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Écoscéno donne une deuxième vie aux décors de théâtres et de musées

Une étudiante en gestion culturelle de Montréal a décidé de rompre avec la pratique des décors jetables dans le milieu des arts. Avec trois amies, elle a fondé un organisme à but non lucratif qui est en train de faire boule de neige. Écoscéno met en réseau les différents joueurs du milieu pour assurer le réemploi du matériel de scène, en plus de les former à l’importance de l’économie circulaire.

Une femme sur une échelle tient un meuble en bois sur une étagère dans un grand entrepôt.

L’entreprise Écoscéno a commencé ses activités en octobre 2019. Elle a maintenant remis en circulation des centaines de tonnes de matériaux qui ont été utilisés dans des décors à Québec, à Montréal et dans les environs.

Photo : Avec la gracieuseté d'Écoscéno / Photo : Yanick Macdonald

C’est une petite révolution qui prend forme dans l’entrepôt d’un vaste bâtiment de l’est de Montréal, près du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine. Au beau milieu des hauts rayonnages où sont rangées des meubles, des accessoires de décor et des matériaux de construction, Anne-Catherine Lebeau est assise à son bureau. Comme pour marquer l’importance de sa présence dans cette caverne d’Ali Baba, devenue réalité grâce au soutien du Théâtre Duceppe, qui lui prête en partie son entrepôt.

Anne-Catherine Lebeau devant un bureau.

Anne-Catherine Lebeau, fondatrice d’Écoscéno, a remporté cette année un des 20 prix Novae pour son volet d'écoconception qui encourage les créateurs à concevoir des décors pour qu’ils aient une deuxième vie.

Photo : Radio-Canada

Actuellement, à la fin d’un spectacle, d’une exposition ou d’un tournage d’une publicité, la très grande majorité des matériaux utilisés sont jetés. Tapis, panneaux, plateformes, meubles, rideaux de scène et prélart aboutissent dans des conteneurs parce qu'il n’y a pas de place pour les conserver, les remiser, ou parce qu'on ne pense aux conséquences de ces rebuts sur l’environnement.

On s’est dit que cela n’avait pas de bons sens et qu’il fallait faire quelque chose. Elle et trois de ses amies avaient ce sentiment commun. « On a tous des enfants. Qu’est-ce qu’on est en train de faire? On pose nos petits gestes quotidiens pour la planète à la maison, mais dans nos vies professionnelles, on remplit des conteneurs de matériaux neufs! Il y a une contradiction tellement intense.

Son retour aux études à la maîtrise en Gestion d'organismes culturels à HEC Montréal l’a aussi éclairée. Dans mes cours, on ne parlait jamais d’environnement. J'étais très mal à l’aise avec ça . C’est finalement grâce à un cours sur la décroissance qu'elle a découvert le milieu de l’innovation sociale. Elle a ensuite été initiée au concept d’économie circulaire. Deux thématiques qui l’ont convaincue. Avec ces façons de penser, j’en suis venue à la conclusion qu’on était capable de transformer les pratiques du domaine culturel. Son mémoire de maîtrise est d’ailleurs devenu le premier plan d’affaires d’Écoscéno.

Anne-Catherine Lebeau dans son entrepôt.

Anne-Catherine Lebeau dans l’entrepôt d’Écoscéno, où se trouvent des tapis, des panneaux, des plateformes, des meubles, des rideaux de scène, du prélart, mais aussi (dans le centre de la photo) une machine à neige, entre autres. L’organisme les met en vente pour assurer leur réemploi.

Photo : Radio-Canada

Anne-Catherine Lebeau déplore qu’il n’existe pas de données sur les quantités de matières jetées dans le secteur culturel au Québec. Mais une chose est certaine, selon elle, pour les créateurs du milieu, c’est très lourd à porter de jeter tout ça aux poubelles. Ça peut créer une détresse psychologique réelle.

