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Le Nobel de la paix remis à un militant bélarusse et à des ONG russe et ukrainienne

Une photo d'Ales Bialiatski placée à côté de celles des lauréats du prix Nobel de la paix des années précédentes dans le jardin de l'Institut Nobel d'Oslo.

En prison depuis juillet 2021, Ales Bialiatski est la quatrième personnalité de l'histoire à être couronnée du Nobel de la paix en détention.

Photo : Associated Press / Rodrigo Freitas

Agence France-Presse

Trois « champions » russe, ukrainien et bélarusse de la lutte pour les libertés civiles ont décroché vendredi un Nobel de la paix assorti d'une critique du régime « autoritaire » et répressif de Vladimir Poutine, en pleine guerre en Ukraine.

Le prestigieux prix a été conjointement attribué au militant bélarusse Ales Bialiatski, en prison dans son pays, à l'ONG russe Memorial – frappée par un ordre de dissolution des autorités russes – et au Centre ukrainien pour les libertés civiles qui s'emploie à documenter les crimes de guerre russes dans le conflit en cours.

Le comité Nobel norvégien souhaite honorer trois champions remarquables des droits de la personne, de la démocratie et de la coexistence pacifique dans les trois pays voisins que sont le Bélarus, la Russie et l'Ukraine, a déclaré sa présidente Berit Reiss-Andersen.

S'il a tenu à marquer le coup face à la guerre en Ukraine, qui a plongé l'Europe dans sa plus grave crise sécuritaire depuis la Seconde Guerre mondiale, le comité s'est gardé de critiquer frontalement le président russe Vladimir Poutine, qui a lancé l'invasion de son voisin ukrainien le 24 février.

Interrogée pour savoir s'il s'agissait d'un cadeau empoisonné pour l'homme fort du Kremlin, qui fête vendredi ses 70 ans, Mme Reiss-Andersen a affirmé que le prix n'était pas dirigé contre lui, mais que son régime autoritaire, comme celui du Bélarus, devait cesser la répression.

Ce sont trois défenseurs des droits de la personne qui reçoivent le prix Nobel de la Paix aujourd'hui. Et ils ont en commun d'oeuvrer dans des pays touchés par la guerre soit l'Ukraine, le Bélarus et la Russie. Et tous directement ou indirectement sont en lutte contre le régime de Vladimir Poutine : le Centre ukrainien pour les libertés civiles, l'ONG russe Memorial et l'activiste bélarusse Ales Beliatski. Le récit de Lise Villeneuve.

« Ce prix ne s'adresse pas à Vladimir Poutine ni pour son anniversaire ni dans un autre sens, sauf que son gouvernement, comme le gouvernement bélarusse, constitue un gouvernement autoritaire qui réprime les militants des droits de la personne. »

— Une citation de  Berit Reiss-Andersen, présidente du comité Nobel norvégien

En guise de réaction, un tribunal de Moscou a prononcé dans la soirée la saisie des bureaux de Memorial. Le régime bélarusse a lui affirmé qu'Alfred Nobel, l'inventeur du prix, se retourne dans sa tombe.

Mme Reiss-Andersen a exhorté Minsk à libérer Ales Bialiatski, fondateur du Centre de défense des droits de l'homme Viasna (printemps). Le militant de 60 ans a été de nouveau jeté en prison lors des manifestations massives contre la réélection, jugée frauduleuse par les Occidentaux, du président autoritaire Alexandre Loukachenko en 2020.

Rassemblant des dizaines de milliers de manifestants pendant des mois, le mouvement de contestation a été durement maté : arrestations de masse – au moins 37 000, selon l'ONU – tortures, exils forcés et emprisonnements d'opposants, de journalistes et de responsables d'ONG.

En exil, la cheffe de file de l'opposition bélarusse, Svetlana Tikhanovskaïa, généralement considérée comme la véritable vainqueure du scrutin de 2020, a salué la reconnaissance d'un combat pour la liberté.

Au pouvoir depuis 1994 et soutenu de longue date par Moscou, M. Loukachenko a fait de son pays l'un des très rares alliés de la Russie dans son offensive contre l'Ukraine.

