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Libre, mais dans le noir et sous les bombes : un Canadien à Kherson

Des résidents quittent Kherson en Ukraine.

Des résidents dans un bus d'évacuation à la gare routière centrale de Kherson, en Ukraine, le 23 novembre

Photo : Reuters / MURAD SEZER

Le Canadien Steeve Néron a survécu à l’occupation russe dans la région de Kherson. Il raconte les lendemains pénibles et l’avenir incertain en territoire libéré.

La nuit a été tranquille, mais depuis ce matin c’est l'enfer, les Russes bombardent sans arrêt.

Un jeudi frisquet sans électricité

L’image vient de se figer, mais j’entends encore la voix de Steeve qui tente de me raconter et de me montrer, sur le petit écran de son téléphone, ce à quoi ressemble la vie de Kherson en ce jeudi frisquet, sans électricité.

Ça fait plus d’une heure qu’il cherche un endroit au centre-ville où la bande passante est potable. Attends, il y a une pizzéria ouverte qui promet du wi-fi dans quelques minutes, m’écrit-il, mais c’est partie remise, puisque le propriétaire n’arrive pas à l'installer.

Téléphone à la main, au volant de sa voiture, il s'arrête sur un coin de rue où la communication passe, pour les appels vocaux, mais nous sommes constamment interrompus quand la ligne tombe à nouveau.

Je ne peux pas vraiment gaspiller d'essence, alors vaut mieux réessayer demain, dit-il.

Mais Steeve est aussi patient qu’il est déterminé. On finit par avoir la ligne et discuter 10 minutes en paix de cette guerre qui continue du matin au soir en territoire libéré.

« Les rues sont désertes, mais il y a beaucoup de soldats ukrainiens qui patrouillent. C’est seulement à la grande place centrale qu'on voit beaucoup de civils; tout le monde y va pour recharger son téléphone, la ville a installé une tente avec des chargeurs. »

— Une citation de  Steeve Néron
Gros plan de Steve Néron

Steeve Néron a survécu à l’occupation russe dans la région de Kherson.

Photo : Radio-Canada

C’est de là qu'il a réussi à nous envoyer quelques vidéos et photos pour appuyer son témoignage.

Steeve Néron est un Canadien qui habite depuis des années en banlieue de Kherson avec sa femme, une Ukrainienne.

Il aura passé les neuf derniers mois presque toujours confiné à sa résidence, de peur d'être arrêté par l'armée russe ou le FSB, l'héritier du KGB.

Comme étrangers, c’est risqué. Les Russes nous soupçonnent et peuvent très bien nous kidnapper. C’est arrivé à des connaissances au début de l’invasion, nous disait-il en entrevue au mois d'avril.

À l'époque, nous ne pouvions ni l'identifier ni montrer son visage pour le protéger des représailles.

Un responsable de la présidence ukrainienne a déclaré samedi que l'électricité est en partie rétablie à Kherson, après deux semaines dans le noir. « D'abord nous fournissons de l'électricité aux infrastructures essentielles de la ville et immédiatement après aux particuliers », a écrit Kirilo Timochenko, directeur adjoint de cabinet du président Volodimir Zelensky, sur la messagerie Telegram, selon Reuters.

Un asile sous le tapis

C'est dans son sous-sol qu’il se cachait chaque fois que les agents du FSB frappaient à la porte pour les contrôles de routine.

Sa femme, qui travaille dans le secteur de la santé, faisait semblant de vivre seule.

J’ai un sous-sol, mais la descente qui y mène est cachée par un tapis et une plante. C'est là que nous avons aussi mis tout ce qu’on a de valeur, et même la bouffe pour pas que les Russes ne nous la dérobent.

Cela fait neuf mois que nous communiquons régulièrement avec lui et qu’il nous raconte les hauts et les bas de la vie en territoire occupé.

Les saisons passaient. Steeve donnait toujours de ses nouvelles.

Il y a eu le printemps, durant les premiers mois de l’occupation. La conversion de la monnaie au rouble, le contrôle des maisons, la disparition des voisins, les rumeurs d'exécutions.

Puis l'été est arrivé, avec l’angoisse d’une guerre qui s’enlise alors que la ligne de front ne bougeait plus.

L'automne a ramené l’espoir, avec la contre-offensive qui a finalement mené au retrait de l'armée russe le 12 novembre.

Sur une estrade, Kolya Serga, le poing levé devant la foule, tient une pastèque dans l'autre bras.

Le musicien ukrainien Kolya Serga salue la foule de la place de la Liberté, dans le centre-ville de Kherson.

