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La forêt qui a redonné au bouleau jaune sa grandeur

Arbre emblématique du Québec, le bouleau jaune était tellement prisé des forestiers qu'il risquait de disparaître. Jusqu'à ce que des chercheurs, Zoran Majcen à leur tête, leur montrent comment couper une forêt de feuillus sans la décimer. Bienvenue dans la forêt d'enseignement et de recherche Mousseau.

La lumière perce la canopée d'une forêt de feuillus.

De toutes les forêts de recherche et d'enseignement du Québec, la forêt Mousseau est la seule à être gérée par le ministère des Forêts, de la Faune et des parcs du Québec (MFFP) et l'une des rares à se trouver dans la région de la forêt de feuillus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous roulons sur quelques kilomètres d'un chemin de gravelle à peine plus large qu’une auto et encombré de grosses roches, que Raphaël Bégin contourne avec soin. Avec sa collègue Bénédicte Bondesen, ce technicien en foresterie du ministère des Forêts, de la Faune et des parcs du Québec (MFFP) est notre guide en plein cœur de l'érablière à bouleau jaune, qui constitue la partie la plus nordique de la forêt feuillue.

Il existe d'autres forêts d'enseignement et de recherche au Québec. La forêt Mousseau – selon le canton du même nom – est la seule à être gérée par le ministère et l'une des rares à se trouver dans la région de la forêt feuillue.

Par ce chaud lundi du début juillet, il y a de la mouche en masse et elles sont voraces. C'était pire il y a trois semaines, raconte Bénédicte Bondesen, on pouvait à peine respirer!

Un camion s'enfonce dans une forêt, sur un sentier étroit et non pavé.

Le MFFP mène des recherches dans l'érablière à bouleau jaune depuis plus de 40 ans. Le bouleau jaune peut vivre jusqu'à 300 ans et atteindre jusqu'à 33 mètres de hauteur, et il s’épanouit dans des sols riches et humides.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C'est dans ce bois touffu à plus de 200 km au nord de Montréal que les chercheurs s'appliquent à régénérer le bouleau jaune tout en améliorant l'érablière. Nous visiterons deux sections de cette oasis séparées d'à peine 900 mètres, à vol d'oiseau. Pour se rendre de l'une à l'autre, toutefois, il nous faudra rouler quelques kilomètres au pays des perdrix, des chevreuils et des ours noirs, tapis dans cinquante nuances de vert.

Un homme regarde l'intérieur chargé de matériel d'un camion.

L'équipe du ministère, qui effectue chaque année des séjours de plusieurs jours dans la forêt Mousseau, est équipée pour parer à toutes les éventualités, ou presque!

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans une érablière… il n’y a pas que des érables. Par exemple on trouve au Québec l’érablière à caryer cordiforme dans l’archipel de Montréal, l’érablière à tilleul dans la plaine du Saint-Laurent, et l’érablière à bouleau jaune dans le sud du plateau des Laurentides et des Appalaches. Et bien que l’érablière porte le nom de l’arbre qui y est dominant et abondant, elle en abrite d’autres. Les essences compagnes du bouleau jaune sont notamment l’érable à sucre et le hêtre à grandes feuilles.

Naïvement, je m'imaginais qu'une forêt consacrée à la recherche était synonyme de conservation, de préservation. C'est le cas, mais... si on laisse la nature respirer, c'est encore dans le but qu'elle nous serve.

Dans son plan d'aménagement 2018-2023, le MFFP écrit que le bouleau jaune se situe au premier rang des essences vedettes à promouvoir et à maîtriser. La recherche appliquée dans la forêt Mousseau vise à accroître le rendement de ces essences vedettes qui, outre le bouleau jaune, sont les épinettes rouges, blanches et noires, ainsi que l'érable à sucre.

Un plan d'eau entouré de végétation et d'une rive sur laquelle marchent deux personnes.

Les arbres jouent un rôle essentiel dans la lutte contre les changements climatiques. Ils emmagasinent du carbone, évitant que celui-ci se retrouve dans l'atmosphère.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La forêt Mousseau a été vouée à la recherche et à l'enseignement en 1990 par arrêté ministériel. Mais les travaux y avaient débuté quelque 10 ans auparavant sous la gouverne d'un chercheur qui jouera un rôle déterminant dans la gestion des forêts de feuillus au Québec : Zoran Majcen.

Aller à Sainte-Véronique, c'était sacré, dit-il pour témoigner de son attachement aux 3500 hectares de ce laboratoire à ciel ouvert. Zoran Majcen y est même retourné à quelques reprises après sa retraite, en 2006. Je pense toujours à elle, confie ce docteur en écologie végétale. Sa forêt.

C'est qu'il l'a pour ainsi dire sauvée – elle et quantité d'autres à qui elle a servi d'exemple – des coupes à diamètre limite pour lesquelles on prélevait les plus gros et les plus beaux arbres appartenant aux essences les plus précieuses, en dédaignant les autres de moindre valeur commerciale.

