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Randonnée en forêt : quel impact sur les animaux à proximité des sentiers?

L’engouement marqué pour les activités de plein air au cours des dernières années ne ment pas. En 2021, sept Canadiens sur dix ont fréquenté un sentier en nature (1). Des chercheurs craignent que ce fort achalandage, notamment dans les parcs nationaux, modifie le comportement animal.

Un sentier au parc Lynn Canyon à North Vancouver.

Parc Lynn Canyon à North Vancouver.

Photo : Unsplash / Samuel Werstak

Nous sommes en plein été. Un biologiste de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) et une étudiante à la maîtrise en biologie à l’UQAR nous ont donné rendez-vous au poste d’accueil du parc national des Grands-Jardins, dans Charlevoix.

Le nombre de passages ici, dans la dernière année, s'élevait à près de 240 000, soit deux fois plus qu’en 2019-2020. Une hausse d’achalandage qui s’explique notamment par la forte augmentation du nombre des nouveaux adeptes de la randonnée (2).

« Ce n'est jamais une bonne nouvelle quand l'activité humaine change le comportement des animaux.  »

— Une citation de  Marc-André Villard, biologiste, Sépaq

Une fois rendu dans les sentiers, le biologiste de la Sépaq, Marc-André Villard, nous parle du fragile équilibre entre les deux volets de la mission d’un parc national. C'est effectivement un travail d'équilibriste. Essayer de maintenir un accès puis une expérience intéressante pour les randonneurs, mais sans trop impacter la faune qui vit dans le parc, qui est parfois reléguée dans les parcs nationaux, parce que l'être humain a vraiment occupé le paysage aux alentours.

« En fait, du point de vue des animaux sauvages, le parc ici, c'est comme dans certains cas leur dernier refuge. »

— Une citation de  Marc-André Villard, biologiste, Sépaq
Panneau d'un marcheur avec une silhouette humaine.

Des sentiers doivent parfois être fermés aux marcheurs le temps de faire l'entretien.

Photo : Radio-Canada

La mission de recherche

Il y a actuellement au Québec 28 parcs nationaux, qui totalisent une superficie de 42 765 km2 en aires protégées. La Sépaq, principale gestionnaire de ces parcs, veut évaluer l'effet de la randonnée sur le comportement des grands mammifères qui, en principe, se trouvent en zone de conservation dans ces milieux naturels.

On a formé un groupe de travail sur ce qu'on appelle la capacité de support des parcs en termes de fréquentation humaine. On a analysé la littérature scientifique déjà existante, puis on a lancé ce projet-ci. Une étudiante à la maîtrise en biologie de l’Université du Québec à Rimouski, Jessica Bao, a été recrutée pour participer à cette mission de recherche.

« On installe des caméras sur les différents sentiers pour évaluer ça. Ensuite, avec les résultats, d'informer les parcs nationaux par rapport aux aménagements, par rapport aux ajustements à faire. »

— Une citation de  Jessica Bao, étudiante à la maîtrise en biologie, UQAR

Des centaines de caméras, munies de détecteurs de mouvement et de chaleur, sont fixées aux arbres, aux abords et en périphérie des sentiers, dans le but d’évaluer la réaction des grands mammifères aux passages répétés et parfois bruyants des nombreux randonneurs. Le piège photo est efficace pour les animaux d'une certaine taille, explique le biologiste de la Sépaq, Marc-André Villard. Ces mammifères vont être plus facilement détectables. Donc on est parti du coyote en montant jusqu'à l'orignal.

Un orignal en forêt.

Le passage d'un orignal capté par une caméra cachée.

Photo : Sépaq

Des données ponctuelles comme l’heure précise du cliché, la température et même l’altitude exacte de la caméra sont enregistrées, dans le but d’être analysées plus tard par les chercheurs. Ils pourront notamment évaluer la réaction des grands mammifères aux passages répétés et parfois bruyants des randonneurs.

« Il y a des espèces comme le coyote, par exemple, qui a priori sont diurnes, sont plus actives le jour, et qui deviennent nocturnes quand il y a trop de dérangement humain. »

— Une citation de  Marc-André Villard, biologiste, Sépaq

Les réponses sont différentes selon l’espèce. Certains mammifères, comme le cerf de Virginie, vont plutôt se tenir à proximité des sentiers, donc des humains, parce que ces derniers éloignent leur prédateur. Parfois, ces bêtes qui se tiennent près des sentiers vont quémander carrément de la nourriture, évoque Marc-André Villard. Ça finit toujours mal, ces histoires-là, parce que ces animaux-là adoptent des comportements qui ne sont pas viables, et peuvent carrément être dangereux parfois pour les visiteurs.

Pour mener à terme son projet de recherche, la Sépaq a fait appel à l’équipe de recherche en gestion de la faune terrestre de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Le biologiste Martin-Hugues St-Laurent est le directeur scientifique de ce groupe de chercheurs à l’UQAR. Il était grand temps, selon lui, de s’intéresser à ce phénomène.

« Ç’a été remarqué dans les travaux passés que plus il y a d’activités dans ces parcs, plus de randonneurs, plus l'évitement sera grand, et plus les fonctions écologiques en seront atteintes. »

— Une citation de  Martin-Hugues St-Laurent, biologiste, UQAR

Le biologiste est d’avis qu’il faut trouver des moyens de moduler et d’atténuer les impacts négatifs des randonneurs sur la faune. Il s’agit de fonctions écologiques qui doivent être préservées dans ces îlots de biodiversité et de naturalité que représentent les parcs nationaux.

