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COP15 : un « accord de Paris sur la biodiversité » pour contrer un déclin sans précédent

Portait d'Elizabeth Maruma Mrema, qui sourit.

Avocate et diplomate avant d'être secrétaire de direction de la Convention sur la diversité biologique, Elizabeth Maruma Mrema est titulaire d'une maîtrise en droit de l'Université Dalhousie, à Halifax.

Photo : Radio-Canada / Elisa Serret

Le sommet de la Convention sur la diversité biologique, que Montréal accueillera en décembre, veut s'inscrire comme un événement majeur dans la lutte contre le déclin de la biodiversité. Plusieurs s'attendent à ce qu'on y signe l’équivalent pour la biodiversité de l’Accord de Paris sur le climat, en vertu duquel les pays ont pris l'engagement phare de limiter le réchauffement planétaire.

La COP15 devait initialement avoir lieu à Kunming, en Chine, où une première rencontre s'était tenue en mode virtuel à l'automne 2021. Les risques liés à la crise sanitaire ont toutefois forcé le pays hôte à déplacer le sommet à Montréal, où siège la Convention sur la diversité biologique (CDB). La Chine en assure néanmoins la présidence.

Pour mettre un terme à la perte de la biodiversité, les pays ont au préalable établi une série d'objectifs à mettre en œuvre pour la prochaine décennie, qui doivent se retrouver dans le Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020. À l’issue de la COP15, ce plan, qui énonce des cibles à l'horizon 2030 dans le but d’harmoniser nos modes de vie avec la nature d’ici 2050, doit être adopté.

La précédente stratégie s'échelonnait de 2011 à 2020. Aucune des 20 cibles qu'elle contenait – appelées « les objectifs d'Aichi » – n'a été pleinement atteinte, selon un rapport du secrétariat de la CBD.

Malgré l'augmentation des aires protégées, la destruction d'habitats naturels se poursuit, un nombre important d'espèces continuent de se rapprocher de l'extinction et les États persistent à octroyer des subventions jugées néfastes pour l'environnement.

En amont de la COP15, des discussions auxquelles ont pris part des représentants des pays membres de la CBD à Nairobi n'ont pas permis de dénouer l'impasse sur certains points-clé de la stratégie à adopter. Tout comme ce fut le cas à la COP27, la question du financement s'annonce ardue. Une coalition de pays en développement demandent aux pays riches de fournir 700 milliards $ US par an dès 2030 pour soutenir les mesures favorisant la biodiversité.

Pour mieux comprendre ce qui sera débattu à la COP15, Radio-Canada a rencontré la secrétaire de direction de la CDB, Elizabeth Murama Mrema, responsable de cette 15e Conférence des parties (COP15).

Il y a 30 ans, plus de 160 pays se sont engagés, au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, à préserver la biodiversité et à mettre de l’avant des pratiques de développement durable. Comment se fait-il que nous en soyons rendus à ce point?

La biodiversité continue son déclin à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité en raison, notamment, de l'accélération des changements climatiques. Ceux-ci ont des conséquences dramatiques sur la température, les cycles de précipitations et l'introduction d'espèces nuisibles dans de nombreuses régions du monde, ce qui affecte inévitablement le sol, la santé et la diversité des cultures, qui sont fondamentales pour contrer l’insécurité alimentaire.

Plusieurs facteurs contribuent en outre à cette inquiétante réalité : la déforestation, la conversion des terres, la pollution de toute sorte, les pratiques agricoles nocives et les espèces envahissantes, pour ne nommer que ceux-là.

« Afin de stopper et d'inverser ce déclin, il faut que le Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020 soit similaire à l'Accord de Paris sur les changements climatiques, en termes d'importance et d'impact. »

— Une citation de  Elisabeth Maruma Mrema, secrétaire de direction de la Convention sur la diversité biologique

On estime que nous, les humains, avons altéré environ 97 % des écosystèmes de la planète à ce jour. Il est temps de prendre nos responsabilités : nous sommes les coupables.

La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques [sous l’égide de l’ONU] a indiqué, en 2019, qu’un million d’espèces sont actuellement menacées d’extinction. Dans son rapport Planète vivante 2022, le Fonds mondial pour la nature a pour sa part estimé que les populations d’animaux sauvages ont chuté de 69 % depuis 1970.

La situation est on ne peut plus parlante : notre planète est clairement en crise.

