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Comment comprendre l’essor de l’extrême droite en Europe?

Des drapeaux de partis de droite et d'extrême droite.

Rassemblement de partisans de Giorgia Meloni et d'autres partis de droite, à Rome.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

L’Italie vient de briser un tabou. Un parti d’extrême droite, Fratelli d’Italia, est arrivé premier aux élections législatives et formera le gouvernement, du jamais-vu depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le score fracassant du parti de Giorgia Meloni, peu après celui des Démocrates de Suède de Jimmie Akesson, arrivé deuxième aux élections, soulève de nombreuses questions.

1. Qu’est-ce qui explique leur succès?

Il y a d'abord un aspect conjoncturel. En raison de la crise économique provoquée par la pandémie et la guerre en Ukraine, de nombreux Européens s'inquiètent pour leur avenir. Alors que les partis traditionnels peinent à proposer des solutions, les populistes apportent des réponses faciles et trouvent des boucs émissaires (les étrangers, l’élite mondialisée).

L’enjeu des migrations est au cœur de leur programme. L'Italie est, avec la Grèce et l’Espagne, une des portes d’entrée des migrants sans papiers sur le continent européen. Des dizaines de milliers de personnes y débarquent chaque année. Un afflux que Rome doit souvent gérer seule, l’Union européenne ne réussissant pas à s’entendre sur une politique commune concernant l’accueil des migrants. Fratelli d’Italia, le parti de Mme Meloni, veut fermer les frontières de l’Italie aux migrants.

Cet enjeu est également cher aux Démocrates de Suède, frontalement opposés à l’immigration massive. Le nombre de demandeurs d’asile a explosé dans le pays depuis la guerre en Syrie, ce qui a déstabilisé de nombreux Suédois.

De manière plus large, le succès de l'extrême droite s'explique par la disparition des clivages traditionnels gauche-droite, qui se sont effilochés depuis la fin de la guerre froide. Les populistes, eux, mettent de l’avant les enjeux de l'identité et du sentiment national, qui leur permettent de se distinguer des autres partis.

M. Akesson parle.

Jimmie Akesson, chef des Démocrates de Suède (SD)

Photo : Getty Images / AFP / JONATHAN NACKSTRAND

Le leader populiste se présente comme celui qui connaît les vrais problèmes du peuple et qui va proposer des solutions simplistes à des questions très compliquées, précise Stéphane François, professeur de sciences politiques à l’Université de Mons, en Belgique, spécialiste de l’extrême droite. Il sait humer l'air du temps et surfer, si on peut dire, sur les mauvais instincts.

« Les populistes jouent sur des sensibilités et sur des sentiments plutôt que sur la raison. »

— Une citation de  Stéphane François, professeur de sciences politiques à l’Université de Mons, en Belgique

Un autre élément qui explique leur ascension est la présence, dans plusieurs pays, de coalitions très larges rassemblant au sein d’un même gouvernement des partis pourtant disparates.

En Allemagne et en Italie, on voit bien les effets désastreux d'un gouvernement de grande coalition, note Nicolas Hubé, professeur de communication politique à l’Université de Lorraine. M. Hubé, chercheur au sein de l’équipe française du collectif DEMOS, qui se penche sur la démocratie et le populisme en Europe, rappelle que l'AFD (Alternative pour l'Allemagne, parti d'extrême droite) a pris son essor après trois gouvernements dans lesquels la droite et la gauche ont gouverné ensemble.

Une partie des électeurs se demande pourquoi voter pour la CDU (Union chrétienne-démocrate, centre droit) d’Angela Merkel si, au final, elle gouverne avec le SPD (Parti social-démocrate, centre gauche) et inversement, observe M. Hubé.

C’est un peu la même chose en Italie, où le président du Conseil, Mario Draghi, a gouverné avec l’appui de partis comme le Mouvement 5 étoiles (populiste de gauche) et la Ligue (extrême droite).

Mario Draghi parle dans des micros.

Mario Draghi, ancien premier ministre de l'Italie.

Photo : Reuters / YARA NARDI

Comment l'électeur peut-il s'y retrouver dans ce jeu-là?, se demande M. Hubé. Ces coalitions permanentes donnent l'idée qu’on est toujours en train de faire de la tambouille.

