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L’aide aux enfants en difficulté est de plus en plus sous-traitée au privé

Le recours au privé par le milieu scolaire peut coûter cher, jusqu’à 4000 $ pour une évaluation psychologique. Et le coût social, lui, reste encore à être évalué.

Un adolescent discute avec un psychologue.

Un manque de proximité peut s’avérer malheureux dans des situations critiques, selon des professionnels consultés par Radio-Canada.

Photo : Shutterstock

La majorité des centres de services scolaires du Québec font appel à des spécialistes qui travaillent pour des firmes privées, notamment des psychologues et des orthophonistes, un phénomène qui prend de l’ampleur.

C'est ce qui ressort de multiples demandes d'accès à l'information effectuées depuis 2021 par la Fédération des professionnels de l’éducation du Québec (FPPE-CSQ), que Radio-Canada a pu consulter.

Cette réalité inquiète la Fédération, qui déplore les coûts parfois exorbitants de cette pratique et craint, surtout, que les élèves n’en paient le prix.

On est convaincus que les meilleurs services sont ceux offerts dans les écoles en raison de la proximité avec les élèves, soutient Jacques Landry, président de la FPPE, qui représente 19 syndicats regroupant la quasi-totalité des professionnels du réseau scolaire québécois : psychologues, psychoéducateurs, orthophonistes, conseillers d'orientation, orthopédagogues, etc.

Jacques Landry en entrevue

Jacques Landry est le président de la Fédération des professionnelles et professionnels de l'éducation du Québec.

Photo : Radio-Canada

Un manque de proximité peut s’avérer malheureux dans des situations critiques.

Des professionnels consultés par Radio-Canada donnent en exemple la difficulté, voire l'impossibilité selon eux, pour un spécialiste externe de faire sur le terrain ce travail de prévention qui permet d’éviter que des crises ne surviennent.

Ça arrive plusieurs fois par année qu'on doive intervenir auprès d'un élève qui est à risque de passer à l'acte suicidaire, surtout au secondaire. Donc, c'est important qu'on puisse être accessibles rapidement, affirme la psychologue Julie Demers, qui travaille pour le Centre de services scolaire Marie-Victorin depuis trois ans.

Travailler dans l'école fait en sorte qu'on connaît ces élèves-là. On est aux premières loges si leur comportement change. Des fois, un enseignant s'arrête à mon bureau, me parle d'une problématique d'un élève. Eh bien moi, tout de suite, je peux aller l'observer, ajoute la thérapeute, qui a pratiqué pendant onze ans au privé avant de faire le saut au public.

Fausse solution, dit le Protecteur du citoyen

Plus de 65 % des centres de services scolaires québécois ont pourtant eu recours à des firmes privées depuis 2019. Cette proportion pourrait être plus élevée puisque seulement 60 des 72 centres de services scolaires (ou commissions scolaires) ont été en mesure de répondre aux demandes d'accès à l'information de la FPPE jusqu'ici.

En juin, le Protecteur du citoyen avait qualifié le choix du recours au privé dans le milieu scolaire de fausse solution en parlant de professionnels qui sont loin de la réalité des écoles. Dans son rapport intitulé L'élève avant tout, le Protecteur appelait notamment Québec à revoir son mode de financement des ressources éducatives destinées aux enfants en difficulté d’adaptation et d’apprentissage.

Une psychologue discute avec une personne. On ne voit pas leur visage.

Plus de 65 % des centres de services scolaires québécois ont eu recours à des firmes privées depuis 2019.

Photo : Shutterstock / BlurryMe

Ce que j'ai vu du privé, c'est [des gens] à qui on dit : "Tu vas voir tels élèves et tu as tant de temps pour chaque élève." C'est calculé quasi à la minute près, alors que nous, on est dans le milieu. On peut aller observer l'élève dans la classe, soutient Kathleen Bull, orthophoniste en Montérégie depuis 34 ans.

Je ne dis pas qu'au privé, il n'y a pas cette possibilité [de créer une proximité avec le milieu de vie de l'élève], mais en général, le privé fonctionne avec un cadre de "un à un", précise-t-elle en référence au mode de paiement des spécialistes à l'heure. Et cela entraînerait, selon elle, une séquence de rencontres individuelles tarifées là où les équipes-écoles organisent des réunions collectives.

