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Sur la route de la pénurie… de joie

Sur les routes du Québec, la pénurie de main-d'œuvre saute aux yeux. Partout, on réclame des employés. Mais ce qui frappe le plus, quand on s’arrête un peu dans les villes et les villages, c’est autre chose : peut-être une pénurie de rêves? Ce texte est le dernier de notre série Sur la route - À la recherche du Québec.

Une pancarte sur le côté d'une route bucolique.

Une pancarte « Bienvenue La Guadeloupe, une valeur sûre »

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De LA GUADELOUPE à L’AVENIR – Avant de partir, sur la grande carte plastifiée du Québec, nous avions désigné, Ivanoh et moi, deux villages dont les noms excitaient nos imaginaires. La Guadeloupe, en Beauce, et la municipalité de L’Avenir, dans le Centre-du-Québec.

Nous avions donc décidé que, pour notre dernière journée sur les routes du Québec, nous allions rouler de La Guadeloupe vers L’Avenir, d'une contrée ensoleillée vers les promesses de demain. L’Avenir fait toujours rêver et, à force d’évoquer ce village-symbole, nos esprits se sont emballés. De quoi serait fait l’avenir? L’avenir est en fait le point d'orgue du présent qui charrie le passé.

Au bar d’un charmant restaurant de La Guadeloupe, nous avons appris que, finalement, le village ne tient pas son nom tropical d’un pays des Antilles, mais d’un personnage catholique, comme tant de villages du Québec. Selon la légende, un curé qui a officié en Beauce au milieu du XXe siècle aurait insisté pour faire changer le nom de la municipalité, qui s'appelait jusqu’alors Saint-Évariste, pour rendre hommage à la Vierge qui serait apparue à un Autochtone au Mexique en 1551.

Le restaurant Les Cinq Moulins était plein. La Beauce industrieuse à l’heure du lunch. Peut-on parler de politique dans cette région? En Beauce ou ailleurs, dans les petites places, on garde notre vote secret. La COVID, la religion, la politique, si on parle de ça, ça pourrait mettre en péril le plaisir de prendre une bière avec nos chums, nos voisins. Ça n'en vaut pas la peine, m’a résumé Stéphane, notre voisin de tabouret, un grand roux aux yeux verts qui préférait que je n’écrive pas son nom de famille dans un texte.

Nous avons roulé vers Sherbrooke sur la route 108, sans doute l'une des plus belles du Québec. La Beauce y devient l'Estrie, et nos yeux profitent de paysages tout en rondeurs, avec vallées et lacs en contrebas.

Un autocar avec le visage de Dominique Anglade.

Par hasard, nous avons croisé Dominique Anglade et son équipe, qui ont couché au même hôtel que nous.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Coïncidence, la caravane libérale s’arrêtait au même hôtel que nous à Sherbrooke. Les élections, c’est un marathon, mais surtout une tournée bien orchestrée, un ballet impressionnant. D’abord, les agents de la Sûreté du Québec sont arrivés, débarquant des dizaines de complets sur des cintres, à la réception. Les agents de la SQ qui suivent les politiciens portent toujours des habits impeccables.

Un peu plus tard, l’autocar des médias a craché une dizaine de journalistes exténués, en cette fin de campagne. Une journaliste traînait son oreiller pour pouvoir dormir entre deux activités de la cheffe libérale. Ce soir-là, ils arrivaient de Magog, où Dominique Anglade avait joué à la disque-jockey dans un bar. Une image que son équipe a mise sur les réseaux sociaux.

Est-ce le hasard? Justement, personne sur la route ne nous a parlé des tweets, statuts, TikTok ou Instagram de candidats X, Y ou Z. Alors que les stratèges politiques scrutent à la loupe les réseaux de communication virtuelle, sur le terrain, c’est une autre histoire, une histoire de manque de joie démocratique. Combien de fois, depuis un mois, avons-nous entendu des phrases cyniques comme cette déclaration d'un résident du village d'Arundel, dans les Laurentides : Je vais voter pour mon chien!

Des dizaines de personnes de toutes allégeances politiques, de tous les âges, dans toutes les régions, nous ont expliqué leur déficit de confiance et ont soupiré en évoquant la pénurie de rêves proposés. Je vais voter le plus à gauche possible. Je vais voter pour l’environnement. Je vais voter contre Legault. Je vais voter pour la stabilité. Je vais voter pour le moins pire. Et le mot lien, comme dans troisième lien, nous l'avons entendu partout aussi. Jamais pour parler du tunnel projeté entre Québec et Lévis, mais plutôt pour déplorer que le sujet prenait trop de place en regard de ce qui préoccupait ces électeurs, sur la route du Québec vers l’avenir.

Et pour l’heure, le Québec, partout, se demande où est allé tout ce monde qui avait des heures de disponibilité. Ivanoh et moi, nous nous sommes amusés à croquer les offres d’emploi les plus originales. Celle d’un Tim Hortons de l’Outaouais a gagné notre cœur : elle promet aux futurs employés, littéralement, une infusion de bonheur.

Le brocanteur Denali Pépin au milieu de ses trouvailles.

Le brocanteur Denali Pépin est installé en bordure de la route 143 au Québec.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

En partant de Sherbrooke, nous avons longé la rivière Saint-François et n’avons pu résister à la tentation d’arrêter devant la brocante de Denali Pépin et ses milliers d’objets du passé. Combien avons-nous croisé de ventes de garage et de brocantes sur la route? De marchés aux puces? Je ne sais plus. Je me demande d’ailleurs souvent d’où viennent tous ces objets en quête d’une nouvelle vie. Les Québécois ne connaissent pas leur histoire. Ils sont déconnectés du passé. Ils veulent du neuf, c’est pas mal tout ce que j’ai à dire, nous a dit Denali Pépin, débonnaire.

Nous sommes repartis, L’Avenir n’était plus loin. C’est un joli village agricole, mais il ressemble à s’y méprendre au présent. Un village où le seul commerce est un restaurant qui fait aussi office de dépanneur et où les gens viennent discuter. Au comptoir, François Vallières, travailleur forestier de 52 ans, attendait son déjeuner. Je lui ai demandé s’il avait un peu de temps à m’accorder. Je lui ai expliqué que je voulais m’entretenir avec un résident de L’Avenir pour conclure cette série. Bien sûr, j’ai tout mon temps, m’a-t-il répondu, avenant.

Alors, de quoi rêvez-vous pour l’avenir, François? Sa réponse : Que les gens passent moins de temps sur leurs cellulaires ou devant la télé, qu’ils prennent le temps de se parler et de réfléchir. On ne prend plus le temps de réfléchir.

Panneau de route.

La pancarte de L’Avenir. Que nous réserve l’avenir en cette période électorale?

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le passé était donc garant de l’avenir. Durant un mois, partout où nous sommes allés, nous avons rencontré un même désir, celui de jaser, de se rassembler, d’être ensemble pour de vrai. Une image, entre autres, me restera en mémoire : celle d’une dizaine de personnes assises sur des chaises pliantes devant des toilettes publiques dans un stationnement de Rimouski, malgré le froid. Elles souhaitaient passer la soirée à parler ensemble, quitte à le faire dans un stationnement, à défaut d’un parc ou d’une place publique. Parce que se voir en vrai, c’est ça la vie, m’avait alors déclaré une sage anonyme du Bas-Saint-Laurent.

Là-dessus, je vous souhaite bonne route, chers lecteurs. Je vais m'accorder quelques jours de congé et prendre le temps de rêver, un peu, à l’avenir.

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