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Reboisement détruit par le feu de Chute-des-Passes : « des changements s’imposent »

Un sol ravagé par la dévastation.

Les épinettes plantées il y a quelques années ont été réduites en cendre.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

  • Gilles Munger

Un chercheur en écologie et aménagement forestier de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) invite le gouvernement provincial à revoir ses pratiques sylvicoles. Yan Boucher suggère de laisser pousser naturellement les bonnes espèces aux bons endroits pour éviter que l’argent investi ne disparaisse dans les feux de forêt quelques années plus tard.

Québec investit plus de 200 millions de dollars par année en travaux sylvicoles.

Selon celui qui est aussi codirecteur du Centre de recherche sur la Boréalie, plusieurs études tendent à démontrer que les grands feux comme celui du secteur de Chute-des-Passes en 2020 seront de plus en plus fréquents avec les changements climatiques.

À ses yeux, les plantations presque systématiques d'épinettes noires n'ont plus leur place dans un tel contexte.

Laisser la nature faire son œuvre

En visite sur les territoires ravagés par l'incendie, Yan Boucher montre un secteur où des épinettes noires, plantées il y a quelques années, ont été détruites. Au sol, des pins gris poussent par eux-mêmes parce que cette espèce résiste mieux au feu.

Des cocottes sur un sol forestier.

Les cocottes de pin gris éclatent à la chaleur, ce qui permet aux graines de germer après un feu.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

Ça, ce sont des cônes de pin gris, explique-t-il. Naturellement, ils vont être fermés par de la résine. Puis lorsqu'il y a de la chaleur, le pin gris va être en mesure de libérer ses graines.

Le pin gris est mieux connu au Québec sous le nom de cyprès. Il grandit beaucoup plus rapidement que l'épinette.

Dès qu'il va atteindre 5 à 10 ans, il va pouvoir avoir des cônes, des graines viables. Puis, s'il y a un feu qui se produit, il va être en mesure de régénérer le parterre même dans le cas de feux successifs plus rapprochés.

Yan Boucher dans une forêt de bois brûlé en bordure d'une rivière.

Yan Boucher est professeur en écologie et en aménagement forestier à l'Université du Québec à Chicoutimi.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

Lui-même ancien employé du ministère des Forêts, il s'explique mal pourquoi le gouvernement continue de planter de l'épinette sur de vastes superficies.

C'est des milliers de dollars à l'hectare et si la plantation comme on voit ici n'arrive pas à terme, ce sont des investissements qui partent en fumée littéralement.

Une citation de Yan Boucher, professeur en écologie et aménagement forestier, UQAC

Des épinettes à côté des pins gris

Un peu plus au sud sur le chemin de Chute-des-Passes, une abatteuse jette par terre des pins gris brûlés il y a deux ans.

Conformément aux directives du ministère, elle prépare le terrain pour le reboisement.

De l'autre côté de la route, de petites épinettes ont déjà été plantées à quelques centimètres des pins gris quatre fois plus grands.

Une pousse d'épinette entourée de deux pousses de pin gris.

Vers le kilomètre 71 du chemin de Chute-des-passes, des épinettes ont été plantées à quelques centimètres de pins gris qui repoussent de façon naturelle depuis le feu de 2020.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

Yan Boucher indique que les débroussailleurs devront revenir ici dans sept ou huit ans pour couper les pins devenus nuisibles à l'épinette.

Il parle de milliers de dollars mal investis. Si on ne voulait pas investir de sous, ici, on laisse ça aller. On aurait obtenu du bois mature de qualité, mais ça n'aurait pas été de l'épinette noire.

Au ministère des Ressources naturelles et des Forêts, Anne-Christine Chouinard est choquée de voir que de petites épinettes ont été plantées si près des pins gris.

Ma job, c'est que ça n'arrive pas... mais ça peut arriver quand même , se désole-t-elle.

À titre d'ingénieure forestière responsable de l'Unité de gestion de la rivière Péribonka (unité 24), elle supervise les travaux sylvicoles sur les 600 kilomètres carrés dévastés par l'incendie de 2020, un territoire plus grand que l'île de Montréal.

En expliquant que les planteurs ont pour consigne de ne rien planter à moins de 1,7 mètre d'un pin gris, elle évoque une possible erreur ou une zone où les chances de survie du pin gris étaient mitigées.