« Nous, on est plus dans un travail de collaboration. »

— Une citation de  Kathleen Bull, orthophoniste

Selon Mme Bull, la proximité avec les élèves permet aussi de réagir sur-le-champ.

Je vous donne un exemple : je travaillais avec un jeune et, souvent, on disait de lui : "Ah! il a des problèmes de comportement, il fait des crises." À un moment donné, il est arrivé une situation où j'ai senti qu'il allait exploser. J'ai essayé de comprendre ce qui se passait. Il a une déficience auditive. Il avait du mal à mettre des mots sur ce qu'il vivait, alors je l'ai aidé, raconte l'orthophoniste, qui dit avoir pu immédiatement faire le relais auprès des autres intervenants qui suivaient cet enfant.

On a discuté tous ensemble et on a désamorcé la crise en trouvant une solution qui satisfaisait tout le monde, dont l'enfant, explique-t-elle.

Les parents? C'est sûr qu'ils sont contents, les parents, dans ce temps-là! ajoute-t-elle avec de la fierté dans la voix.

Pénurie de personnel ou choix administratif?

Les sommes versées à des firmes privées varient énormément d'un centre de services scolaire à l'autre, selon ce que Radio-Canada a pu constater. Les organismes scolaires qui ont répondu ont déboursé de 5000 $ à 400 000 $ annuellement.

Ces différences sont parfois flagrantes, même entre des centres de services scolaires qui ont la même population d'élèves et qui sont situés dans la même région.

En Montérégie, le Centre de services scolaire des Patriotes (qui comprend notamment Boucherville) a versé plus de 750 000 $ à des firmes privées depuis 2019. Son voisin, le Centre de services scolaire Marie-Victorin (secteur de Longueuil), y a consacré moins de 30 000 $ au cours de la même période, préférant investir dans l'embauche de personnel pour le même bassin d'élèves.

Le Centre de services scolaire Marie-Victorin compte d'ailleurs presque deux fois plus de spécialistes dans ses écoles (tous métiers confondus : psychologues, orthophonistes, conseillers, psychoéducateurs, etc.) que le Centre de services scolaire des Patriotes.

Le recours au privé, je pense que certains centres de services scolaires, ça fait leur affaire, déplore le président de la FPPE.

Le Centre de services scolaire des Patriotes assure faire appel à des professionnels de l'externe uniquement pour pallier la pénurie de personnel, principalement des orthophonistes pour des élèves issus de l'immigration dont la langue maternelle n'est pas le français.

Cette pénurie crée une disponibilité budgétaire qui permet d'embaucher un professionnel au privé pour effectuer des évaluations. L'objectif est de répondre aux besoins de nos élèves, assure la porte-parole Maryse St-Arnaud.

De son côté, le Centre de services scolaire Marie-Victorin, qui a lui aussi des élèves issus de l'immigration, dit avoir choisi d'embaucher massivement plutôt que de contracter au privé pour, lui aussi, mieux répondre aux besoins des enfants.

Une publicité du Centre de services scolaire Marie-Victorin.

Une publicité du Centre de services scolaire Marie-Victorin. Cette fourgonnette sert à mener des blitz de recrutement. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

C'est un choix avantageux à différents points de vue : logistique, financier et clinique, car, entre autres, ces employés connaissent déjà le fonctionnement des établissements et les services du centre de services scolaire. Ils sont ainsi plus efficaces qu’une ressource externe, indique le relationniste Alexandre Kozminski Martin.

« Le Centre de services scolaire Marie-Victorin a fait le choix de travailler avec des professionnels qui se trouvent directement dans les établissements, près des élèves. »

— Une citation de  Alexandre Kozminski Martin, porte-parole du Centre de services scolaire Marie-Victorin

Étant donné que chaque centre de services scolaire gère ses contrats au privé différemment, le FPPE n'a pas été en mesure d'obtenir tous les contrats.

Il se peut que les établissements du CSSDM aient conclu des contrats avec d'autres firmes, mais le CSSDM ne détient pas de données compilées concernant de tels contrats, indique par exemple le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), dont les factures s'élèvent à 350 000 $ depuis 2019.

Une intervenante vient en aide à une personne en détresse.

De nombreux frais s'ajoutent aux évaluations de professionnels du réseau privé.

