•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L’itinérance menace les migrants du chemin Roxham

Les demandeurs d'asile ont de plus en plus de difficulté à se loger dans la région de Montréal. Quelques-uns se retrouvent même dans la rue, d'autres sont en situation d'itinérance cachée.

Radio-Canada / Ivanoh Demers
Image qui illustre bien les sans-abris qui doivent coucher dehors…

Photo prise en dessous du Pont Jacqes-Cartier à Québec. 

Sur la photo: (Gauche à droite)  Matelas, sans-abris, itinérance, itinérants, sdf, sans domicile fixe, pauvreté, santé mentale, vie urbaine

Le 9 Avril, 2021 2021/04/09

Dans les centre d'hébergements en itinérance de Montréal, près de 10% de la population seraient des migrants.

Photo : Ivanoh Demers

Après un long périple, Marco* entre au Canada par le chemin Roxham. Logé et nourri dans un hôtel fédéral, le jeune homme d’origine angolaise pense pouvoir souffler.

C’est tout ce qu’il souhaite, reprendre son souffle. Car peu après, comme prévu, il file vers l’Ontario où sa mère et sa sœur, qui s’apprêtent elles aussi à franchir la frontière par le chemin Roxham, doivent le suivre. Mais aussitôt la frontière passée, on leur interdit de quitter le Québec.

Marco revient en catastrophe à Montréal en pensant pouvoir loger avec elles dans l’hôtel du Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA) où elles se trouvent. Seulement, lui dit-on, impossible de profiter plus d’une fois d’un toit de l’État.

Marco se retrouve à la rue, sans rien, sinon une liste de contacts de ressources en itinérance. Le soleil décline, la nuit s’installe. Il erre dans la ville et trouve refuge dans un restaurant.

Un épisode traumatisant : J'ai finalement dormi dans un McDonald's parce que c'était plus confortable et parce que je me sentais plus en sécurité.

Le lendemain matin, Marco a de la chance : le centre Le Pont a de la place pour lui et sa famille. Ils y séjourneront trois semaines avant de trouver un appartement.

L’hébergement d’urgence sous pression

Lorsque les demandeurs d'asile passent la frontière, ils sont d'abord accueillis à l'hébergement du PRAIDA, mais puisque les centres débordent et que les 1200 places sont occupées, le gouvernement fédéral a convenu de louer des chambres d’hôtel aux autres demandeurs d’asile, qui ne sont pas logés par Québec à leur arrivée.

Après leur passage au PRAIDA ou dans le réseau du gouvernement fédéral, leur quête pour un toit se poursuit, souvent infructueuse.

Le reportage de Sébastien Desrosiers

Car, dans les faits, vu le manque de places disponibles en raison de la crise du logement, nombreux sont ceux qui se tournent vers les ressources communautaires. À Montréal, il y a trois centres d'hébergement spécialisés pour demandeurs d'asile.

C'est le fondateur du centre Le Pont, Arthur Durieux, qui a accueilli Marco. C'est par dizaines, en fait, depuis quelques mois, que le centre accueille des migrants en situation de grande insécurité, comme le jeune angolais.

Une famille peut ne pas savoir où elle va dormir dans quelques heures ou quelques jours, déplore M. Durieux.

Un constat que fait aussi Kicha Estimée, directrice du centre Latraverse, qui nous reçoit avec un grand sourire, son petit dernier endormi dans les bras.

Ici, les chanceux y restent quelques jours, quelques semaines ou quelques mois.

Ils font appel à nous, mais si on n'a pas de place, ils sont dans la rue.

Une citation de Kicha Estimée, directrice du centre Latraverse
 Un homme couché sur un banc de parc.

Les demandeurs d'asile ont de plus en plus de difficulté à se loger dans la région de Montréal.

Photo : Ivanoh Demers

Une situation que le PRAIDA dit ne pas pouvoir confirmer. Dans un courriel, son porte-parole pour la région de Montréal, Carl Thériault, déclare ne pas posséder de données qui permettent d'affirmer que des demandeurs d’asile se retrouvent en situation d'itinérance.

