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Hydro-Québec a versé des millions de dollars à McKinsey pour l’aider à gérer ses barrages

Depuis 2016, la firme de consultants McKinsey a obtenu 27 contrats d’une valeur totale de 38 M$ pour aider la société d'État à prendre des décisions, ce qui suscite de la grogne au sein de la société d'État.

Une vue de Manic-5, le plus haut barrage à voûtes multiples et à contreforts du monde.

Depuis six ans, Hydro-Québec a versé 31 millions de dollars à McKinsey, a appris Radio-Canada. Un autre montant de 7 millions de dollars doit être versé pour la réalisation de mandats en cours.

Photo : Radio-Canada / Marie-Jeanne Dubreuil

Avant de lancer des travaux de réfection d'une centrale hydroélectrique, Hydro-Québec fait valider sa décision auprès du cabinet-conseil McKinsey, a appris Radio-Canada. Et ce n'est pas le seul rôle joué, en coulisses, par cette firme américaine dans les affaires de la société d'État québécoise.

Hydro-Québec confirme que ce cabinet travaille sur des mandats stratégiques, des questions d'approvisionnements et des innovations. Au cours des six dernières années, la société d'État a versé 31 millions de dollars à McKinsey et doit encore lui payer 7 millions pour des mandats en cours.

Des experts et des sources à l'interne s'interrogent toutefois sur l'ampleur et sur la pertinence de cette relation d'affaires. Hydro-Québec assure que cette firme de consultants lui fait économiser de l'argent et que les secrets industriels sont bien protégés.

Des consultants qui assistent aux réunions

Dans certains dossiers, il y a tout le temps des gens de McKinsey aux réunions, raconte un cadre d'Hydro-Québec qui n'est pas autorisé à parler publiquement. Ça frustre beaucoup de gens.

L'influence des cabinets-conseils

Consulter le dossier complet

Une main tenant un stylo signe un chèque.

Tout comme avec le gouvernement Legault durant la pandémie, McKinsey ne prend pas les décisions, mais la firme joue un rôle clé dans le processus de prise de décisions pour valider des choix. Ça alourdit le processus, dénonce ce gestionnaire.

Souvent, les consultants arrivent à la même conclusion que les ingénieurs initialement, ajoute cette source. C'est quoi, l'intérêt?

Il y a une perte de confiance, de courage. Ça devient une culture d’entreprise.

Une citation de Un cadre d'Hydro-Québec qui a requis l'anonymat

Ils sont écoutés aveuglément par moments, constate une autre source interne qui a requis l'anonymat. Une troisième source s'interroge quant à elle sur la sous-traitance d’une expertise dont l’État devrait disposer.

Certains contrats sans appels d'offres

Sur les 38 millions de dollars de contrats accordés, des contrats d'une valeur de 5,8 millions l'ont été sans appel d'offres, par entente de gré à gré. Le mode de sollicitation utilisé pour l’ensemble des dossiers respecte le cadre réglementaire, assure Hydro-Québec.

Hydro-Québec veut se faire « challenger »

L'an dernier, McKinsey a obtenu un contrat de 5 millions de dollars d'Hydro-Québec pour analyser les coûts et la pertinence de travaux de réfection dans les centrales hydroélectriques jusqu'en 2024. C’est de l’expertise qu’on a chez nous, mais on cherche à valider les décisions, explique le porte-parole de la société d'État, Maxence Huard-Lefebvre.

Maxence Huard-Lefebvre, porte-parole d'Hydro-Québec

Maxence Huard-Lefebvre est porte-parole d'Hydro-Québec.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

En interne, Hydro-Québec utilise même un concept inspiré de McKinsey, appelé « solution technique optimale », dont l'objectif consiste à ne dépenser ni trop ni trop peu pour un projet.

C’est bon de requestionner ses pratiques, des fois, puis de se challenger et de se demander si on investit les bonnes sommes [...] Ça peut nous confirmer qu’on est sur la bonne voie.

Une citation de Maxence Huard-Lefebvre, porte-parole d'Hydro-Québec

Hydro-Québec fait aussi valoir qu'elle tire profit du réseau international de la firme, qui lui permet de se tenir au fait des meilleures pratiques à l’échelle mondiale et de prendre des décisions éclairées par la suite.

Par exemple, McKinsey a aidé Hydro-Québec à se positionner dans les marchés d'innovation. On peut penser aux matériaux de batteries et à tout ce qui se fait dans nos instituts de recherche, explique Maxence Huard-Lefebvre.

On veut rester des leaders mondiaux. C’est un domaine qui évolue vite partout.

Une citation de Maxence Huard-Lefebvre, porte-parole d'Hydro-Québec
Quelqu'un règle un thermostat mural.

McKinsey a conseillé Hydro-Québec lors de l'élaboration de la filiale Hilo, lancée en 2020, pour réduire la consommation d'électricité durant les pointes hivernales.

Photo : getty images/istockphoto / Cunaplus_M.Faba

Des experts s'interrogent

Le professeur Sylvain Audette, membre associé à la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal, estime que le recours aux consultants comme McKinsey peut être utile, « avec parcimonie », pour éviter des embauches ponctuelles, pour analyser des pratiques internationales ou pour valider une décision.

En revanche, il met Hydro-Québec en garde contre les risques de dérive.

Il faut éviter de devenir dépendant d’une seule firme, où elle devient tellement imbriquée dans les processus qu’elle fait partie des employés [...] en négligeant le développement des expertises à l’interne, dit-il.

J’espère que ces firmes ne sont pas là pour influencer les décisions.

Une citation de Sylvain Audette, membre associé à la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal
Normand Mousseau est assis sur une chaise et regarde son interlocuteur.

Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal

Photo : Radio-Canada

De son côté, le directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal, Normand Mousseau, pense qu'en matière de planification, ce n’est pas mauvais de voir quelles sont les tendances ailleurs, mais il dit regretter que, souvent, on utilise les consultants pour se faire dire ce qu’on veut entendre, afin d'obtenir une « caution ».

C’est ça aussi, le rôle des consultants : pouvoir se faire dire ce qu’on veut qu’on nous dise. Et les consultants sont bons pour comprendre ça. Après, c’est plus facile de justifier des décisions plus difficiles.

Une citation de Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal

Plus de mandats en interne depuis l'arrivée de Sophie Brochu

Selon nos sources, le recours à la firme McKinsey s'était accéléré du temps de l'ex-PDG Éric Martel à compter de 2016. Toutefois, l'actuelle PDG, Sophie Brochu, aurait la volonté d'avoir plus recours à l'expertise interne. Depuis 2020, nous avons renforcé notre équipe interne de planification stratégique, indique d'ailleurs le porte-parole d'Hydro-Québec.

Un risque pour les secrets industriels?

McKinsey travaille pour de nombreux clients publics et privés dont les intérêts peuvent être divergents. Cette firme a pour habitude de ne pas divulguer avec qui elle fait affaire.

Selon une de nos sources à Hydro-Québec, si les autres clients de McKinsey apprenaient des infos sur les données d’exportation et sur les données de puissance d'Hydro-Québec, ça pourrait les aider à mieux soumissionner sur des contrats.

« Oui, il y a un risque » que les connaissances de la société d'État québécoise soient diffusées ailleurs, selon Sylvain Audette, de HEC Montréal.

Ces consultants, même s’ils signent une clause de confidentialité, s’ils font un mandat pour un autre [client], leur cerveau n’est pas effacé.

Une citation de Sylvain Audette, membre associé à la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal

Le professeur Audette rappelle que lors de réunions auxquelles ils participent, les consultants peuvent avoir accès à des informations qui ne sont pas nécessairement couvertes par les ententes de confidentialité.

Ce n’est pas quelque chose qu’on voit comme un risque, répond le porte-parole de la société d'État. Les grands secrets industriels d’Hydro-Québec, on ne les donne pas à nos consultants.

L'intérieur de la centrale Outardes-3

L'intérieur de la centrale Outardes-3

Photo : Radio-Canada / Marie-Jeanne Dubreuil

Nous ne divulguons pas d'informations confidentielles à l'extérieur ou à des tiers, assure pour sa part la firme McKinsey.

McKinsey vante son expertise

Le cabinet-conseil affirme que ses employés sont des leaders en consultation dans le secteur énergétique avec 3000 mandats dans ce domaine partout dans le monde depuis 2016.

Dans le cadre de ces projets, nous travaillons avec des organisations pour les aider à définir leur stratégie, à améliorer leurs opérations et à créer de la valeur, explique la firme par courriel en précisant qu'elle fournit à ses clients, par exemple Hydro-Québec, des repères et des balisages, des outils de diagnostic et des analyses.

Nous agissons en complément des compétences et outils de nos clients sur des questions très complexes et multidisciplinaires.

Une citation de Un courriel de la firme McKinsey à Radio-Canada, le 25 octobre 2022

La firme donne l'exemple de l’évolution des besoins des marchés limitrophes ou encore des meilleures pratiques en gestion de projets de déploiement de capital.

L'influence de McKinsey dans le monde

Cette firme américaine emploie 30 000 consultants dans 130 bureaux répartis dans 65 pays. (Nouvelle fenêtre)

Elle conseille tant des entreprises privées que des sociétés publiques. Le cabinet-conseil a fait parler de lui récemment au Québec en raison du rôle central qu'il a joué dans la gestion de la pandémie auprès du gouvernement Legault.

McKinsey a conseillé de nombreux gouvernements nationaux pour lutter contre la COVID-19, notamment ceux des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne, du Mexique... En France, une enquête du Sénat (Nouvelle fenêtre) a conclu que le gouvernement avait sous-traité la gestion de sa crise.

Une goutte d'eau dans les dépenses d'Hydro-Québec

Ces montants, bien qu’ils paraissent importants, ne sont pas significatifs dans l’ensemble, dit le porte-parole d'Hydro-Québec Maxence Huard-Lefebvre, qui rappelle que la société d'État gère des actifs d'une valeur de 85 milliards de dollars. Il affirme même que ces consultants lui font économiser de l'argent au bout du compte : Leurs bénéfices sont importants.

Les projets de réfection de barrages coûtent des centaines de millions de dollars chaque année. Hydro-Québec veut accroître la capacité de ses vieilles centrales de 2000 mégawatts (MW) pour obtenir davantage de puissance.

Avec la transition énergétique et les nouvelles technologies, tout va tellement vite que c’est des montants qui sont somme toute raisonnables pour être certains que les décisions prises sont éclairées.

Une citation de Maxence Huard-Lefebvre, porte-parole d'Hydro-Québec

Ce que McKinsey n'a pas fait

Hydro-Québec précise que McKinsey n'a pas travaillé sur l'évaluation des besoins additionnels de 100 térawattheures (TWh) d'ici 2050. La firme n'a pas non plus joué un rôle dans l'acquisition récente de 13 centrales aux États-Unis ou dans la réflexion sur les tarifs d'électricité.

Par ailleurs, l'analyse en cours du potentiel hydroélectrique restant au Québec est entièrement conduite par des équipes de l'interne, assure la société d'État. McKinsey le confirme : Nous ne sommes pas ni n’avons été impliqués dans la définition des stratégies de croissance du parc de production d’Hydro-Québec.

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