Photo : shutterstock / chanintorn.v / Chanintorn.v

Près de 4000 $ en psychologie

Il est difficile d'établir une moyenne ou de faire des comparaisons entre les entreprises étant donné le caractère confidentiel de chaque intervention et les disparités dans le détail de la facturation.

Selon la documentation reçue par la FPPE, pour les centres de services scolaires qui ont collaboré jusqu'ici, les taux horaires au privé varient de 60 $/h à 350 $/h, soit bien au-delà des salaires horaires du personnel professionnel du réseau scolaire. En 2020-2021, une orthophoniste du réseau public gagnait par exemple de 26,2 3$/h à 48,59 $/h.

De plus, de nombreux frais s'ajoutent aux évaluations de professionnels du réseau privé.

Par exemple, une orthophoniste externe embauchée par le Centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île (CSSPI) exigeait un taux horaire de 60 $/h pour le déplacement, de 110 $/h pour les discussions avec le personnel scolaire ou avec le parent et de 220 $/h pour les rencontres d’évaluation.

Malheureusement, depuis quelques années, compte tenu de la pénurie de personnel, de nombreux postes de psychologue et d'orthophoniste demeurent vacants alors que les besoins dans les écoles sont grandissants. Par conséquent, nous préférons avoir recours aux professionnels œuvrant en clinique privée plutôt que de priver les élèves des services dont ils ont besoin, notamment des services d'évaluation, indique une porte-parole du CSSPI, Valérie Biron.

Pour les services de psychologie, certaines factures analysées par Radio-Canada s'élèvent à 3777 $ plus taxes pour l'évaluation d'un élève, y compris des frais de déplacement, des frais de repas et des frais d'hébergement. C'est ce qu'a facturé la firme Parcours d'enfant, qui appartient à la multinationale nord-américaine Lifeworks, à un centre de services scolaire.

L'entreprise fait affaire avec plusieurs centres de services scolaires. Elle a invoqué un manque de temps pour nous accorder une entrevue. Par voie écrite, Parcours d'enfant affirme toutefois que ses tarifs horaires pour une évaluation standard sont d'environ 2000 $ à 2500 $ par élève.

La psychologue et directrice principale chez Parcours d’enfant, Marilyne Lemay, assure que sa clientèle bénéficie de professionnels hors pair couvrant des services variés et d'une approche intégrée.

Elle ajoute que son entreprise n'a toutefois pas la prétention d’être meilleure qu’une équipe-école.

Les rôles et responsabilités de nos professionnels sont différents de ceux des professionnels qui travaillent à même les écoles, mais nous avons tous un but commun, celui d’identifier adéquatement les besoins spécifiques de chaque enfant, précise-t-elle.

Il est vrai que certaines cliniques privées travaillent davantage en silo sans vraiment consulter le milieu scolaire de l’enfant. Or, c’est tout le contraire chez Parcours d’enfant, assure sa directrice. Nos tarifs sont bien raisonnables considérant d’autant plus la grande expertise requise pour travailler auprès des enfants et des adolescents.

Un jeune garçon discute avec une psychologue.

Les psychologues, les orthophonistes, les ergothérapeutes et les conseillers d'orientation font partie des professionnels qui viennent en aide aux élèves en difficulté.

Photo : iStock / Katarzyna Bialasiewicz

Le cofondateur de la clinique MultiSens, une entreprise québécoise de plus petite taille qui offre des services similaires à ceux de plusieurs centres de services scolaires, assure que si la communication est bonne et facile à établir avec une école, les services rendus par le privé peuvent être aussi efficaces.

Un élève qui a des besoins, le besoin sera identifié. Le besoin va être adressé [sic]. Qu'il soit adressé par un professionnel qui est à l'interne ou qui est à l'externe, c'est la communication qui est là en premier, répond Cimon Chapdelaine, orthophoniste et copropriétaire de la clinique, lorsqu'on lui demande ce qui est le plus avantageux pour l'élève.

Autant de firmes privées dans le milieu scolaire, il y a quelques années, on n'avait à peu près pas ça. Là, c'est comme structuré. Ce sont plusieurs firmes privées et certaines grosses firmes qui offrent des services, un peu comme le modèle de la santé, s'inquiète le président de la FPPE.