Il concède toutefois que les deux sites du PRAIDA, un hôtel et un YMCA qui cumulent 1200 places, sont remplis à pleine capacité depuis le début de l’année, et que la durée moyenne des séjours se situe autour de 18 jours.

Les capacités d'hébergement sont en fait de plus en plus sous pression, alors que le nombre de migrants augmente.

Entre janvier et septembre 2022, 26 846 dossiers de demandes d’asile ont été traités par l’Agence des services frontaliers au Québec, bien au-delà du précédent record établi en 2017, avec 18 836 demandes pour l’année entière.

Et si le milieu communautaire fait tout ce qu'il peut pour prendre en charge les migrants forcés de quitter les lieux d'accueil gouvernementaux, ses moyens sont limités, souligne Eva Gracia-Turgeon, coordonnatrice de Foyer du monde, qui se désole de ne pas pouvoir répondre à la demande.

La réalité, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont dans la rue, mais on n’est pas au courant.

Une citation de Eva Gracia-Turgeon, coordonnatrice de Foyer du monde

La pointe de l’iceberg

À l’heure actuelle, impossible de mesurer l'ampleur du phénomène, puisque les demandeurs d’asile ne sont pas comptabilisés lors des dénombrements des personnes itinérantes à Montréal.

Mais une statistique circule en ville. Dans les hébergements traditionnels en itinérance, près de 10 % de la population serait constituée de demandeurs d’asile ou encore de sans-papiers.

C’est le cas au Refuge des jeunes de Montréal. Si l'accueil des migrants ne faisait pas partie de sa vocation, dans les derniers mois, les choses ont bien changé.

Au point où l'équipe de France Labelle a dû développer une expertise pour accompagner les jeunes dans leur demande d'asile, se familiariser avec les lourdes procédures et assurer le suivi auprès des avocats spécialisés en immigration.

On se fait un devoir d'accueillir ces personnes parce que c'est nécessaire. Un humain reste un humain, on ne va pas faire de la bureaucratie.

Une citation de France Labelle, cofondatrice et directrice générale du Refuge des Jeunes de Montréal

Depuis le début de l’année, 25 hommes sans statut ont poussé les portes du Refuge. Parmi eux, 11 sont de jeunes hommes avec un visa d'étudiant échu qui souhaitent rester au Canada.

France Labelle, le Refuge des Jeunes de Montréal.

France Labelle, cofondatrice et directrice générale du Refuge des Jeunes de Montréal.

Photo : Vincent Rességuier

Le logement, un parcours du combattant

Qu'ils passent par les hôtels gouvernementaux ou les centres communautaires, le défi est le même pour tous ces migrants : trouver un logement abordable et en bon état.

Encore faut-il en avoir les moyens, car c'est parfois un véritable parcours du combattant d'obtenir son chèque d'aide sociale. Les délais sont longs, déplore Arthur Durieux, avant que n'arrive l'argent sans lequel la transition vers le marché du travail s'avère difficile.

Même chose pour les permis de travail qui permettent de bonifier les revenus. Avant la pandémie, il était possible de les obtenir en quelques semaines. Désormais il faut attendre plusieurs mois, parfois plus d’un an.

Sans compter qu'il faut parfois affronter des propriétaires de logements aux pratiques discutables. C’est ce qui est arrivé à Marta, son mari et leurs deux enfants, arrivés en juin de Colombie.

À peine installés dans le YMCA géré par le PRAIDA, ils sentent la pression pour se trouver un nouveau toit. Mais la plupart des logements qui se présentent sont inaccessibles.

Dans un cas, un propriétaire leur demande un dépôt équivalant à six mois de loyer.

Dans un deuxième, ils doivent fournir cinq références d'emploi antérieurs. Un autre propriétaire exige de Marta une connaissance du français.

Ce n'est pas logique, on était arrivés au pays depuis deux mois, s’étonne encore Marta.

Après avoir obtenu deux extensions du PRAIDA, ils quittent finalement le YMCA au bout de trois semaines. Heureusement, le centre Le Pont leur a ouvert ses portes.

Ils y résident depuis 97 jours, mais ils ont enfin trouvé un appartement. L'argent qu'ils ont mis de côté durant ce temps leur a permis de donner un dépôt d'un mois.

