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Envoyé spécial

Face à la crise en Haïti, la République dominicaine expulse les immigrants irréguliers

La violence armée et la crise humanitaire qui sévissent en Haïti poussent des milliers de citoyens à s’enfuir, chaque jour, en République dominicaine. Beaucoup sont refoulés sans ménagement par les autorités dominicaines qui se disent débordées et envahies, notamment au poste frontalier de Belladère-Elias Pina.

Des Haïtiens se dirigeant vers la frontière avec des sacs.

Le poste-frontière de Belladère-Elias Pina est intensément fréquenté par des commerçants en tous genres depuis des décennies. Mais aussi par des Haïtiens qui cherchent à fuir la crise. Ces jours-ci, la plupart sont cependant forcés de refaire le trajet inverse.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

BELLADÈRE, HAÏTI - Elle a 19 ans et attend son deuxième enfant. Sa fillette de 15 mois dans les bras, Naïka Pierre a du mal à se remettre de ses émotions, deux jours après son arrestation.

Je marchais vers l’hôpital pour subir une échographie. L’immigration m’a prise et m’a emmenée. C’est une des nouvelles tactiques de la police dominicaine : repérer les femmes haïtiennes enceintes sans papiers qui viennent accoucher dans les hôpitaux de la capitale.

On l’a entassée avec des dizaines d’autres à l’arrière d’un camion grillagé où les gens sont maintenus pendant 4, 5, 6 heures, sans boire ni manger, le temps du trajet entre Saint-Domingue et la frontière avec Haïti.

La situation reste très instable en Haïti. La violence des gangs armés et la crise humanitaire qu'elle a engendrée poussent des milliers d'Haïtiens à fuir vers le pays voisin, la République dominicaine. Mais ils sont refoulés sans ménagement par les autorités dominicaines qui se disent envahies et débordées. Reportage de Sylvain Desjardins.

La jeune maman d’origine haïtienne a été accueillie par une ONG à Belladère, petite ville frontalière qui constitue un des points de passage importants entre les deux pays.

C’est un des principaux endroits où se concentre le va-et-vient de ces camions de l’immigration dominicaine depuis quelques semaines. Surtout depuis l’émission, le 11 novembre dernier, d’un décret présidentiel qui donne aux forces de l’ordre dominicaines des pouvoirs accrus pour expulser les immigrants non documentés du pays.

Rigard Orbé, le responsable du bureau local du Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés

Rigard Orbé, le responsable du bureau local du Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Ça devient de plus en plus violent, nous dit Rigard Orbé, le responsable du bureau local du Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (GARR), une ONG nationale haïtienne. On a des migrants qui témoignent avoir été victimes de maltraitance et de brutalités policières. Et certains migrants disent avoir été gazés à l'intérieur des prisons.

Dans le centre d’accueil du GARR, plusieurs dizaines d'Haïtiens, surtout de jeunes hommes, quelques femmes et leurs enfants sont assis par terre. D’autres errent dans la cour arrière où se trouvent les dortoirs. On leur remet des produits d’hygiène et un peu de nourriture obtenus en urgence auprès du bureau de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à Port-au-Prince. On a épuisé les réserves locales, puisque le nombre d’expulsés a augmenté par centaines depuis quelques jours.

Un portrait de Dieudonné Gregory.

Dieudonné Gregory a voulu tenter sa chance en République dominicaine pour offrir un avenir meilleur à sa famille.

Photo : Radio-Canada

Parmi eux, un père de famille âgé de 38 ans qui habitait à Martissant, un quartier de Port-au-Prince ravagé par la guerre des gangs armés depuis juin 2021. Il attendait un visa qui n’arrivait pas pour émigrer en République dominicaine. Incapable de travailler, il s’est enfui avec sa femme et son fils. « J’avais peur pour ma famille, nous dit Dieudonné Gregory. Dans notre rue, il y a des chimères, des terroristes, qui entrent chez les gens et les tuent. Ils volent les biens et détruisent nos maisons en les incendiant. »

Dieudonné a été interpellé au chantier de construction où il travaillait depuis quelques mois. Il a été enfermé dans un centre de détention pendant deux semaines avant d’être expulsé. Un séjour traumatisant pour lui.