Des clauses de non-concurrence

LifeWorks, cotée en bourse et présente dans plusieurs secteurs (programmes d'aide aux employés et à la famille, régimes de retraite, assurances collectives), compte environ 7000 employés, principalement en Amérique du Nord, et 25 000 clients.

Dans ses contrats conclus avec les centres de services scolaires, Lifeworks, achetée en juin par Telus, fait signer des clauses de non-concurrence aux centres de services scolaires, ce qui les empêche d'embaucher un professionnel de leur équipe qui souhaiterait faire le saut au secteur public.

Relativement à nos clauses de non-concurrence, elles sont communes au monde des affaires, et ce, dans la plupart des domaines d’emploi, explique Marilyne Lemay.

Vous savez, en ces temps de pénurie de professionnels, il n’est pas rare de constater que certains de nos clients tentent d’attirer nos professionnels; c’est de bonne guerre dans le contexte, mais comme n’importe quel employeur, nous souhaitons nous aussi pouvoir garder nos employés. Tous les employeurs le comprendront, maintenant plus que jamais, ajoute-t-elle.

Toutefois, le cofondateur de la clinique MultiSens, Cimon Chapdelaine, n'est pas d'accord.

Aucune entreprise ne devrait pouvoir empêcher quelqu'un de travailler, affirme-t-il.

Une entreprise a tout de même un devoir de pérennisation et de durabilité, et afin d'y arriver, ça prend des protections, explique-t-il. Cependant, empêcher quelqu'un de travailler à salaire pour une quelconque entreprise, [c'est]... peu éthique.

« Je me verrais mal, comme entrepreneur, empêcher les gens de gagner leur vie. »

— Une citation de  Cimon Chapdelaine, cofondateur et copropriétaire de la clinique MultiSens

L'Ordre des psychologues sonne l'alarme

En raison du montant particulièrement élevé de certaines factures pour des services de psychologie, Radio-Canada a interpellé l’Ordre des psychologues.

Les psychologues sont libres de fixer leurs tarifs. Il s’agit d’un libre marché, l’Ordre n’a pas de contrôle sur les tarifs. Toutefois, le code de déontologie prévoit que le psychologue établit ses honoraires de manière juste et raisonnable selon certains paramètres (Nouvelle fenêtre), détaille l'Ordre dans une réponse écrite.

Pour une séance de 50 minutes de psychothérapie, le tarif varie généralement entre 120 $ et 180 $. Pour les services d’expertise, un sondage mené en décembre dernier (Nouvelle fenêtre) indiquait une moyenne d’environ 175 $ de l'heure, ajoute-t-elle sans vouloir se prononcer spécifiquement sur des factures qui s'élèvent à près de 4000 $.

Les prix, selon l'Ordre, dépendent de la spécialisation, de l’expérience et de l’emplacement.

Le nombre de psychologues dans le réseau scolaire est en diminution constante depuis 10 ans alors que le nombre d'élèves monte en flèche, ce qui inquiète l'Ordre des psychologues.

Tout comme le réseau public de la santé, le réseau de l’éducation a de gros problèmes d’attraction et de rétention des psychologues, notamment en raison du salaire et des conditions de pratique. Le gouvernement doit se pencher sérieusement sur la question, indique-t-on.

Les psychologues en bureau privé ne peuvent pas remplacer totalement les psychologues scolaires, affirme par ailleurs l'Ordre des psychologues du Québec.

Selon cette organisation professionnelle, l'absence d'un psychologue dans un réseau scolaire peut avoir de graves conséquences pour certains élèves.

Il y a aussi des coûts à ne pas agir et à ne pas offrir de services psychologiques au moment opportun, explique l'Ordre en citant des difficultés d'apprentissage exacerbées, le développement de troubles de santé mentale, le décrochage et la marginalisation de certains jeunes.

En juin, le Protecteur du citoyen avait demandé au ministère de l’Éducation de lui faire parvenir, au plus tard le 1er septembre 2022, un plan de travail indiquant les actions choisies et l’échéancier proposé pour la mise en œuvre de chacune des recommandations de son rapport L'élève avant tout.

Radio-Canada a demandé au ministère de l'Éducation d'obtenir ce plan de travail. Au moment d'écrire ces lignes, le ministère n'avait pas encore été en mesure de nous le fournir.

Avec la collaboration de Daniel Boily

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