Un rapport indiquait qu'en 2019, les grandes banques d'investissement ont fourni environ 2600 milliards $ US à des secteurs qui sont reconnus comme étant des moteurs de destruction de la biodiversité.

Selon l'OCDE, 345 milliards $ US qui ont été octroyés annuellement par 54 pays, de 2017 à 2019, au secteur de l'agriculture, se sont révélés dommageables pour la biodiversité.

C’est sans parler des milliards de dollars de subventions accordées à l'industrie des combustibles fossiles, des montants qui sont de loin supérieurs au financement consacré à la biodiversité à l'échelle de la planète, qu'on évaluait entre 124 et 143 milliards $ US en 2019.

Les chiffres sont clairs. Nous avons vraiment besoin d’une transformation, nous devons agir maintenant pour assurer un avenir durable. Et nous espérons que le Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020, qui sera adopté à Montréal en décembre, nous fournira la feuille de route pour y parvenir.

Objectifs compris dans la première version du Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020

  • Protéger au moins 30 % des terres et des océans, en priorisant « les zones qui revêtent une importance particulière pour la biodiversité et ses contributions aux populations ».

  • Empêcher ou réduire d’au moins 50 % le taux d'introduction d'espèces exotiques envahissantes.

  • Réduire au moins de moitié les nutriments rejetés dans l’environnement et de deux tiers les pesticides, en éliminant tout rejet de déchets plastiques.

  • Réduire les impacts des changements climatiques sur la biodiversité en contribuant aux mesures d’adaptation et d’atténuation à hauteur d’au moins 10 Gt d’équivalent CO2 par an.

  • Réaffecter, réformer ou éliminer les incitations néfastes pour la biodiversité – les subventions ou les incitatifs économiques, réglementaires publics et privés.

  • Accroître les ressources financières pour soutenir les mesures de préservation de la biodiversité dans les pays en développement.

Sachant que les négociations ont été difficiles à Nairobi en juin dernier, quelle sera la responsabilité des pays qui participeront à la COP15?

Ils doivent être en mesure de négocier. La Convention compte environ 196 parties, dont l’UE, et tous ces pays ont des intérêts qui diffèrent, qui émanent de priorités distinctes. On attend d’eux qu’ils fassent preuve de flexibilité, qu’ils soient prêts à faire des compromis et à trouver un consensus. Inévitablement, tous les pays ne seront pas en mesure d’obtenir ce qu’ils désirent, mais il ne faut pas que le consensus s’en trouve compromis. Donc flexibilité, compromis, consensus et volonté politique : voilà la clé.

L’un des principaux objectifs du nouveau cadre sera d’assurer la protection de 30 % des terres et des océans d’ici 2030. Qu’est-ce qui doit impérativement être mis en œuvre, selon vous, pour atteindre cette cible?

Nous devons veiller à ce que les zones identifiées soient écologiquement représentatives, efficacement protégées, bien financées, et que les droits des communautés autochtones et locales soient respectés. Les parties qui seront à la COP15 devront s’efforcer d’améliorer la connectivité, les corridors écologiques et les zones importantes pour la biodiversité.

Il faut se rappeler que l’augmentation de la superficie protégée est une façon de préserver la biodiversité, certes, mais ce n’est qu’une partie de la solution. Protéger 30 % des terres et des océans est l’une des cibles suggérées, mais il faut aller au-delà de cet objectif.

« Nous devons garder en tête que les zones protégées sont un outil parmi d’autres à notre disposition pour infléchir la courbe de la perte de la biodiversité; c’est une pièce du puzzle. Mais il nous faut aller plus loin. »

— Une citation de  Elisabeth Maruma Mrema, secrétaire de direction de la Convention sur la diversité biologique

Transformer notre relation à la biodiversité passe non seulement par la conservation de la nature, mais aussi par une prise de conscience des conséquences de notre mode de vie, de notre consommation. Le Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020 comprend justement plusieurs objectifs qui favorisent une utilisation durable de la biodiversité.

Nous avons besoin d’une stratégie solide à l’issue de la COP15. Nous nous attendons à ce que le cadre soit un accord politique international de référence. Il est essentiel que les promesses soient mises en œuvre dès son adoption.

La crise climatique fait souvent de l'ombre à la crise de la biodiversité, alors qu'elles sont jugées tout aussi importantes. Contrairement à la COP27, qui a eu lieu il y a quelques semaines à Charm el-Cheikh, la COP15 n'accueillera pas de chefs d'État. Pourquoi ne traitons-nous pas les deux crises sur un même pied d'égalité?