Cofondée en 1989 par un autre Nobel de la paix, Andreï Sakharov, Memorial (Nouvelle fenêtre) s'est, elle, imposée comme un acteur incontournable dans le domaine des droits en Russie, faisant la lumière sur les crimes staliniens, puis sur les exactions commises en Tchétchénie ou par les paramilitaires russes en Syrie.

Jusqu'à ce que la justice russe ordonne sa dissolution l'hiver dernier pour des violations d'une loi controversée sur les agents de l'étranger.

Svetlana Tikhanovskaïa marchant d'un pas déterminé.

Adversaire de Loukachenko à l'élection présidentielle d'août 2020, Svetlana Tikhanovskaïa s'est exilée en Lituanie avec ses enfants.

Photo : Getty Images / Dan Kitwood

Ce prix donne de la force morale [...] à tous les militants russes des droits de la personne, a dit à la presse le président de Memorial international, Ian Ratchinski. C'est un honneur d'être [lauréats] ensemble avec le Centre ukrainien pour les libertés civiles, a noté Oleg Orlov, figure historique de l'ONG.

Quant à Lev Ponomarev, 81 ans, un autre cofondateur exilé à Paris où il a reçu l'asile politique, il a estimé que le bon choix aurait été de donner le prix Nobel – s'ils veulent soutenir la Russie au moment où elle connaît son régime le plus dur – à des figures politiques comme Alexeï Navalny, l'opposant emprisonné et condamné à neuf ans de détention.

Le Nobel avait déjà couronné l'an dernier un poil à gratter du Kremlin, le journaliste Dmitri Mouratov, rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, qui a aussi vu sa licence révoquée.

Documenter les crimes de guerre

Quant au Centre ukrainien pour les libertés civiles, il a été récompensé par le comité Nobel pour ses efforts en vue d'identifier et de documenter les crimes de guerre russes contre la population civile ukrainienne.

Sa cheffe, Alexandra Matviïtchouk, a demandé vendredi la création d'un tribunal international pour juger Vladimir Poutine.

Un conseiller de la présidence ukrainienne s'est pour sa part montré agacé que le prix soit partagé avec des organisations russe et bélarusse.

Selon des enquêteurs de l'ONU, la Russie s'est rendue coupable d'un nombre considérable de crimes de guerre, dont les bombardements russes sur des zones civiles, de nombreuses exécutions, la torture, les mauvais traitements ainsi que les violences sexuelles sur des victimes âgées de 4 à 82 ans.

En réaction au Nobel, le chef de l'ONU, Antonio Guterres, a salué vendredi la société civile, oxygène de la démocratie, tandis que le président américain Joe Biden a souligné le courage des trois lauréats face à l'intimidation et à l'oppression.

Outre les destructions et des morts innombrables sur le sol ukrainien, l'invasion russe a suscité la crainte d'une frappe nucléaire, menace brandie par M. Poutine, mis en difficulté par la contre-offensive lancée en septembre par l'armée ukrainienne.

Cette année, nous étions dans une situation avec une guerre en Europe, ce qui est extrêmement inhabituel, mais aussi face à une guerre qui a des effets globaux pour les gens sur toute la planète, a noté la présidente du comité Nobel, évoquant la menace d'un recours aux armes nucléaires et la pénurie alimentaire.

C'est donc une toile de fond très sombre, et il n'y a aucun signe de paix immédiate, a-t-elle déploré.

La saison des prix Nobel s’est amorcée lundi avec le Nobel de médecine, attribué au médecin suédois Svante Pääbo, fondateur de la paléogénomique.

Le Nobel de physique a été remis mardi au Français Alain Aspect, à l’Américain John Clauser et à l’Autrichien Anton Zeilinger, trois pionniers des mécanismes révolutionnaires de la physique quantique.

Le Nobel de chimie a consacré le Danois Morten Meldal, l’Américaine Carolyn Bertozzi et son compatriote Barry Sharpless. Le trio a été récompensé pour le développement de la chimie bioorthogonale.

Enfin, le Nobel de littérature a été remis jeudi à la Française Annie Ernaux et le courage de son œuvre autobiographique qui en a fait une figure féministe.

La saison Nobel se terminera lundi prochain avec le prix d'économie, ajouté en 1969 aux cinq traditionnels prix prévus dans le testament d'Alfred Nobel.

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