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Sur la route : Sur le plancher des vaches, « c’est la famine totale »

Rien de plus bucolique qu’une image de vaches qui broutent dans un pré. Or, derrière la photo pastorale, les petits producteurs de bovins ont de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts. Ce texte est le 12e de notre série Sur la route – À la recherche du Québec.

Des vaches qui mangent de l'herbe.

Des vaches qui consomment de la moulée dans un champ à la ferme de Guy Brouillette.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

SAINTE-ANNE-DE-LA-PÉRADE à SAINT-VICTOR EN BEAUCE – Sur le chemin du Roy, la plus vieille route d’Amérique, le ciel est orageux. Les deux immenses clochers de l’église de Sainte-Anne-de-la-Pérade sont coiffés de nuages noirs. Le clair-obscur de l’automne semble avoir suspendu le temps dans ce village de la MRC des Chenaux, capitale mondiale de la pêche au poulamon.

Au kiosque de blé d’Inde de la ferme de Guy Brouillette, la saison tire à sa fin. On en a encore jusqu’à la première grosse gelée, dit l’agriculteur de 58 ans en m’offrant un épi sucré, chaud, avec du beurre. Entre deux bouchées, je lui demande : - Et alors, Monsieur Brouillette, comment va l'agriculture au Québec? Comme le ciel de ce matin d’automne, les propos de monsieur Brouillette sont tempétueux. Ça va bien pour les gros, mais pour les autres, c’est la famine totale. Il soupire et répète : La famine totale.

Guy Brouillette dans son champ.

Guy Brouillette dans son champ de maïs sucré à sa ferme à Sainte-Anne-de-La-Pérade.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La famille de Guy Brouillette a acquis il y a 125 ans la terre qu’il exploite. Il l’a rachetée à sa mère pour une fraction de sa valeur marchande. Il est maraîcher, mais possède aussi un élevage de vaches-veaux. L’homme consacre ses petits matins, ses soirées, ses fins de semaine à la ferme, mais il travaille, en plus, 40 heures par semaine au garage spécialisé en machinerie agricole qui porte son nom et qu’il a vendu à ses employés il y a cinq ans.

Pas le choix. Si je n’avais pas travaillé ailleurs qu’à la ferme, les vaches seraient mortes de faim, dit-il. Je gagne zéro avec la ferme. Ma femme qui s’occupe de la maudite paperasse qu’exige le ministère de l’Agriculture, elle gagne zéro aussi. Additionne zéro plus zéro! Ben, ça donne zéro. Zéro comme dans Ouellet.

Selon Guy Brouillette, cette équation mathématique, assez simple, explique que le nombre d’exploitants de bœufs se rétrécit comme peau de chagrin au Québec. Aujourd’hui, notre bœuf se compare aisément au bœuf de l’Ouest, il se coupe à la fourchette tellement il est tendre. Nous, on obtient une piastre la livre, alors que c’est pas achetable à l’épicerie. C’est pas nous qui empochons, laisse-moi te le dire, dit-il impétueux.

En cette fin de course électorale, l’entrepreneur ne mâche pas ses mots. La CAQ, c’est le pire parti depuis la Confédération pour les producteurs agricoles. Il est particulièrement remonté contre le ministre de l’Agriculture du gouvernement sortant. Les qualificatifs qu’il emploie pour en parler sont pour le moins colorés et ne pourraient s’écrire ici, mais il résume ses doléances avec sérieux. Ils ont aidé juste les gros producteurs, résume-t-il.

- Alors pour qui allez-vous voter? Certainement pas pour QS. Ma ferme vaut plus d’un million, mais je ne fais pas une cenne avec. Et ils voulaient taxer ça! Je sais bien qu’ils ont changé d’idée pour les agriculteurs, mais pour moi, ça prouve qu’ils sont déconnectés de la réalité des campagnes. Non, vous allez rire de moi, mais je vais voter libéral. Je dois être un des derniers francophones à voter pour ça, dit-il en riant. Mais je suis de centre gauche et, traditionnellement, c’est les libéraux.

Guy Brouillette devant des tracteurs.

Guy Brouillette dans son garage de tracteurs sur sa ferme à Sainte-Anne-de-la-Pérade.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous quittons monsieur Brouillette après une visite dans la grange où il a installé sa collection de vieux tracteurs qu’il aime rafistoler, un patrimoine agricole qu'il chérit. Le samedi, l’hiver, les gens du village viennent ici, on répare les tracteurs, on jase, on prend le temps de se retrouver, nous a-t-il dit avec une certaine tendresse en évoquant ces réunions.