Les changements climatiques semblent en effet avoir fait l'objet d'une plus grande attention que la biodiversité. Or, nous ne pouvons pas nous concentrer sur une crise et négliger l’autre. Il nous faut les aborder ensemble, car les changements climatiques contribuent au déclin de la biodiversité.

Qu’avons-nous pu observer ces derniers mois? Des inondations. Des sécheresses. Des feux de forêt. Ces phénomènes, provoqués par les changements climatiques, viennent perturber les écosystèmes.

Or, il est important de comprendre que la préservation de la biodiversité fait partie des solutions pour lutter contre la crise climatique.

Illustration d'un

Lorsque les deux conventions ont été adoptées en 1992 au sommet de Rio, ces questions ont été traitées séparément. Il est probable que la compréhension qui en était faite à l'époque n’est pas celle que nous en avons aujourd'hui, à savoir que les deux questions sont en réalité intrinsèquement reliées.

Nous constatons néanmoins que la biodiversité est davantage prise en compte dans le débat sur le climat aujourd'hui. L'année dernière, lors de la COP26 de Glasgow, nous avons vu pour la première fois la biodiversité faire l'objet d’importantes discussions dans le cadre d’une COP sur le climat. Et à Charm el-Cheikh, une journée entière lui a été dédiée.

Bien que les liens entre les changements climatiques et la biodiversité ne soient reconnus qu'aujourd'hui, nous assistons à un renforcement des synergies et de la cohérence entre les mesures d'adaptation au climat et celles que nous pouvons poser pour préserver la biodiversité.

Rappelons-nous que les écosystèmes naturels jouent un rôle majeur dans la régulation du climat à l’échelle locale et du cycle de l'eau, sans parler des bienfaits dans la vie des gens au quotidien. Selon des études, les solutions fondées sur la nature permettraient de fournir 30 % des mesures d'atténuation des changements climatiques nécessaires d’ici 2030.

Les États qui ont failli à leurs engagements, la destruction d'habitats naturels, les activités humaines qui mettent en péril des espèces déjà vulnérables, le manque de financement : voilà autant de raisons qui expliquent l'accélération du déclin de la biodiversité. Y a-t-il d'autres éléments qui sont apparus clairement ces dernières années?

La COVID-19 a mis en évidence les liens qui existent entre la biodiversité et les maladies infectieuses, une relation qui est si complexe. La dégradation des habitats naturels, premier facteur de la perte de la biodiversité, vient augmenter le risque de transmission entre la faune à l’état sauvage et l’être humain.

Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), 60 % des maladies infectieuses connues et 75 % des maladies infectieuses émergentes sont zoonotiques. Ce qu’on veut dire par là, c’est qu’elles passent de l’animal à l’homme.

L'intensification des productions agricoles, de l’élevage de bétail, de la déforestation et de la fragmentation des habitats ont toutes rapproché l’homme du monde animal. Nous avons interféré avec l'habitat des animaux. Et c’est là que les virus voyagent : ils sont transmis de l'animal à l'homme et, par conséquent, d'homme à homme en raison du tourisme, du commerce et des voyages.

Nous avons vu ces dynamiques à l'œuvre pendant la pandémie. Et nous en avons souffert. C’est pourquoi nous avons besoin d'une approche coordonnée intersectorielle : une qui permettrait de contrer à la fois la crise climatique et la perte de la biodiversité, et de limiter les risques sur la santé.

C’est la première fois dans l’histoire de la convention qu’une COP sur la biodiversité a lieu au Canada. Outre l'adoption du Cadre mondial de la biodiversité pour l'après-2020, quelles sont vos attentes?

Je m'attends à ce que les Canadiens montrent comment, en tant qu'individus, en tant que communautés, ils ont posé des gestes concrets pour faire face à la crise de la biodiversité, comme pour celle des changements climatiques.

Pour les communautés locales et autochtones, c’est l’occasion de démontrer comment leur culture et leurs connaissances traditionnelles contribuent à la préservation de la biodiversité.

À travers le monde, 80 % de la biodiversité la mieux préservée et la plus durable se trouve dans les terres habitées par les communautés autochtones. C’est une opportunité pour le monde entier d’en tirer des leçons, d’apprendre et de s’en inspirer.

*Certains propos ont été édités par souci de concision et de clarté.

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