprunter un autre corridor en raison d’une intervention en cours.

Cette journée n'a rien d'exceptionnel pour cette équipe de la Cité-de-la-Santé qui ne dirait pas non à un coup de main additionnel.

Les départements de psychiatrie subissent de plus en plus les conséquences d'un engorgement des tribunaux. Et le délais pour obtenir des ordonnances de traitement s'allonge. Reportage de Davide Gentile.

Besoin de 50 lits supplémentaires

Plusieurs patients que le Dr Saher a rencontrés ce matin-là attendent la tenue d'une audience devant les tribunaux.

L’un d’eux n’a pas le souvenir exact d’un événement malheureux en lien avec une arme à feu. Il prend sa médication, mais on lui suggère une version injectable qui élimine le risque d’oublier de la prendre.

Une intervenante dans un hôpital.

La préposée aux bénéficiaires Sabrina Picard s'assure de calmer un patient en salle d'isolement.

Photo : Radio-Canada

Une autre patiente n’offre aucune collaboration et persiste à ne pas vouloir prendre ses médicaments, tandis qu’une troisième ne souhaite pas retourner chez elle et craint d'utiliser les appareils électroniques qui l’angoissent.

Dans cette unité fermée, les 17 lits sont occupés. Une autre unité l’est tout autant.

Ce sont des patients en phase aiguë de leur maladie, explique le psychiatre Fouad Saher, en raison soit d’une rechute, soit d’un premier épisode psychotique, soit d’une détérioration suite à un arrêt de médication ou des problèmes de consommation.

Un médecin dans un corridor d'hôpital.

Le chef du département de psychiatrie au CISSS de Laval, Fouad Saher, aurait besoin de 13 psychiatres et de dizaines de lits supplémentaires.

Photo : Radio-Canada

« On a plusieurs cas de patients DI-TSA* avec spectre de l’autisme, avec des troubles de comportement importants et qu’on est obligé d'encadrer davantage [...] dont quelques patients qui sont ici depuis quelques années même. »

— Une citation de  Fouad Saher, chef du département de psychiatrie au CISSS de Laval

Au total, l’hôpital dispose de 54 lits pour sa clientèle en santé mentale et de 24 lits au besoin à Montréal au centre Albert-Prévost.

Sans compter sept lits consacrés à l’urgence (unité d'intervention brève), dont la fréquentation a doublé ces dernières années.

La capacité de nos lits ne suffit pas à la population, déplore le Dr Saher. On devrait avoir au moins 130 à 140 lits ici. Un nombre qui nécessiterait cependant du personnel supplémentaire.

Pas assez de psychiatres dans le réseau public

Selon le chef du département de psychiatrie au CISSS de Laval, s’il avait un autre souhait à partager, ce serait que les postes en psychiatrie soient pourvus.

Je vous avoue que c’est très difficile, les troupes sont épuisées [...] On devrait être 31 psychiatres, mais on roule actuellement à 18, précise Fouad Saher.

Quelques recrutements sont prévus pour l’été 2023, mais ça reste quand même insuffisant par rapport à la demande, aux services à offrir.

La situation s’explique entre autres par une série de départs précipités à la retraite et divers congés de maladie. Mais à cela, précise le Dr Saher, s’ajoute ce phénomène un peu nouveau de départs au privé, étant donné la pression dans le public.

Sa collègue de l’Association des psychiatres du Québec Claire Gamache abonde dans le même sens.

On est rendus autour de 250 psychiatres qui font du travail en cabinet, dit-elle. Donc, sur 1300 psychiatres, il en reste à peine 1000 qui travaillent dans le milieu hospitalier. Il s'agit d'une baisse de 8 % dans le réseau public depuis 10 ans.

Une femme devant son ordinateur.

Claire Gamache, présidente de l’Association des psychiatres du Québec

Photo : Radio-Canada

À son avis, la situation devient particulièrement difficile dans les régions secondaires où la population a augmenté beaucoup plus vite que les services.

Là, il va falloir voir si nos collègues en cabinet peuvent venir un petit peu nous aider dans des régions comme Laval et les Laurentides, avance la présidente de l’Association.

Dans les Laurentides, sur 48 postes, on a 29 psychiatres en poste qui pratiquent de façon active et qui sont répartis dans quatre centres hospitaliers (soit le Centre de services de Rivière-Rouge, l'Hôpital Laurentien, l'Hôpital régional de Saint-Jérôme et l'Hôpital de Saint-Eustache), nous précise une porte-parole du CISSS.

D’autres professionnels sont également en pénurie.

On compte en moyenne 16 % de postes à pourvoir au sein des équipes de terrain en santé mentale, notamment le suivi intensif dans le milieu (SIM) et le Programme premier épisode psychotique (PPEP), selon une compilation des données obtenues par Radio-Canada par des demandes d’accès aux documents auprès des établissements de santé.