Jeter est vraiment la dernière option dans les actions à privilégier. Beaucoup d’argent s’en va aux poubelles. Nous sommes appelés à faire de gros changements systémiques. Écoscéno, c’est un banc d'essai intéressant pour donner une impulsion dans ce sens-là, estime sa fondatrice.

Depuis sa création, Écoscéno évalue qu’il a remis en circulation 218 tonnes de matériaux, formé 569 participants et sensibilisé plus de 390 organismes culturels à des pratiques écoresponsables.

Plus globalement au Québec, un fait demeure : les secteurs de la construction, de la rénovation et de la démolition sont d’importants générateurs de résidus. La professeure de génie de la construction à l’École de technologie supérieure à Montréal (ETS), Annie Levasseur, le confirme. Elle rappelle que ce sont les plus grands consommateurs de ressources naturelles et les plus grands producteurs de déchets destinés à l’enfouissement.

Annie Levasseur à son poste de travail.

Le travail d’Annie Levasseur consiste aussi à accélérer la transition du milieu de la construction vers une économie circulaire.

Photo : Radio-Canada

Au Québec, l’économie circulaire ne représente que 3,5 % de l’ensemble de l’activité économique et le secteur de la construction ne fait pas mieux que ça, affirme Annie Levasseur, qui est aussi associée au Centre d’études et de recherches intersectorielles en économie circulaire, le CERIEC. Produire des matériaux demande énormément d’énergie. Ce qui explique qu'à lui seul, le secteur de la construction émet 40 % des GES dans le monde.

Annie Levasseur trouve le travail d’Écoscéno vraiment très bien pour ce qui est des conséquences environnementales évitées. Ça se fait à petite échelle, mais ça reste important parce que chaque secteur doit faire un effort. Et en plus, ça peut faire des petits ailleurs, croit la professeure, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la mesure de l’impact des activités humaines sur les changements climatiques.

La directrice générale du Conseil québécois des événements écoresponsables, Caroline Voyer, peut témoigner de la contribution tangible d’Écoscéno. Tout le monde a entendu parler d’Écoscéno dans les arts vivants au Québec. Anne-Catherine a réussi à élargir le cercle d’initiés. Les gens ne se sentent plus seuls. Ils deviennent partie d’une communauté, constate-t-elle.

Et la réception est tellement favorable, selon Caroline Voyer, qu’il y a un manque de place pour entreposer les matériaux qui pourraient être réutilisés. Ça peut créer des frustrations, admet-elle.

Portrait de Caroline Voyer.

Caroline Voyer, directrice générale du Conseil québécois des événements écoresponsables

Photo : Caroline Voyer

Autre signe de l'intérêt des différents acteurs du milieu de la scène, les formations données par Écoscéno intéressent la Canadian Green Alliance, qui travaille à instaurer des méthodes viables pour l’environnement dans les théâtres canadiens. Puis les universités de Calgary, Regina et Moncton sont entrées en contact avec Écoscéno pour former leurs étudiants à l’écoconception dans leur futur travail dans le secteur culturel.

Comment accélérer le virage? La fondatrice d’Écoscéno, Anne-Catherine Lebeau, est d’avis qu’il faut obliger les organismes culturels à rendre des comptes en matière environnementale.

L’Angleterre a créé la norme Theatre Green Book. Ainsi, pour être considéré comme écoresponsable, il faut qu’au moins 50 % des matériaux utilisés dans les décors, les costumes et les accessoires soient issus du réemploi. À la fin du spectacle, au moins 65 % des éléments de la production doivent être réutilisés pour d’autres projets.

Il faut une volonté politique de la part des ministères provinciaux. On aimerait que le gouvernement établisse une feuille de route vers l’économie circulaire, conseille Annie Levasseur.

Aux yeux de la professeure à l’ETS Annie Levasseur, il est temps que Québec montre la voie et que les ministères se donnent des objectifs pour que ça devienne des politiques, puis des lois et des règlements, et que ça donne lieu à des actions concrètes comme des subventions, par exemple, un peu comme on le voit en ce moment avec la question des gaz à effet de serre.