J'ai l'impression que ça peut être une centaine d'hectares sur 4000 qu'on a reboisés cette année qui pourraient être sujets à ça. Puis, c'est le risque qu'on a calculé qui était vivable.

Des troncs d'arbres brûlés dans une forêt.

La forêt du secteur Chutes-des-Passes a brûlé en 2020.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

Anne-Christine Chouinard admet que le feu de Chute-des-Passes a détruit des millions de dollars de travaux sylvicoles.

Selon elle, les technologies de photographie au laser à bord des avions permettent déjà aux aménagistes de mieux cibler les bonnes espèces aux bons endroits pour éviter que ça ne se reproduise.

On reboise uniquement aux endroits où c'est nécessaire et où on veut avoir le plein potentiel de régénération sur un site, précise-t-elle, admettant cependant qu'il y a peut-être lieu d'améliorer certaines pratiques.

L'utilisation du drone qui débute permet ainsi aux techniciens forestiers d'identifier de minuscules arbres sur un flanc de montagne et ainsi d'éviter des plantations inutiles.

L'industrie amoureuse de l'épinette noire

De son côté, le grand patron de la recherche forestière du ministère, Martin Seto, croit lui aussi qu'il faudrait favoriser davantage le pin gris dans les endroits où les risques de feu sont plus élevés.

Puis ça, ça va aller de concert avec une adaptation de la structure industrielle aussi pour accepter plus de pin gris par rapport à ce qu'ils acceptent actuellement.

Les entreprises privilégient l'épinette, explique-t-il, parce que sa fibre est plus rentable que d'autres espèces.

L'épinette noire, c'est son emplacement, c'est là qu'elle doit pousser. Là, ce qu'on dit, c'est qu’on devrait peut-être favoriser le pin gris parce que sa maturité sexuelle est plus hâtive que celle de l'épinette noire. Sur cette base-là, on gère mieux le risque d'accident de régénération.

Une citation de Martin Seto, directeur de la recherche forestière, ministère des Ressources naturelles et des Forêts
Une épinette noire et un pin gris au milieu d'une forêt.

Au centre, une épinette noire en croissance et sur la droite, le pin gris communément appelé cyprès.

Photo : Radio-Canada / Gilles Munger

Martin Seto se fait aussi prudent quant à des changements trop brusques dans la stratégie sylvicole.

Bien que plusieurs études démontrent une récurrence accrue des feux de forêt en raison des changements climatiques, d'autres chercheurs parlent de pluies plus abondantes qui pourraient contrer ce phénomène.

Si on dit qu'il faut gérer la forêt de façon plus responsable, bien il faut être patient, il faut être sage.

Des petits pins gris à planter

Martin Seto et Anne-Christine Chouinard indiquent aussi que le virage vers le pin gris et d'autres espèces se fait déjà graduellement.

Sur le territoire de Chute-des-Passes, le ministère vient de commander des plants de pins gris qui seront livrés dans les mêmes camions que les épinettes.

Mais comme il faut laisser le temps aux plants de pousser dans les pépinières, ça prendra deux à trois ans avant qu'ils ne soient mis en terre.

Martin Seto estime aussi qu’il y a un changement de culture à apporter chez les planteurs qui ne traînent qu'une seule espèce à leur ceinture.

Dans l'Ouest canadien, explique Martin Seto, un planteur peut avoir jusqu'à cinq espèces autour de lui et il va planter avec les directives opérationnelles qui viennent avec.

Il parle d'un projet de trois ans pour analyser la plantation en mélange. Si c'est prometteur, bien ça va se transformer en recommandation.

Et quant à l'idée de laisser des landes forestières repousser d'elles-mêmes, Anne-Christine Chouinard indique que pour des raisons financières, le gouvernement ne peut pas reboiser partout de toute façon.

Et les autres espèces?

Tant le chercheur Yan Boucher que les représentants du ministère s'entendent pour dire que l'épinette doit continuer de pousser dans les milieux plus humides alors que le pin gris préfère les sols bien drainés et sablonneux.

D'autres espèces comme le sapin, le peuplier faux-tremble et le bouleau sont aussi présentes dans cette portion de la forêt boréale.

Selon eux, chacune a son rôle à jouer, ce dont doit tenir compte une stratégie pour éviter de forte propagation du feu comme celui de Chute-des-Passes.

  • Gilles Munger

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