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Le vrai coût de la Coupe du monde au Qatar

Travailler en pleine chaleur, alors que le soleil est à son zénith, peut se révéler fatal. Le cœur ne tient pas. Au Qatar, de nombreux travailleurs népalais l’ont payé de leur vie.

Un ouvrier à l'intérieur du stade de Lusail lors d'une visite du stade à Doha

Un ouvrier à l'intérieur du stade de Lusail, qui accueille la Coupe du monde de football de 2022, lors de sa construction.

Photo : Reuters / KAI PFAFFENBACH

Le Qatar éblouit la planète depuis dimanche en accueillant la Coupe du monde de football à coups de milliards. De nouveaux stades climatisés équipés d’écrans de télévision sur chaque siège, des hôtels de luxe, de nouvelles routes et stations de métro, un train rapide, il n’y a pas de limite pour épater les visiteurs.

La pétromonarchie a investi 220 milliards de dollars en 10 ans. À titre comparatif, la Russie avait dépensé 12 milliards pour organiser le mondial en 2018; le Brésil, 14 milliards en 2014. L’envers du décor, c’est que ceux qui ont construit tout cela l’ont fait au péril de leur vie et de leur santé.

Un million de travailleurs étrangers ont été mis à contribution depuis 2010, ce qui a fait grimper la population du Qatar de 1,8 à 2,9 millions. Ils viennent en majorité de l’Inde, du Népal, du Bangladesh et, dans une moindre mesure, de pays d’Afrique de l’Est.

Au Népal, des collègues ont retrouvé pour nous certains de ces travailleurs. Birendra Pasman, un père de famille âgé de 35 ans, a travaillé sur les chantiers au Qatar pendant quatre ans. Il touchait 300 $ par mois. Si on ajoute les allocations de repas et de logement, cela équivaut à un revenu de près de 500 $ par mois.

Un revenu qui peut sembler misérable, mais c’est beaucoup plus que ce que Birendra gagnait dans les champs au Népal.

« Je suis allé au Qatar parce que je voulais payer une bonne éducation à mes enfants, pour qu’ils puissent devenir médecins ou ingénieurs. »

— Une citation de  Birendra Pasman
Il pose devant une boîte électrique ouverte.

Birendra Pasman, un père de famille népalais, a travaillé sur les chantiers au Qatar comme aide-électricien.

Photo : Radio-Canada

Comme aide-électricien, Birendra faisait un labeur physique pénible. Il travaillait six longues journées par semaine, sous une chaleur torride, au-dessus de 40 degrés durant les mois d’été. Je devais transporter des câbles très lourds et les installer, explique-t-il. Pendant les trois premières années, tout allait bien, puis j’ai commencé à avoir mal à une jambe.

Birendra s’est blessé à la jambe plusieurs fois, mais il prenait des antidouleurs pour continuer de travailler, jusqu’à ce qu’il peine à tenir debout.

Craignant qu’au Qatar on lui ampute la jambe, il a attendu ses vacances annuelles pour consulter au Népal. Les médecins m’ont dit que mes os se désintégraient, qu’ils étaient abîmés dans toute ma jambe, se rappelle-t-il.

Une opération a sauvé sa jambe, mais les séquelles sont permanentes. Birendra n’est plus capable de travailler debout longtemps.

Pour construire les stades et les infrastructures de la Coupe du monde de la FIFA au Qatar, un million de travailleurs étrangers de l'Asie et de l'Afrique ont été mis à contribution. Travail forcé ou non payé, cadences infernales sous des chaleurs extrêmes, le Qatar aura été pour bon nombre d'entre eux un voyage en enfer. Des centaines d'ouvriers sont morts, et des milliers d'autres ont subi des blessures permanentes sur les chantiers du Mondial. Reportage de Sophie Langlois.

Anurag Devkota, avocat des droits de la personne au Népal, dénonce le coût humain que paient ceux qui, selon lui, endurent des conditions de travail atroces dans les pays du Golfe et en Malaisie. Ces ouvriers migrants subissent des blessures permanentes, ils ne peuvent plus travailler comme avant, affirme Me Devkota, qui représente des blessés et des familles de travailleurs népalais décédés.

Il ajoute que près de la moitié des patients traités en dialyse au Centre des reins de Katmandou sont des travailleurs migrants.

Selon des chiffres de l’État du Népal, cités par des ONG de défense des droits des travailleurs migrants, près de 10 000 Népalais seraient morts, depuis 2008, sur les chantiers du Qatar, des autres pays du golfe Persique et de la Malaisie.

Le mari d'Urmila Lodh est décédé en janvier dernier à Doha, dans des circonstances nébuleuses.

Ce qu’on m’a dit quand il est mort, raconte la mère de quatre enfants âgés de 9 à 18 ans, c’est qu’en revenant du travail, il a mangé puis il est allé se coucher. Mais il ne s’est jamais réveillé.