Martin-Hugues St-Laurent et son équipe apportent donc un support scientifique et statistique à cette recherche, qui s’étalera encore sur plusieurs mois dans quatre parcs nationaux du Québec. Ça, c’est une force de l'étude. Le fait de sonder des parcs différents, nous pourrons trouver des réponses différentes.

Portrait de Martin-Hugues St-Laurent.

Martin-Hugues St-Laurent de l'UQAR

Photo : Radio-Canada

Observations préliminaires

Septembre 2022. Dans leur laboratoire de l'UQAR, Martin-Hugues St-Laurent et son assistante Jessica Bao ont commencé à compiler et à organiser les premières données recueillies durant l’été dans les parcs nationaux des Grands-Jardins et du Mont-Orford.

Ces deux parcs sont parmi les plus populaires auprès des randonneurs. Au Mont-Orford, où l’on retrouve également des sentiers de vélo de montagne, le nombre de visites est passé de 731 000, en 2019, à plus de 1 300 000 en 2022. L’habitat se retrouve donc fragmenté par les nombreux sentiers récréatifs. Et dans certains cas, il s’agit d’habitats de très grande qualité pour la reproduction.

Présentement, c'est de convertir chacune des images captées cet été en lignes de données, nous précise Martin-Hugues St-Laurent. On s'intéresse d’abord à plusieurs effets sur le comportement des animaux, comme l’altitude, la température, la présence de milieux humides. Quand on aura retiré tous ces effets-là, est-ce qu'il reste un effet des randonneurs? C'est ce que l'analyse va nous permettre de savoir.

Ce qu’ont déjà constaté les biologistes, c'est que les risques de perturbations sur la faune augmentent avec l’intensité et la durée du dérangement causé par l’humain. Dans des perturbations de moins fort calibre, nous explique Martin-Hugues St-Laurent, l’impact sera souvent au niveau des premières échelles de réponse physiologique, soit l’augmentation du rythme cardiaque et de la vigilance sur le plan du comportement. C'est ça que la science commence à découvrir depuis quelques années. Les animaux vont changer leurs patrons d'utilisation de l'espace à l'échelle de la saison ou de la journée.

Portrait de Marc-André Villard

Marc-André Villard, biologiste de la Sépaq

Photo : Radio-Canada

Réglementation adéquate?

Pourtant, la réglementation existe, se défend le biologiste de la Sépaq Marc-André Villard. On peut effectivement trouver les grandes lignes de cette réglementation sur le site web de la Sépaq.

Ces règles de conduite s’appliquent aux parcs nationaux gérés par la Sépaq et ne sont pas pour autant connues du grand public, surtout pour les nouveaux randonneurs.

Il y a une nouvelle clientèle qui ne comprend pas toujours les règles et qui va s'aventurer hors sentier ou qui va laisser les chiens hors laisse. Donc, il faut vraiment avoir cette clientèle-là à l'œil.

« Un seul promeneur qui va hors sentier peut vraiment effrayer la faune, ça a été illustré dans d’autres études. »

— Une citation de  Marc-André Villard, biologiste, Sépaq
Un panneau avec pictogrammes.

Dans certains sentiers, les chiens sont interdits.

Photo : Radio-Canada

Mieux protéger la faune

En plus de leurs bienfaits reconnus pour la santé humaine, les activités de loisirs dans ces milieux naturels représentent une source importante de revenus pour le trésor public : plus de 300 millions de dollars en droits d’entrée pour 2020-2021 seulement.

Mais comment maintenir cette offre récréotouristique lucrative tout en protégeant la faune? Nous, les humains, sommes chez eux ici, répond le biologiste de la Sépaq Marc-André Villard. On doit leur donner de la place. Il faut vraiment comprendre ça pour accepter qu'il pourrait y avoir certaines limites au développement des parcs.

« C'est d'identifier, peut-être, des zones à prioriser pour la conservation, dépendamment où l’on trouve des grands mammifères. »

— Une citation de  Jessica Bao, étudiante à la maîtrise en biologie, UQAR

Pour Martin-Hugues St-Laurent, il faudra au moins songer à revoir les modèles actuels d’aménagement dans les parcs nationaux. On pourrait penser, peut-être, à fermer certaines familles de sentiers pour les distribuer ailleurs, s'ils passent dans des secteurs névralgiques pour des activités propres à certaines espèces animales. Voire peut-être même, dans certains cas, leur fermeture et leur revégétalisation.

  1. Source : Sondage Léger, février 2022 (Nouvelle fenêtre), pour le compte de l’organisme Sentier Transcanadien, mené auprès de 2545 Canadiens. Marge d’erreur maximale : 1,9 %, 19 fois sur 20.
  2. Conclusion d’une étude réalisée en 2021 (Nouvelle fenêtre) par l’organisme Rando Québec, porte-parole des gestionnaires de sentiers au Québec.

Le reportage de Claude Labbé et de Michel Sylvestre est diffusé à l'émission La semaine verte ce samedi à 17 h et dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera dimanche à 20 h.

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