« Parfois, ils venaient avec un bâton, nous battaient et nous poussaient. On a subi des abus. »

— Une citation de  Dieudonné Gregory

Des enfants séparés de leurs parents

Un peu plus loin, dans le village de Belladère, une autre organisation héberge des Haïtiens expulsés. La Fondation Zanmi Timoun dispose d’un centre spécialisé, financé en partie par l’UNICEF.

Ici, on retrouve des enfants non accompagnés. Ils étaient une dizaine lors de notre passage. Ils étaient presque tous arrivés la veille, en soirée, à bord des camions dominicains. On les avait largués à la frontière, en totale infraction du Protocole de déportation conclu entre Haïti et la République dominicaine en 1999. Les raccompagnements à la frontière doivent exclure les femmes enceintes, les enfants et les personnes âgées, et doivent avoir lieu de jour. Parmi les enfants que nous avons rencontrés, quelques-uns avaient été séparés de leurs parents, les autres, des adolescents, vivaient seuls dans la région de Saint-Domingue.

Portrait de Richard Fortuné

Richard Fortuné est le responsable local de la Fondation Zanmi Timoun.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Le responsable local de la Fondation Zanmi Timoun, Richard Fortuné, est en colère : Bon Dieu, il faut le dire franchement, c'est discriminatoire quand même. À mon avis, c'est un acte, je dirais raciste, même.

« Ils ont passé plus de deux semaines en prison, ils n'avaient que peu d’accès à l'eau, à la nourriture, tout ça. Et sincèrement, je pense que… On doit faire quelque chose. La communauté internationale doit faire quelque chose! »

— Une citation de  Richard Fortuné, responsable local de la Fondation Zanmi Timoun

Un gouvernement fortement critiqué

Selon des médias dominicains, entre 800 et 1000 Haïtiens non documentés sont expulsés chaque jour depuis le décret présidentiel du 11 novembre. Le gouvernement dominicain et le président Luis Abinader, en particulier, font l’objet de critiques sévères et de plus en plus nombreuses.

Et les explications officielles sont rares.

Nous avons pu rencontrer un haut fonctionnaire dominicain, responsable des relations de son pays avec Haïti, qui agit comme porte-parole gouvernemental. Julio Ortega est le patron dominicain de la Commission mixte bi-latérale qui gère tous les échanges de biens et de services avec Haïti. Il se dit, lui aussi, outré par la manière utilisée lors de ces expulsions massives, ordonnées par le président Luis Abinader. Mais Julio Ortega partage les inquiétudes de son gouvernement. Je vous donne un exemple : 30 % de notre budget en soins de santé est dépensé pour la population haïtienne. Et 90 % de ces gens sont des illégaux. Ce n’est pas possible.

La Commission des droits de l’homme des Nations unies exige que ces déportations massives cessent, le temps qu’on trouve une solution à la crise haïtienne.

Réaction de Julio Ortega : Alors la communauté internationale doit prendre cette situation en main et mettre sur pied une sorte de Plan Marshall pour Haïti.

Une solution à court terme pour mettre fin aux souffrances des Haïtiens semble impossible.

Dieudonné Gregory, père de famille, l'a bien compris. Il n’attend pas le messie. Quand on lui demande ce qu’il compte faire, sa réponse est prête.

« Mon petit garçon et ma femme sont toujours à Saint-Domingue. Je vais retourner. Parce qu’en Haïti il n’y a pas de sécurité, pas de travail. Je vais mourir si je reste en Haïti. »

— Une citation de  Dieudonné Gregory

Nous avons appris quelques jours après cette rencontre que Dieudonné est reparti clandestinement et a réussi à retrouver sa petite famille dans la capitale dominicaine.

Naïka, la jeune maman, se demande quant à elle de quel côté de la frontière elle pourra accoucher dans les prochaines semaines. Peut-être avec sa grand-mère restée en Haïti ou avec son mari, à Saint-Domingue où elle souhaite retourner. Tout ce que j'avais préparé pour la venue du nouveau bébé est resté à Saint-Domingue, dit-elle. Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant.

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