Cette volonté d’agir, la directrice générale du Conseil québécois des événements écoresponsables, Caroline Voyer, l'observe dans le milieu culturel. En ce moment, avec la crise des changements climatiques, tout le monde veut connaître son empreinte carbone.

Elle ajoute que les bailleurs de fonds commencent à exiger des efforts concrets en développement durable de la part des organisateurs d’événements culturels. Mais il faut, selon elle, des outils et de la formation pour concrétiser le développement durable. Les gens se sentent démunis. Ça leur semble insurmontable de faire un bilan carbone.

Quels sont les freins à l’économie circulaire?

En attendant, de leur côté, les responsables du Centre d’études et de recherches intersectorielles en économie circulaire, le CERIEC, ne restent pas les bras croisés. Avec l’aide financière du Mouvement Desjardins et du ministère de l'Économie et de l’Innovation du Québec, le centre a instauré l’an dernier 16 projets de recherche qui visent à trouver des solutions bénéfiques pour l’environnement, à les mettre en pratique et à les faire connaître.

Annie Levasseur précise que cela peut être au début du cycle de vie des matériaux, c'est-à-dire dans leur conception, ou encore à la fin de leur cycle de vie.

On les appelle des laboratoires vivants d’accélération de l’économie circulaire et sectorielle. On a réuni 150 partenaires différents, comme des ingénieurs, des architectes, des contracteurs, des fabricants de matériaux et des récupérateurs, entre autres. Et avec l’expertise de chacun, on fait des ateliers pour voir quels sont les freins, les barrières à l’économie circulaire dans le monde de la construction, explique Annie Levasseur. Parmi ces freins, elle cite le Code du bâtiment, qui empêche de réutiliser les matériaux.

La plupart des projets de ces laboratoires vivants seront terminés dans deux ans. Et ce sera alors l’étape de la démonstration. La professeure cite à titre d’exemple les fenêtres des bâtiments. Il n’existe en ce moment aucune filière de récupération lorsque vient le temps de les remplacer. À terme, il y aura trois lieux au Québec où des entreprises vont installer des plateformes pour récupérer les matières de ces vieilles fenêtres, explique-t-elle.

La construction, c’est un domaine où on réfléchit très peu à l’économie circulaire, affirme Annie Levasseur. Le problème, c’est que l’enfouissement ne coûte presque rien. Et s’il est si peu cher, c’est parce que ses coûts pour l’environnement ne sont pas reflétés dans l’équation. C’est du gaspillage d’énergie, de matériaux quand on envoie tout à l’enfouissement. Il faut des mesures fiscales pour encourager les bonnes pratiques environnementales, mettre en place les chaînes d’approvisionnement, les débouchés.

Mais il y a aussi quelques initiatives encourageantes. Le consortium responsable du démantèlement du pont Champlain, Nouvel Horizon St-Laurent, a opté pour la déconstruction écoresponsable de l’imposante infrastructure plutôt que pour sa simple démolition. Cela signifie que les matériaux sont triés, recyclés, récupérés ou réutilisés. Selon le gestionnaire de projet et constructeur Pomerleau, membre du consortium, 253 000 tonnes de béton et 175 000 tonnes d’acier seront récupérées ou recyclées.

Annie Levasseur affirme que c'est une des premières grandes structures au Québec, sinon au Canada, à bénéficier d’un démantèlement écoresponsable. Selon elle, « c'est très intéressant. Ce genre d’initiatives commence à peine dans le milieu ».

Un monde zéro déchet implique de réduire, de réparer, de réutiliser, de recycler, de réinventer, de revendiquer et, surtout, de refuser. Refuser ce dont on n'a pas besoin. Mais pour Anne-Catherine Lebeau, cela veut aussi dire refuser de jeter.

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