C'était de l'écrémage, finalement, résume Zoran Majcen. Car à force de couper des billots pour en faire des produits de placage, de pressage ou du bois de chauffage, les forestiers se dirigeaient tête baissée vers la rupture de stock.

« Les gens pensaient que la forêt était inépuisable, mais ils se sont aperçus que c’était loin de ça. »

— Une citation de  Zoran Majcen, docteur en écologie végétale et chercheur à la retraite du MFFPQ

En clair, résume Zoran Majcen, le choix était le suivant : Va-t-on vraiment laisser quelque chose à nos enfants ou va-t-on continuer à "l'éplucher"?

C'est à ce moment qu'il est entré en scène.

Une rivière bordée de feuillus et de fleurs.

La forêt de recherche et d'enseignement Mousseau est située non loin du secteur Sainte-Véronique de Rivière-Rouge, à environ 50 kilomètres au sud-est de Mont-Laurier et à 200 km au nord-ouest de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La forêt Mousseau est peuplée d'arbres d'âges et de diamètres différents, une structure dite inéquienne identique à celle dans laquelle le jeune Majcen avait commencé comme ingénieur, dans sa Croatie natale.

Je connaissais parfaitement le marquage et tout ce qu'il faut faire pour continuer la forêt, un beau développement, se remémore M. Majcen. Alors, l'administrateur m'a offert ce territoire [la forêt Mousseau] en me disant : "Mets en pratique ce que tu prêches et dis-nous si c'est jardinable".

Une coupe plus respectueuse

Pratiquée en Europe dès le 19e siècle, la coupe de jardinage est menée dans des forêts composées d'arbres de différents âges. On récolte environ 30 % des arbres, en accordant priorité à ceux qui montrent de la faiblesse et qui contiennent du bois d’œuvre, de sorte à laisser les meilleurs se développer.

Elle consiste aussi à effectuer de petites trouées dans la canopée, pour procurer plus de lumière aux espèces dont on souhaite favoriser la croissance.

On laisse des arbres qui ont la qualité, la vigueur, explique M. Majcen.

Les travaux menés par ce pionnier parlaient d'eux-mêmes. Tout le monde a été surpris de la beauté du peuplement qui était resté sur pied, se remémore le chercheur à la retraite, et ça a commencé à intéresser les gens.

L'écorce du tronc d'un arbre, auquel est épinglé une étiquette en métal.

Au fil des ans, des dizaines d'étudiants québécois en foresterie, de même que des experts canadiens et américains, ont visité la forêt Mousseau, en compagnie de l'équipe du MFFP.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Steve Bédard, qui a succédé à M. Majcen à la direction de la recherche forestière au ministère, raconte qu'au début des années 1980, le gouvernement a cherché des solutions pour mieux aménager les forêts feuillues. Il fallait trouver des méthodes de coupe plus respectueuses de l'écosystème et qui permettaient d'assurer un aménagement durable de ces forêts-là. La forêt Mousseau a été créée dans cet objectif-là.

Ainsi une coupe de jardinage peut être effectuée dans la même forêt tous les 20 ou 25 ans, décrit Steve Bédard.

Les coupes de jardinage laissent toujours une forêt sur pied composée d’arbres de toutes classes d’âge, dans le respect de la structure inéquienne.

C'est le contraire de la coupe à blanc, interdite depuis 1995 au Québec, selon le MFFP. (Pratiquée surtout dans la forêt boréale, la coupe à blanc a été utilisée dans les forêts feuillues pour défricher les terres agricoles, précise Steve Bédard.)

Vue en contre-plongée d'arbres feuillus et de la lumière dans la canopée.

Essence recherchée par l'industrie, le bouleau jaune a besoin de lumière et d'espace pour croître. Il en obtient davantage lorsqu'on pratique la coupe de jardinage par trouées, des ouvertures qui lui permettent de mieux s'établir et de se développer.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une influence déterminante

Pour le professeur en aménagement forestier et biodiversité Christian Messier, la forêt Mousseau est très importante au Québec.

« Ça a changé la façon de faire de la foresterie au Québec. »

— Une citation de  Christian Messier, professeur à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et à Montréal (UQAM)

Grâce à ce qui s'est fait dans cette forêt, on a pu passer de la coupe d’écrémage à des coupes jardinatoires dans toutes les forêts feuillues, sauf dans celles qui étaient trop dégradées, affirme-t-il

Et pour qu'un tel changement s'effectue, il fallait quelqu'un d'aussi passionné et déterminé que Zoran Majcen, selon Christian Messier, membre du Centre d’étude de la forêt et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux.

Les coupes de jardinage, il y croyait et il a obtenu des fonds, raconte M. Messier, qui ajoute qu'à la lumière des travaux du professeur Majcen, le gouvernement du Québec a adopté la coupe de jardinage et modifié son règlement.

Restait à l'imposer à l'industrie, qui a résisté : C'est impossible!

