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Commission Rouleau : le témoignage de Tamara Lich mis à mal en contre-interrogatoire

Des avocats mettent en doute la « mémoire sélective » d'une des principales organisatrices du convoi.

Tamara Lich témoignant à la commission Rouleau.

Tamara Lich est connue pour son rôle prépondérant dans la planification du prétendu « convoi de la liberté ».

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Radio-Canada

L'affirmation de Tamara Lich selon laquelle les camionneurs et les autres manifestants ayant occupé le centre-ville d'Ottawa l'hiver dernier n'ont jamais été formellement informés que leur rassemblement était illégal et qu'ils devaient y mettre un terme est contestée à la Commission d'enquête sur l'état d'urgence.

En contre-interrogatoire vendredi, le procureur du Service de police d'Ottawa (SPO) David Migicovsky a souligné que, lors d'une rencontre tenue le 16 février, les équipes de liaison de la police (ELP) avaient conseillé à des leaders du rassemblement, dont Mme Lich, de partir et de passer le message aux autres.

Pour appuyer ses dires, Me Migicovsky a cité un journal de bord des ELP selon lequel les organisateurs du convoi des camionneurs avaient été contrariés par la nouvelle et que Mme Lich pleurait. Toutes les personnes présentes à la réunion ont compris le message, peut-on lire dans le document.

Interrogée au sujet de cette rencontre, Mme Lich a répondu que, si elle se souvenait avoir fondu en larmes, elle ne se rappelait pas s'être fait dire par les policiers que les protestataires devaient obligatoirement quitter les lieux.

Il s'agissait plutôt d'une suggestion, a-t-elle déclaré, ce qui a fait dire à Me Migicovsky que le témoin avait une mémoire sélective – une déclaration à laquelle s'est aussitôt opposé l'avocat des organisateurs du convoi, Me Brendan Miller.

Le gouvernement Trudeau a invoqué la Loi sur les mesures d’urgence le 14 février 2022 pour mettre fin à un rassemblement réunissant des camionneurs et d’autres manifestants opposés aux mesures sanitaires liées à la COVID-19, qui ont paralysé le centre-ville d’Ottawa du samedi 29 janvier au dimanche 20 février.

Cette loi – adoptée en 1988 pour succéder à la Loi sur les mesures de guerre – prévoit notamment qu’une enquête publique doit a posteriori se pencher sur les circonstances ayant mené les autorités à prendre une telle décision.

Le procureur Paul Champ, de la coalition des résidents et des commerçants d'Ottawa, s'est livré à un exercice comparable vendredi, demandant à Mme Lich d'expliquer comment elle avait pu ignorer les nombreux signes selon lesquels le rassemblement avait basculé dans l'illégalité.

L'injonction au sujet des klaxons, l'état d'urgence local, l'état d'urgence provincial, les fonds gelés par GoFundMe sous prétexte qu'ils pourraient être utilisés pour financer des activités illégales... N'était-ce pas là des messages indiquant qu'il était peut-être temps de partir?, a demandé Me Champ.

Nous avions aussi un message à passer, a répondu la principale intéressée, qui fait face à de nombreuses accusations criminelles en lien avec les événements de l'hiver dernier.

Mme Lich n'est pas la seule organisatrice du convoi à prétendre que les leaders du mouvement n'ont jamais été informés par les autorités du fait que le rassemblement était devenu illégal aux yeux de la loi. D'autres témoins ont affirmé la même chose au cours des derniers jours.

La semaine dernière, l'ex-chef du SPO Peter Sloly avait également admis que les manifestants n'avaient pas été avisés directement, mais qu'ils auraient dû comprendre, de par la couverture médiatique, que leur action contrevenait aux lois et règlements en vigueur.

Maggie Hope et Chris Deering témoignent ensemble.

Maggie Hope et Chris Deering ont raconté leur arrestation par les forces policières devant la commission Rouleau, chargée de faire la lumière sur le recours à la Loi sur les mesures d'urgence par le gouvernement fédéral pour mettre fin au « convoi de la liberté » en février dernier.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Interpellés par la police dans la foulée de l'occupation du centre-ville d'Ottawa, Chris Deering et Maggie Hope Braun ont également fait valoir à la commission vendredi qu'ils n'avaient pas été avisés au moment de leur arrestation que la manifestation à laquelle ils participaient était illégale et qu'ils n'avaient pas le droit d'y prendre part.

Les deux témoins ont raconté avoir été maltraités par les policiers, tout en admettant ne pas avoir porté plainte aux instances déontologiques concernées.

Des liens entre le blocage de Coutts et Ottawa?

Ces témoignages ont été suivis vendredi par celui du vétéran et fondateur du groupe d'extrême droite Diagolon, Jeremy MacKenzie, qui a participé à l'organisation du convoi de la liberté. M. MacKenzie a présenté son témoignage par visioconférence, puisqu'il est actuellement détenu dans une prison de la Saskatchewan.

Arrêté le 28 septembre dernier, M. MacKenzie est accusé d'agression, d'avoir pointé une arme sur un individu, de méfait et d'avoir manipulé une arme à autorisation restreinte de manière négligente. Ces chefs d'accusation sont liés à des événements survenus en novembre 2021 en Saskatchewan, et non à l'occupation d'Ottawa.

Un écran sur lequel apparaissent un procureur de la commission et Jeremy MacKenzie.