L'amitié à la rescousse

Face à ce triste tableau, les nouveaux arrivants n’ont pas le choix de se serrer les coudes.

Si ce n’était la générosité de Pedro*, son compagnon d’infortune, Gabriel* se serait retrouvé à la rue.

Originaires de deux pays différents, ils se sont découvert une histoire commune : intimidés, menacés de mort, séquestrés, ils ont été contraints à l'exil après avoir été ciblés par des cartels de la drogue.

Les deux hommes se sont rencontrés dans un hôtel du PRAIDA à Montréal. Après quelques jours, ils ont été pressés de partir pour laisser leur place aux suivants.

Gabriel a rejoint sa nièce à Toronto avec l'espoir de trouver un logement. Découragé par le prix des loyers, il est revenu à Montréal.

Il est depuis hébergé chez son ami Pedro qui a eu plus de chance. Ce père célibataire nous a reçus dans son logement où il habite depuis peu avec ses trois enfants.

Bien qu’il ait un toit pour dormir, Gabriel reste malgré tout dans la catégorie de ce qu'on appelle l’itinérance cachée. Quand on lui demande quels sont ses projets, il hausse les épaules, soupire et avoue que c’est plutôt flou.

Il ne parle ni français ni anglais, n’a pas encore de permis de travail et son chèque d’assurance sociale s’avère bien maigre pour payer un logement. En attendant, il profite de l’hospitalité de Pedro et donne un coup de main pour s’occuper des enfants.

Une belle histoire de solidarité entre demandeurs d'asile : Pedro (à droite) héberge Gabriel qui a de la difficulté à se trouver un logement (prénoms fictifs).

Pedro (à droite) héberge Gabriel qui a de la difficulté à se trouver un logement.

Photo : Vincent Rességuier

La rue n'est jamais loin

La crise du logement n'explique pas à elle seule la difficulté des migrants à se trouver un toit. Bien souvent, constate Kicha Estimée, les demandeurs d’asile ne sont pas bien informés, ni bien dirigés.

Elle soupçonne les services gouvernementaux d'être en fait débordés et de ne pouvoir répondre à la demande.

Aussi, dans bien des cas, à cause de la barrière de la langue, une personne se retrouve dans la rue par manque de compréhension.

C'est pourquoi le centre Latraverse poursuit l’accompagnement après la période d’hébergement. Ainsi, quelques familles en situation de précarité gravitent toujours autour de son centre d’hébergement, en plus des 30 personnes qui y habitent.

Vêtements, nourriture, médicaments, traduction, démarches administratives ou conseils sur le mode de vie canadien, les besoins sont multiples.

Lors de notre passage, nous rencontrons Mackenson*, arrivé à Montréal il y a quelques semaines au terme d’un long et dangereux périple de six mois qui l’a mené à traverser 11 pays.

Après un mois de quarantaine dans un hôtel du gouvernement, il a failli se retrouver à la rue. Le centre Latraverse lui a ouvert ses portes avant qu’il ne trouve refuge chez des connaissances.

Combien de temps je vais pouvoir rester ici ? Je ne sais pas, soupire-t-il, fataliste. Il espère recevoir son permis de travail afin de pouvoir loger sa famille, car l’aide sociale ne suffit pas.

En attendant, il verse une pension à ses hôtes qui, nous fait-il comprendre, ne roulent pas sur l’or.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées par crainte d'être pénalisées dans le traitement de leur demande d'asile.

Avec la collaboration d'Emma Guerrero Dufour

Vous souhaitez signaler une erreur?Écrivez-nous (Nouvelle fenêtre)

Vous voulez signaler un événement dont vous êtes témoin?Écrivez-nous en toute confidentialité (Nouvelle fenêtre)

Vous aimeriez en savoir plus sur le travail de journaliste?Consultez nos normes et pratiques journalistiques (Nouvelle fenêtre)

Chargement en cours

Infolettre Info nationale

Nouvelles, analyses, reportages : deux fois par jour, recevez l’essentiel de l’actualité.

Formulaire pour s’abonner à l’infolettre Info nationale.