Certaines compagnies ont menacé de fermer, d’autres aimaient mieux payer les amendes, qui étaient peu élevées, plutôt que respecter le règlement, décrit-il. Sous la pression, les gouvernements ont commencé à accepter des coupes plus permissives.

Un homme et une femme portent des casques de protection et se tiennent debout dans une forêt dense.

Par mesure de sécurité, les techniciens en foresterie Bénédicte Bondesen et Raphaël Bégin sont munis d'un GPS, un système de localisation. Pour colliger l'information recueillie en forêt, ils recourent à un ordinateur de terrain dans lequel se trouve une base de données assortie d'un logiciel de saisies.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Suivre ce que fait l'industrie

Dans un document datant de novembre dernier intitulé La forêt démystifiée (Nouvelle fenêtre), les forêts publiques du Québec sont-elles surexploitées? Québec assure que non.

En bref, lorsque des arbres sont coupés en forêt publique, rien n’est laissé au hasard. Tout est planifié et suivi, et ce, durant de nombreuses années, afin d’apporter des correctifs lorsque cela s’avère nécessaire. En agissant ainsi, la forêt publique du Québec demeure en santé et se régénère année après année.

Dans les années 1990, le ministère a fait des suivis parce qu'on voulait voir ce que l'industrie faisait, dit Steve Bédard. Autrement dit, jusqu'à quel point appliquait-on les règles?

« On a constaté que ce n'était pas nécessairement appliqué de la même façon [par l'industrie]. Mais ça s’inspirait grandement de ce qu'on a fait. »

— Une citation de  Steve Bédard, ingénieur forestier à la Direction de la recherche du MFFPQ

Pour des questions de rentabilité, les compagnies forestières coupent plus de volume, plus d'arbres. Par conséquent, la régénération prend plus de temps : Dans la forêt Mousseau, on parle d'une rotation de 15 à 25 ans. Mais avec ce qui s’est fait, finalement, dans l'ensemble la forêt publique, on parle plus autour d’une trentaine d'années, puisqu’ils [les membres de l'industrie] ont fait un prélèvement plus fort, illustre Steve Bédard.

Effectuée dans les règles de l'art, la coupe de jardinage accroît le rendement. Et les travaux menés dans la forêt Mousseau l'ont illustré, insiste Zoran Majcen : Autrement dit, on a vraiment amélioré cette forêt-là.

Une jeune femme entre dans une zone entourée de clôtures métalliques dans la forêt.

La technicienne Bénédicte Bondesen entre dans une zone où l'on a installé des exclos (clôtures) pour mesurer les effets du broutement fait par le cerf de Virginie sur les peuplements de feuillus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La forêt, bien collectif des Québécois

Cette forêt-là... mais les autres? Le MFFPQ est le gestionnaire des forêts publiques du Québec. C'est au nom de tous les Québécoises et Québécois qu'il en est propriétaire, est-il écrit dans le rapport Coulombe (Commission d'études sur la gestion de la forêt publique québécoise) et c'est à ce titre qu'il consent des droits d'usages.

Le gouvernement du Québec est propriétaire de près de 92 % du territoire, dont la moitié est constituée de forêts à couvert continu. Ces massifs représentent 20 % des forêts canadiennes et 2 % des forêts mondiales. De façon générale, les forêts publiques sont localisées dans la partie nord de la province, alors que les forêts privées se retrouvent surtout au sud et à l’ouest.

Rapport de la Commission d'études sur la gestion de la forêt publique québécoise – 2004

Un technicien travaille sur un tronc d'arbre entaillé.

Dans la forêt Mousseau, on garde des arbres dans toutes les classes de diamètre pour assurer un renouvellement continu de la forêt et on diversifie les essences. « On garde des arbres qui captent du carbone », explique l'ingénieur Steve Bédard.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Zoran Majcen reconnaît qu'il est un peu déçu.

Si on suivait avec rigueur ce que nous avons fait, il y aurait moins de revenus, moins de bois d'œuvre. Mais que peut-on faire? Il faut être réaliste.

C'est certainement mieux que la coupe d'écrémage qui se faisait auparavant, il y a quelques décennies.

« Si c'était moi le ministre des Terres et Forêts, avec la rigueur, j'aurais dit : "[Faites] le jardinage strict, là. On va fermer certaines usines, on va améliorer les forêts". »

— Une citation de  Zoran Majcen, chercheur à la retraite du MFFPQ

Selon ce chercheur chevronné qui contemple son œuvre avec recul désormais, la question se résume ainsi : jusqu'à quel point doit-on serrer la vis?

C'est un pas en avant, mais ils n’ont pas atteint encore le sommet.

La cime d'arbres feuillus inondée de lumière.

Le MFFP se fait rassurant au sujet des coupes dans la forêt publique : « cette industrie coupe des arbres, mais, heureusement, ils repoussent! Lorsque ce n’est pas le cas, des travaux sylvicoles, comme du reboisement, sont planifiés.»

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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