L’orage a éclaté sur la Mauricie, nous avons donc roulé sans arrêt en direction de la Beauce et des Beaucerons, ces insoumis, comme l’écrivaient déjà Madeleine Ferron et Robert Cliche en 1974 dans un livre sur l’histoire de la Beauce. Les auteurs racontaient que les Beaucerons avaient aidé les troupes américaines voulant s'affranchir de la couronne britannique, venues en 1775 se réfugier sur leur territoire, au grand désespoir du clergé et des politiciens du Canada français de l’époque.

Alain Tardif dans le village de Saint-Victor.

Alain Tardif de Saint-Victor nous a fait part de son point de vue sur la campagne en cours.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À Saint-Victor, petite municipalité juchée sur une colline surplombant une vallée à perte de vue, nous nous sommes arrêtés pour prendre en photo les affiches du Parti conservateur d’Éric Duhaime devant l’église. Alain Tardif, un résident du coin, nous a interpellés. Vous voulez photographier Trump Junior?, nous a-t-il dit, moqueur, son grand parapluie dans une main et ses jarres à conserves dans l’autre.

Je m’en vais faire des concombres dans le vinaigre. Monsieur Tardif nous dit qu’il va probablement voter Québec solidaire. Dans le coin, je suis l’exception qui confirme la règle, dit-il en riant. Il nous demande ensuite si nous venons rencontrer le député.

Normand Lapointe sur son balcon.

L'ex-député libéral fédéral, Normand Lapointe, en a long à raconter sur la politique et les campagnes.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le député? C’est la deuxième personne à Saint-Victor qui nous parle du député. Or, cela fait belle lurette que Normand Lapointe n’est plus député. Il a été élu dans l’équipe libérale de Pierre Elliott Trudeau en 1980. Il avait battu le candidat du Crédit social, un parti populiste conservateur, qui détenait le siège avant lui. Il l’a perdu à l’élection de 1984 au profit de son adversaire conservateur, Gilles Bernier, le papa de Maxime, qui deviendra ministre dans le gouvernement de Brian Mulroney.

Mais qu’importe, Normand Lapointe se fait toujours appeler ainsi par certaines personnes au village. Nous sonnons à sa porte, à tout hasard. L’homme de 86 ans, droit comme une barre, nous invite à entrer. Dans sa maison, on peut voir la vallée en contrebas. Dans les paroles du député, on entend la perspective historique, celle que seuls les gens ayant vécu longtemps peuvent donner.

Les Beaucerons, c’est pas des p’tits moutons. Ils n’ont peur de rien, ils sont fonceux et travaillants, explique-t-il avec fierté. Trudeau (il parle évidemment du père) me disait toujours, toi, Lapointe, t’es un vrai Beauceron. L’ex-député singe Pierre Elliott, prend une voix nasillarde et traînante et cite de mémoire ce que lui répétait souvent Trudeau père. La meilleure façon de battre ton adversaire, Lapointe, c’est d’en dire beaucoup de bien.

Monsieur Lapointe imite tellement bien Pierre Elliott Trudeau que, dans le petit salon de Saint-Victor, nous éclatons de rire.

Monsieur Lapointe a voté par anticipation. Pour François Legault. Il a fait des erreurs, mais globalement il a bien fait ça, dit-il. Le député adopte le rythme saccadé typique de l’élocution de René Lévesque et cite le fondateur du Parti québécois qui aurait déjà dit, nous raconte Normand Lapointe : Il n’y a que les idiots qui ne font pas d’erreurs.

Normand Lapointe nous montre son cadre avec Pierre Elliott Trudeau.

L'ex-député libéral fédéral, Normand Lapointe, présente sa photographie avec Pierre Elliott Trudeau.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Avant de se faire élire sur la scène fédérale, Lapointe a été actif en politique provinciale. D’abord pour l’Union nationale de Jean-Jacques Bertrand, puis pour les libéraux de Bourassa. Les libéraux, là, ça fait bien pitié, mais ils vont se relever. Souvenez-vous qu’en 56, Georges-Émile Lapalme allait siéger à Québec dans un sept places. Ça n’a pas empêché qu’en 1960, Lesage a été élu avec une écrasante majorité.

Et les conservateurs? Je ne veux rien savoir. Duhaime est un bon annonceur de radio, mais en politique, il ne l’a pas. Mais si les gens l’envoient à Québec, c’est la démocratie et il faut respecter cela. C’est tellement important, la démocratie.

Que pensez-vous du PQ? Un député de l’Union nationale, Maurice Bellemare pour ne pas le nommer, disait toujours : "En politique, ce n’est pas la grosseur de la masse qui compte, c’est la swing du manche". Lapointe prend soin de préciser, comme si c’était nécessaire vu sa feuille de route, qu’il n’est pas péquiste, mais affirme sans hésitation : C’est Paul St-Pierre Plamondon qui a la swing en ce moment.

Paysage d’une église dans le village de Saint-Évariste-de-Forsyth.

Une vue sur l’église de Saint-Évariste-de-Forsyth

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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