« À quoi ça sert d'aller voter pour un parti qui, de toute façon, va faire alliance avec quelqu'un dont je ne veux pas? »

— Une citation de  Nicolas Hubé, professeur de communication politique à l’Université de Lorraine

[Ces alliances] donnent des politiques publiques qui se fondent sur le plus petit commun dénominateur et plus d'insatisfaits de part et d'autre du spectre politique, estime pour sa part Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles.

Il en résulte, selon M. Delwit, un désintérêt des citoyens pour la vie politique.

2. Est-ce nouveau?

La présence de l’extrême droite en Europe n’est pas nouvelle, mais ce qui l’est un peu plus, c’est sa généralisation. Dans presque tous les pays, elle est de plus en plus présente, remarque Pascal Delwit. On a une percée indubitable.

Marine Le Pen prononce un discours.

La cheffe du Rassemblement national, Marine Le Pen, est arrivée deuxième à l'élection présidentielle en France avec 42 % des voix.

Photo : Reuters / YVES HERMAN

Italie, Suède, France, Belgique, Autriche, Espagne… les exemples se multiplient. Les pays où la droite radicale n’est pas présente font presque figure d’exception.

« On est clairement dans une séquence de progression des droites radicales dans plusieurs États. »

— Une citation de  Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles

Dans le cas italien, plusieurs facteurs ont joué, tels que la division du vote de centre gauche, qui a favorisé la droite, mais aussi l’abstention.

Le taux de participation est en baisse un peu partout, pas seulement en Italie.

De manière générale, il y a une tendance à la montée de l'abstention, qui peut parfois être très impressionnante, remarque M. Delwit. Des années 1980 à aujourd'hui, on a perdu à peu près 20 points de participation moyenne aux élections nationales, et si on regarde les élections infranationales ou les élections européennes, c’est encore beaucoup plus.

Cela s’explique, selon lui, par une certaine prise de distance avec la politique et l’idée que le vote ne change rien. Pour les jeunes, c’est particulièrement frappant. La participation électorale ne va plus de soi et, non seulement elle ne va plus de soi, mais elle s'éteint, note Pascal Delwit.

« Pour toute une génération, la démocratie électorale, c'est quelque chose qui n'a aucune évidence. »

— Une citation de  Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles

Quand un électeur sur quatre, comme en Italie, est séduit par les propositions de l’extrême droite, la classe politique traditionnelle devrait peut-être se remettre en question. Or, ce questionnement tarde à venir.

On n’est pas sortis des ronces, résume Stéphane François. Renouer le lien avec l’électorat implique un travail de pédagogie qui n'a pas été fait depuis très, très, très longtemps.

3. Quelle solution?

L’extrême droite inquiète parce que, la plupart du temps, ses dirigeants rejettent la démocratie représentative et ses institutions, en plus de s’opposer aux droits et libertés individuelles.

Viktor Orbán faisant un salut de la main, sourire aux lèvres.

Viktor Orbán, premier ministre de la Hongrie, est accusé par Bruxelles de multiples atteintes à l'État de droit.

Photo : AFP / ATTILA KISBENEDEK

Cependant, des politiciens qui tiennent des discours d’extrême droite pendant la campagne électorale ont souvent tendance à se recentrer lorsqu’ils sont au gouvernement.

L’exercice du pouvoir change la donne, puisqu’il montre souvent leurs limites, croit Nicolas Hubé. Si on prend le cas italien, Matteo Salvini [chef de la Ligue] a explosé en vol. Entre les 34 % qu'a eus la Ligue aux précédentes élections et le score de 8 % qu'elle a fait cette fois, cela montre que le passage par l'exercice du pouvoir peut aussi très largement user ces partis-là.

« C'est une chose de protester, de mouliner, etc.; c'en est une autre de montrer qu'on est un parti gouvernemental. »

— Une citation de  Nicolas Hubé, professeur de communication politique à l’Université de Lorraine

Pour Stéphane François, le risque est quand même grand si des partis d’extrême droite accèdent au pouvoir en Europe occidentale. On l’a vu avec Trump. En quatre ans, les dégâts sont phénoménaux, notamment au niveau de la géopolitique et des relations internationales, souligne-t-il.

« Il y a un risque réel de détricotage des valeurs démocratiques. Je ne parle pas de dictature, mais d’un régime illibéral qui va gommer ces valeurs au fur et à mesure.  »

— Une citation de  Stéphane François, professeur de sciences politiques à l’Université de Mons, en Belgique

Les cas de la Hongrie et de la Pologne, deux États où des gouvernements ultraconservateurs sont au pouvoir, ne sont guère rassurants.

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