Ram Narayan Lodh travaillait au Qatar depuis huit ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Sa femme s’inquiétait beaucoup pour sa sécurité, car il travaillait en hauteur. J’avais peur, dit Urmila, qu’il se tue ou se blesse en tombant d’un échafaudage.

Il porte un dossard de sécurité, affiche un air réservé.

Le mari d'Urmila Lodh, Ram Narayan Lodh, est décédé en janvier à Doha, où il travaillait sur des chantiers depuis huit ans.

Photo : Radio-Canada

Mais elle n’a jamais craint qu’il meure dans son sommeil d’un arrêt cardiaque, ce qui est considéré par les autorités qataries comme une mort naturelle. Cela leur évite d’enquêter sur les causes du décès et, à l’employeur, de dédommager la famille. Quelque 60 % des décès de travailleurs au Qatar sont ainsi définis comme des morts naturelles.

Cela ne tient pas la route, selon des ONG qui défendent ces jeunes travailleurs. Me Devkota affirme qu’avant de quitter le Népal, ils sont certifiés être en excellente santé et en forme pour travailler physiquement au Qatar et en Arabie saoudite. Et soudainement, ils meurent. De quoi, d’un arrêt du cœur? dit-il d’un ton sarcastique. Cela nous inquiète, parce qu’il est impossible que tous ces travailleurs soient morts d’un arrêt cardiaque.

La veuve de Ram Narayan, qui n’avait que 36 ans, est convaincue que la mort de son mari n’était pas naturelle, mais liée aux conditions de travail sur les chantiers. C’est le soleil et la chaleur qui l’ont tué. Et la nourriture, qui était mauvaise : il avait souvent des maux d’estomac. On a de jeunes enfants, il était allé à l’étranger pour leur donner une vie meilleure. En vain.

Urmila Lodh, veuve de Ram Narayan Lodh, mort au Qatar.

Urmila Lodh, veuve de Ram Narayan Lodh, mort au Qatar.

Photo : Radio-Canada

En suscitant l’indignation mondiale, la mort de tous ces travailleurs n’aura peut-être pas été vaine. Ces décès ont forcé le Qatar à adopter des réformes pour améliorer les conditions de travail sur les chantiers de construction. Un changement qui a eu lieu sous l’impulsion de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui a reproché aux autorités qataries de ne pas analyser les causes de ces nombreux arrêts cardiaques inexpliqués, afin que les familles reçoivent des compensations appropriées.

On a recensé plusieurs cas où des jeunes sont morts d’un arrêt cardiaque, confirme Marie-José Tayah, responsable du dialogue social de l’OIT au Qatar, jointe au bureau de Doha de l’organisme. Il est important de faire plus d’investigations pour établir des liens avec les conditions de travail et [dédommager] les familles, s’il y a lieu.

Plusieurs de ces arrêts cardiaques sont probablement causés par un stress thermique, qui peut être fatal. Le Qatar a indirectement reconnu le problème en adoptant une loi qui interdit, depuis l’an dernier, le travail sur les chantiers de 10 h à 15 h 30 du 1er juin au 15 septembre. Le travail à l’extérieur est aussi illégal quand la température est trop élevée, peu importe l’heure ou le mois de l’année.

 Le soleil commence à plomber.

Des ouvriers à l'intérieur du stade de Lusail à Doha, lors de sa construction en vue de la Coupe du monde de football

Photo : Reuters / KAI PFAFFENBACH

Des inspections effectuées en vertu de cette loi ont fait suspendre ou fermer des chantiers 463 fois l’été dernier. Les admissions à l’hôpital de patients souffrant de troubles liés à la chaleur auraient baissé de 1520, en 2020, à 371, en 2022.

La liberté des travailleurs de changer d’employeurs ou de quitter le pays est aussi désormais protégée par la législation, mais certains employeurs continuent d’imposer des représailles à ceux qui veulent quitter leur emploi.

Le salaire minimum a été augmenté, mais il demeure très bas, étant donné la richesse du pays. Le paiement des salaires – il n’est pas inhabituel au Qatar de rester impayé pendant des mois – s’est aussi amélioré, mais demeure l’objet de milliers de plaintes chaque année. Des comités de travailleurs ont été créés pour permettre de dénoncer des abus au sein d’une démarche légalement encadrée.

La petite monarchie pétrolière se vante aujourd’hui d’avoir les lois du travail les plus progressistes des pays du golfe Persique. Ces améliorations n’auraient probablement jamais vu le jour si le Qatar n’avait pas été l’hôte de la Coupe du monde de football.

La grande question qui se pose aujourd’hui, c’est de voir si ces réformes, qui sont encore embryonnaires, vont se poursuivre ou être abandonnées quand les lumières des stades s'éteindront, dans un mois.

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