Photo : Reuters

Pas facile. Oui, libre, mais pas simple. Pas de connexion. L'armée démine dans mon quartier depuis quatre jours, écrivait Steeve le 18 novembre.

Puis, cette semaine, on a pu parler plus longtemps.

La trame sonore des tirs et des explosions

Steeve est enfin libre, mais il dit que le quotidien est éprouvant. Les habitants de Kherson et ses banlieues paient désormais le prix de la défaite russe à coup de bombardements.

Il y a eu l'euphorie des trois premières journées. Les gens étaient dans la rue, tout le monde souriait. Les accolades, les gens s'embrassaient, ha! Les gens étaient tellement contents que les Russes soient partis. Mais dorénavant, c'est totalement changé.

On peut entendre derrière lui le bruit des tirs et des explosions.

Il ne sursaute même plus. C’est la trame sonore du matin au soir.

C’est un duel d'artillerie entre l'armée russe, qui est de l’autre côté du Dniepr, et l'armée ukrainienne de notre côté. Il n'y a pas de zone tampon, c’est extrêmement dangereux.

Des Ukrainiens remplissent des Jerricans d'eau.

Des Ukrainiens remplissent des bouteilles d'eau près de la rivière Dnipro, après le retrait militaire des Russes de Kherson.

Photo : Reuters / Murad Sezer

La ville est sans eau et sans électricité. Toutes les infrastructures essentielles ont été ciblées.

Il n’y a que le gaz qui est disponible pour le moment, explique Steeve. Alors on chauffe un peu avec la fournaise. Si on perd le gaz, on est foutus.

Une piscine pour ravitailler les voisins

Steeve se sait parmi les plus privilégiés, puisqu'il habite une des maisons les plus cossues de son quartier. Il a aussi le luxe d’avoir une piscine dans son jardin qui sert désormais de bassin pour ravitailler les voisins en eau.

Depuis ce matin, une dizaine de voisins sont venus pour chercher de l’eau avec des seaux, au moins pour vidanger la toilette et laver du linge.

Mais les jours sont comptés avant le gel et le grand froid qui arrivent. Steeve ne voit pas comment la population pourra passer au travers.

C'est impossible pour les gens de survivre dans ces conditions-là, ça va ressembler à Donetsk.

Il dit que, cette semaine, un obus est tombé sur la maison au bout de sa rue; la grand-mère qui y vivait est morte sur le coup.

Des Ukrainiens attendent de monter dans un autobus pour quitter Kherson.

Des habitants s'apprêtent à évacuer Kherson, après le retrait militaire russe de la ville.

Photo : Reuters / Murad Sezer

Des centaines, sinon des milliers de résidents ont pris la décision d'évacuer, comme le recommande le gouvernement. L'essence est à nouveau disponible, mais les gens font la file pendant des heures pour faire le plein avant de prendre la route vers des territoires plus sûrs.

Steeve, lui, n'a pas encore fait ses bagages.

Pourquoi?

Parce que je dois convaincre ma femme et mes beaux-parents que nous ne sommes pas invincibles, que ça peut nous tomber dessus n’importe quand, que ça n’arrive pas seulement à la maison des voisins.

Sa femme, qui travaille dans le domaine de la santé, hésite à partir. Entre autres parce qu’il manque cruellement de médicaments et de médecins à Kherson.

Steeve raconte que, ce matin, le voisin est venu les voir parce que sa femme a fait un infarctus. Mais on a dû lui dire qu’on ne peut pas l'aider. Ma femme avait une équipe de huit, mais cinq personnes sont parties, elles ne sont plus que trois, et je pense qu'avec les bombardements qui continuent, elles vont se rendre à l’évidence qu'on ne peut pas rester, dit Steeve.

Les victoires du quotidien

Je parlais avec un général de l'armée ukrainienne et il m’a dit que mon quartier a très peu de chances de ne pas être détruit complètement; donc, ça se confirme, l’avenir est très incertain. C’est très triste, mais c’est la réalité.

En attendant de convaincre ses proches, malgré la peur, la noirceur et les bombes, Steeve réussit à se réjouir des petites victoires du quotidien.

J’ai finalement pu utiliser ma carte bancaire aujourd’hui, ma banque l’avait bloquée quand Kherson était territoire russe. Je me suis payé une pizza aussi à la station d’essence, ça faisait longtemps.

Mais les perspectives sont sombres; il se donne encore quelques jours, 10 au maximum, pour convaincre ses proches d'évacuer Kherson.

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