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La pleine conscience, une arme contre les traumatismes et le régime iranien

Des femmes assises par terre s'étirent en levant leurs bras dans les airs.

Les techniques de pleine conscience et de méditation séduisent beaucoup d'Iraniens qui cherchent une manière de se rassembler et de surmonter leurs traumatismes.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Pour surmonter leurs traumatismes, de plus en plus d’Iraniens se tournent vers la pleine conscience et la méditation. Ces pratiques condamnées par le régime iranien témoignent du vide spirituel engendré par le schisme grandissant entre la théocratie des ayatollahs et les aspirations du peuple iranien, selon des experts.

Dans la grande salle adjacente à la cuisine de la pâtisserie iranienne Miraas Café & Pastry, située à Vaughan, au nord de Toronto, une soixantaine de femmes sont assises sur leurs tapis de yoga. La pièce est tellement pleine que plusieurs doivent s'asseoir sur des chaises adossées aux murs.

Quelques sanglots percent le silence. Une femme penche la tête vers l’avant et éponge ses larmes avec un mouchoir.

Nous avons traversé une révolution, une guerre, des souffrances, le processus d’immigration et maintenant que nous sommes témoins de ce qui se passe [en Iran], nous devons pratiquer l’amour de soi, prendre soin de nous, parce que personne d’autre le fera pour nous, dit à ses élèves Bibi Rosa, qui guide la séance de pleine conscience d’une voix douce.

La mort de Mahsa Amini, le mois dernier, et la vague de manifestations qui se sont ensuivies ont réveillé de profonds traumatismes chez les Iraniens de la diaspora. Le besoin de se rassembler est plus important que jamais pour la communauté, explique Bibi Rosa.

« Les gens peuvent ainsi se rendre compte qu’ils ressentent la même colère, la même honte de ne pas être là-bas, le même malheur, que tout le monde a de la difficulté à dormir »

— Une citation de  Bibi Rosa
Des femmes manifestent.

À Toronto comme dans d'autres villes canadiennes, de nombreuses personnes ont manifesté leur solidarité envers les femmes iraniennes.

Photo : afp via getty images / GEOFF ROBINS

Le spécialiste du Moyen-Orient au Centre d’études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, Vahid Yücesoy, lui-même d’origine iranienne, abonde dans le même sens.

Les Iraniens ont tenté de changer leur sort à plusieurs reprises pour malheureusement se buter à plusieurs embûches. [...] Chaque fois qu'il y a des échecs, ça crée des traumatismes, ça crée des déceptions, ça crée des situations insupportables, dit-il.

« C'est un régime qui pénètre dans toutes les sphères de la vie. [...] Ça a créé une sorte de dépression, de traumatisme qui affecte beaucoup les Iraniens, même à l'exil. »

— Une citation de  Vahid Yücesoy, spécialiste du Moyen-Orient

La pleine conscience comme exutoire

Née en Iran quelques années seulement après la révolution islamique de 1979, Bibi Rosa a grandi sous les bombes de la guerre Guerre Iran-Irak, les diktats de sa famille et ceux de la police des mœurs. Elle raconte avoir été battue en pleine rue alors qu’elle se promenait avec son fiancé et menacée de mort à plusieurs reprises par son père.

J’allais à l’université, mais j’étais incapable de me concentrer. Mes traumatismes ont commencé à se manifester à travers différents problèmes de santé physique et mentale, raconte Bibi Rosa, qui souffre entre autres de fibromyalgie, une maladie chronique constituée de douleur générale qui selon elle, est directement liée à ses traumatismes.

C’est sa thérapeute canadienne qui l’a introduit à la pleine conscience, une forme de méditation qui consiste à vivre le moment présent.

Aujourd’hui âgée de 41 ans, elle enseigne cette technique en persan sur Internet et les réseaux sociaux. Ses cours sont suivis par des dizaines de milliers de personnes, dont la majorité vit en Iran.

La preuve selon elle que cette pratique offre un exutoire indispensable dans une théocratie de plus en plus oppressante.

Beaucoup d'étudiants prennent part à nos séances de méditation et sentent qu’ils ont une plateforme, un espace sécuritaire pour parler. Cela fait ressurgir beaucoup de traumatismes et nous les aidons à découvrir la manière dont cela les affecte, explique Bibi Rosa.

Une pratique risquée en Iran

L’intérêt grandissant des Iraniens pour les pratiques comme la méditation, le yoga et la pleine conscience ne surprend pas Vahid Yücesoy.

La religion, au cours des quatre dernières décennies, a créé une énorme déception auprès de la population. Cela a éloigné les Iraniens de la religion et de l'islam et a créé un vide spirituel. [...] Donc, ce genre de spiritualisme est de plus en plus commun et répandu dans le pays, soutient-il.

Bibi Rosa médite avec un groupe de femmes.

Bibi Rosa, une immigrante iranienne, enseigne la méditation et de pleine conscience en persan à la diaspora iranienne et aux adeptes de la pratique en Iran.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Les gens cherchent d’autres manières de s’apaiser, croit elle aussi Azadeh Satloo, venue participer à l’atelier de Bibi Rosa.

En Iran, ceux qui osent dévier de la doctrine officielle s’attirent cependant les foudres du régime. Les adeptes de la pleine conscience ne font pas exception.

Bibi Rosa affirme que plusieurs membres de sa communauté ont reçu des menaces de la part du régime.

Un de ses mentors, le moine iranien bouddhiste zen Dotetsu Zenji, aujourd’hui installé à Londres, dit même avoir été arrêté et torturé. Le régime l’a également empêché d’enseigner la méditation.

Ils craignent que les jeunes soient attirés vers quelque chose de nouveau, dit-il.

Plus qu'une pratique spirituelle, Bibi Rosa voit d’ailleurs ses enseignements comme un acte de résistance face au régime.

Comprendre que le bien et le mal, tout cela arrive dans la vie. Questionner l’existence de l’enfer et du paradis, parler de cela peut vous envoyer en prison et signer votre arrêt de mort, dit-elle.

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