Département sous la loupe

Le département de psychiatrie du CISSS de Laval a fait les manchettes ces dernières années et encore récemment, en raison d’un triple meurtre commis au début du mois d’août.

L’auteur présumé, Abdulla Shaikh, avait eu différents épisodes de soins à l'hôpital depuis 2018.

Dans une décision du Tribunal administratif du Québec survenue quelques mois plus tôt, en avril 2022, le CISSS de Laval s’était d'ailleurs vu déléguer le pouvoir de resserrer les privations de liberté de la personne de l'accusé [M. Shaikh] si l'état de santé mentale ou des changements de comportement le justifiaient.

Une enquête publique de la coroner Géhane Kamel doit faire la lumière sur les circonstances des décès au cours des prochains mois.

Selon Eric Gauthier, directeur du programme santé mentale et dépendance, CISSS de Laval, du moment où on est sensibilisé à un risque, c’est sûr qu’on va le traiter comme équipe clinique, en respect des ordonnances légales dans laquelle on a été mis, parce qu’on travaille avec le Tribunal administratif du Québec, avec la Commission d’examen des troubles mentaux.

un gestionnaire dans un hôpital.

Eric Gauthier, directeur du programme santé mentale et dépendance, CISSS de Laval

Photo : Radio-Canada

Mais il reste quand même qu'on travaille avec des humains, on travaille avec gens qui nous parlent et qui ne nous disent pas tout. [...] On a des équipes multidisciplinaires qui travaillent avec ces populations-là, on a des gens formés pour travailler à l’intérieur de cette démarche-là.

Des délais devant les tribunaux

Une personne qui présente un danger pour elle-même ou pour autrui en raison de son état mental peut être amenée devant un tribunal afin que l’on puisse la garder contre son gré.

Le danger pour soi ou autrui* ne permet pas d’obtenir une ordonnance de traitement. Un juge peut consentir une telle ordonnance  (Nouvelle fenêtre)s’il est démontré :

  • l’incapacité de l’usager à consentir aux soins;

  • le refus catégorique de l’usager;

  • le rapport entre les risques et les bénéfices du traitement soumis à l’ordonnance.

Selon les données du ministère de la Justice, le nombre de demandes d'autorisation de soins et de demandes de garde en établissement est en hausse constante depuis 10 ans.

Sans compter que depuis trois ou quatre ans, en raison de l'engorgement des palais de justice et de la magistrature, les délais ont beaucoup augmenté, et on a du mal à avoir des plages pour présenter nos ordonnances [de garde ou de traitement], déplore la présidente de l’Association des psychiatres du Québec, Claire Gamache.

Au Québec, on peut garder quelqu'un en établissement pendant deux ou trois mois sans pouvoir le traiter en attendant d'avoir l'autorisation du tribunal pour le traiter, ce qui est pour nous un peu une aberration, affirme la psychiatre.

À son avis, si on considère que quelqu'un est suffisamment malade pour être gardé contre son gré à l'hôpital, on considère, un peu comme en Ontario, qu'il devrait être assez malade pour qu'on commence à le traiter sans nécessairement attendre que le tribunal soit d'accord, ou [sinon] que le tribunal se prononce sur les deux aspects en même temps.

Sur une cinquantaine de lits, on doit avoir au moins tout le temps trois ou quatre patients en attente d’une ordonnance de traitement, ce qui engorge les hôpitaux, soutient Claire Gamache qui pratique à Laval.

*Mise au point. Cet encadré a été modifié en raison d’une erreur dans le premier paragraphe. On y disait, à tort, qu’il était possible d’imposer un traitement à une personne qui présentait un danger pour elle-même et autrui.

De nombreux événements liés à la sécurité du personnel ont également été médiatisés ces dernières années.

À tel point que des travaux de mise à niveau en matière de sécurité de 8 M$ sont prévus en 2023 et que les services d’un consultant externe ont été nécessaires pour trouver des pistes de solution afin de consolider l’offre de services, qualifier les pratiques professionnelles et favoriser un meilleur climat de travail.

D'après le président du Syndicat des infirmières, inhalothérapeutes et infirmières auxiliaires de Laval (SIIIAL-CSQ), Dereck Cyr, les travaux prévus devraient régler 80 % de la problématique liée à la sécurité du personnel, mais il y a beaucoup de problématiques internes à revoir paritairement à l'interne, comme certains volets cliniques, la gestion des ressources humaines, la formation et la rétention de nos membres dans cette direction spécialisée.

Appelez Info-Social 811 pour obtenir de l’aide ou de l’information concernant votre santé mentale ou celle d’un proche.

Appelez la ligne d’aide et de prévention du suicide au 1 866 APPELLE (277-3553) si vous pensez au suicide ou vous vous inquiétez pour un proche.

* DI-TSA : déficience intellectuelle - trouble du spectre de l'autisme

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