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Analyse

Qui veut détruire la centrale de Zaporijia?

Un militaire russe monte la garde à l'extérieur du deuxième réacteur de la centrale nucléaire de Zaporijia.

La centrale nucléaire de Zaporijia est sous le contrôle des forces russes depuis le début de la guerre.

Photo : Getty Images / ANDREY BORODULIN

C’est reparti à la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe et l’un des nœuds gordiens de la guerre d’Ukraine. Après des semaines d’accalmie locale – la guerre ayant évolué sur d’autres fronts – les combats se rapprochent, les explosions ont repris et l’angoisse nucléaire revient.

La Russie et l'Ukraine se sont mutuellement renvoyé la responsabilité des bombardements et des explosions qui ont eu lieu près de la centrale, ou même dans son enceinte, au cours du week-end. Un air connu, qu’on avait déjà entendu à la fin de l’été.

L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a retrouvé ses accents de grande inquiétude. Elle avertit que les récentes explosions ont presque touché les principaux systèmes de sécurité de la centrale.

Le patron de l’AIEA, l’Argentin Rafael Grossi, a parlé d’une folie. Les gens qui font ça savent où ils frappent. C’est absolument délibéré, ciblé, a-t-il dit.

Il a renouvelé son appel à l'établissement d’une zone de sécurité autour de l'installation, affirmant que la communauté internationale doit tout faire en son pouvoir pour empêcher une éventuelle fuite radioactive.

Un remake du mois de septembre?

La situation actuelle ressemble à ce qu’on avait vu lors de la précédente alerte, il y a trois mois : échange de tirs, accusations mutuelles, explosions autour et à l’intérieur de la centrale. Qui pouvait être responsable de ces gestes? Les Ukrainiens, depuis l’autre rive d’un large fleuve? Ou les Russes, dans des actes de sabotage d’un lieu qu’ils occupent, afin d'accuser l’ennemi?

Tout est semblable aujourd'hui, à l'exception du contexte. Depuis trois mois, les Ukrainiens ont réussi à reconquérir deux régions importantes, en l'occurrence Kharkiv, en septembre, et Kherson, en novembre.

Les Russes sont entièrement repoussés sur la rive gauche du fleuve Dniepr, où se trouve la fameuse centrale, dans le sud-est du pays. Les Ukrainiens sont de l’autre côté du fleuve, qui est très large à cet endroit, soit au moins cinq kilomètres.

Ces craintes et récriminations familières autour d’un lieu stratégique et dangereux surviennent avec une Russie qui recule et une Ukraine pleine d’allant, ragaillardie par ses percées récentes.

Kiev voudrait pousser encore vers le sud et traverser le fleuve en amont, où il est plus étroit. Et à partir de là, viser Melitopol. Cela mettrait directement en ligne de mire, par voie terrestre, la reconquête de la centrale.

Petit détail : la centrale de Zaporijia est bien distincte de la ville du même nom, restée sous contrôle ukrainien, elle aussi riveraine du Dniepr, à une soixantaine de kilomètres au nord-est.

Situation lourde et détériorée

La centrale nucléaire de Zaporijia en Ukraine

La centrale nucléaire de Zaporijia est la plus grande d'Europe.

Photo : Getty Images / Carl Court

Dans l’usine même, on rapporte une situation lourde et détériorée physiquement, techniquement et psychologiquement. La société russe Rosatom en a formellement pris le contrôle depuis septembre, mais on ignore ce que ça signifie, au-delà d’une proclamation de pure forme.

On ne sait pas exactement combien parmi les 11 000 employés d’avant-guerre sont encore présents pour maintenir à flot des installations essentielles, dans la terreur d’une occupation au bout du fusil. Certains dorment là, sous la surveillance armée des soldats russes. À la fin de l’été, on parlait de 500 soldats d’occupation. Il y en a peut-être plus aujourd’hui.

Sur les six réacteurs, quatre sont à l’arrêt et deux sont en désactivation ou tournent au ralenti. Tous sont détachés du réseau ukrainien.

Une surveillance compétente de tous les instants est nécessaire pour maintenir le système de refroidissement du combustible et pour empêcher les fuites. Il faut aussi maintenir la fourniture d’électricité en amont pour faire tourner les installations.