Le vétéran et fondateur du groupe extrémiste Diagolon, Jeremy MacKenzie, a témoigné par visioconférence à la commission Rouleau, puisqu'il est détenu dans une prison de la Saskatchewan.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Devant la commission, le fondateur de Diagolon a notamment été invité à expliquer ses liens et ceux de son groupe avec les personnes arrêtées au blocage de Coutts, en Alberta, dont Chris Lysack, accusé de complot en vue de commettre un meurtre. M. Lysack aurait voulu, avec d'autres, attenter à la vie d'agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Des armes, des munitions et du matériel militaire ont entre autres été saisis en lien avec cette affaire. Sur des gilets pare-balles, on peut notamment voir le drapeau du groupe Diagolon, qui consiste en une diagonale blanche sur fond noir. M. MacKenzie, qui a admis avoir rencontré M. Lysack en personne deux fois, a toutefois soutenu qu'il est possible que la GRC ait elle-même apposé le drapeau sur les vestes.

Je suis sceptique à l'égard de la GRC, tout particulièrement, mais des autorités policières du Canada, qui ont un historique quant à ce genre de chose, donc ce n'est pas hors du royaume des possibles que quelque chose d'aussi facile à reproduire [que le drapeau de Diagolon] puisse être "planté" [par les autorités], a soutenu le vétéran.

De nombreuses armes sur des tables, devant un véhicule de la GRC.

La Gendarmerie royale du Canada a procédé à la saisie lundi d’armes d’épaule, de gilets pare-balles, d’armes de poing, d'une grande quantité de munitions et d'une machette, perquisitionnés dans trois remorques de manifestants à Coutts, en Alberta.

Photo : Gendarmerie royale du Canada

M. MacKenzie a aussi déclaré qu’il ne maîtrise pas nécessairement les membres de son groupe et qu’il n’a jamais encouragé qui que ce soit à apporter des armes aux manifestations ou à être violent. Au contraire, il a appelé au calme à plusieurs reprises, a-t-il soutenu, vidéos à l'appui. Or, il a tout de même dû s’expliquer au sujet d'autres vidéos, publiées en ligne, dans lesquelles ses propos s’apparentaient à une sorte d’appel aux armes.

Tout au long de son témoignage, Jeremy MacKenzie s'est appliqué à minimiser le caractère extrémiste de Diagolon, perçu par la GRC comme un réseau de miliciens armés, préparés à la violence et considérant qu'une guerre civile est nécessaire, selon des preuves présentées devant la commission.

M. MacKenzie, qui utilise le surnom de Raging Dissident pour publier sur les réseaux sociaux, estime que son groupe a été dépeint ainsi en grande partie par des acteurs des médias de masse mal intentionnés. Pour lui, il ne s'agit certainement pas de quoi que ce soit qui puisse ressembler à une milice.

Jeremy MacKenzie, qui se décrit comme un animateur de balado et un humoriste, estime plutôt qu'il s'agit d'un groupe satirique, tiré de son imaginaire, qui a fini par évoluer en une communauté en ligne, majoritairement composée de vétérans ou d'ex-agents de police – puisque son message résonne auprès de ce type de personnes, a-t-il soutenu.

Crises intestines et fuites policières

Depuis mardi, une dizaine de leaders du prétendu convoi de la liberté ont défilé devant le juge Paul Rouleau et ont notamment décrit les crises intestines qui ont surgi au plus fort des événements, un peu à l’image de celles qui ont divisé les différents corps de police en regard des méthodes à employer pour mettre fin à l’occupation.

L’avocat principal des organisateurs du rassemblement, Keith Wilson, a par ailleurs révélé mercredi que ses clients avaient bénéficié de fuites policières, ce qui a conduit le SPO à ouvrir une enquête cette semaine.

Un ex-agent de sécurité de Justin Trudeau pourrait avoir divulgué de l’information aux manifestants concernant l'emploi du temps du premier ministre, a-t-on appris vendredi matin. Et son profil serait similaire à celui de Daniel Bulford, selon CBC, le réseau anglais de Radio-Canada. M. Bulford, qui a démissionné de la GRC en raison de l'obligation vaccinale, est le dernier témoin à être entendu vendredi.

Dans sa déclaration préalable aux audiences publiques de la commission, M. Bulford a nié catégoriquement être à l'origine de cette fuite.

« Je n'ai jamais divulgué une quelconque information à qui que ce soit obtenue dans le cadre de mes fonctions comme membre de la GRC et de l'équipe d'intervention d'urgence. »

— Une citation de  Daniel Bulford, ex-agent de la GRC, organisateur du « convoi de la liberté »
Daniel Bulford en train de témoigner devant la commission.

Daniel Bulford, un ancien agent de la GRC opposé aux restrictions sanitaires, témoigne devant la commission Rouleau. Il a démissionné en raison de l'obligation vaccinale.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Pendant son témoignage, M. Bulford, qui était responsable de la sécurité du convoi en raison de son expérience comme agent hautement formé de la GRC, a aussi soutenu ne pas avoir été au courant, au moment de l'occupation, que des informations policières privilégiées étaient divulguées à des leaders du convoi, comme l'a révélé Me Wilson.

M. Bulford a aussi été largement questionné sur la multitude de menaces avérées ou potentielles qui ont circulé, de même qu'au sujet d'altercations qui ont eu cours pendant l'occupation. Menaces et altercations dont il a généralement nié l'existence ou qu'il a attribuées à des personnes extérieures au convoi, voire à des contre-manifestants.

À ce jour, la commission a entendu 31 des 70 témoins cités à comparaître, dont l'ex-maire d'Ottawa Jim Watson. Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a aussi reçu une citation à comparaître, qu’il conteste. Ses avocats et ceux de la commission ont fait valoir leurs arguments en cour fédérale, mardi. Un juge a mis la cause en délibéré.

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