Les frappes (ou explosions) du week-end auraient eu lieu très près de certaines cuves, entre les blocs 4 et 5, touchant le toit d’un bâtiment spécial situé à proximité de ces blocs. Ce bâtiment abriterait un dépôt de combustible nucléaire, du matériel radioactif usé, devant impérativement être confiné pour éviter le drame.

Citons les experts de l’AIEA sur place : les derniers bombardements enregistrés ont endommagé un bâtiment de stockage de déchets radioactifs, les systèmes d’arrosage des bassins de refroidissement, un câble électrique vers l’un des générateurs diesel, les réservoirs de stockage des condensats et un pont entre un réacteur et ses bâtiments auxiliaires. Toujours selon l’AIEA, le niveau de radiation est resté normal.

Les spécialistes disent avoir moins peur d’une explosion ou d’une désintégration d’un réacteur (protégé par une épaisse couche de béton) que de fuites de matériaux radioactifs, de combustibles entreposés ailleurs, ce qui serait le vrai danger.

D’où viennent les frappes?

Le directeur de l’AIEA a parlé de frappes très précises, au mètre près, mais tout en refusant de les attribuer à l’un ou l’autre camp. Pour reprendre les mots de Rafael Grossi formulés dimanche sur CNN : Ce n’est pas mon mandat et on n’a pas les moyens de savoir.

Rafael Grossi au micro, en conférence de presse

Rafael Grossi, le chef de l’Agence internationale de l'énergie atomique, et son équipe se sont rendus en septembre à la centrale nucléaire de Zaporijia.

Photo : Getty Images / Heinz-Peter Bader

On peut aisément imaginer que le président de l’AIEA se censure et marche sur des œufs, parce qu’il a des observateurs sur place qui peuvent être expulsés à tout moment.

Y a-t-il une façon de déterminer l’origine de ces frappes? Sans enquête de terrain, avec les informations disponibles, on ne peut faire que des conjectures, sans certitude.

Grossi a parlé d’ explosions. Il a employé ce terme en alternance avec celui de frappes ou de pilonnage (shelling, en anglais), faisant très attention de ne pas accuser un camp plutôt que l’autre. Indéniablement, il y a des frappes ukrainiennes aux alentours de la centrale contre les positions russes. Mais contre la centrale même? Telle est la question.

Ce choix de mots n’est peut-être pas innocent. Si ce sont des explosions, elles peuvent avoir été provoquées sans projectiles, ou par des tirs à bout portant par ceux qui sont sur place. Ce qui signifierait l’armée russe.

Il y a aussi l’extrême précision de ces opérations, bien soulignée avec insistance par le patron de l’AIEA. Lors de la première crise, il y a trois mois, certains témoins – notamment cités dans la presse française – avaient parlé d’explosions sur le site (ou très près), non précédées de sifflements ou de traînées visuelles au-dessus du fleuve.

Donc, encore une fois, de provenance locale, vraisemblablement russe puisqu’il n’y a pas de soldats ukrainiens de ce côté-là du fleuve.

Est-ce qu’on peut aujourd’hui imaginer l’armée ukrainienne, située à 5, voire 10 kilomètres de l’autre côté du Dniepr, y aller de frappes précises au mètre près à l’intérieur même de l’enceinte?

Le témoignage d’un employé sur place

La chaîne France Info a interviewé lundi, par téléphone et de façon anonyme, un employé ukrainien de la centrale. Il a déclaré être sûr que ce sont les Russes qui endommagent délibérément les installations.

Dans la salle du premier et du deuxième réacteur, il y a de l'équipement militaire. Dans la salle des turbines aussi. Et autour, tous les abords sont minés, a-t-il dit.

Une enquête sur ce mystère doit aussi considérer les mobiles de telles actions. Pourquoi les Ukrainiens risqueraient-ils un accident radioactif sur leur propre territoire?

Alors que venant des Russes – qui depuis des semaines bombardent les installations énergétiques du pays ennemi – on peut aisément imaginer que dans la phase actuelle de la guerre, ils aient pris une décision précise. À savoir de laisser derrière eux, en cas de fuite éventuelle, une centrale inutilisable ou gravement dégradée, à défaut de l’avoir détournée à leur profit.

Cela cadrerait parfaitement dans la stratégie actuelle de l’armée russe, qui est de s’attaquer aux infrastructures civiles ukrainiennes pour les détruire.

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