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Russie : « s’enfuir, c’est survivre »

Le chaos aux frontières russes s'intensifie alors que des milliers d'hommes tentent de sortir du pays pour éviter d'être entraînés dans la guerre de Vladimir Poutine.

Un groupe de jeunes hommes marchent sur une route en Géorgie.

Un jeune homme, qu'on ne peut nommer pour des raisons de sécurité, en route pour la Géorgie.

Photo : Radio-Canada / Dimitri Bitsuleiman

GÉORGIE - Alexander planifie son départ depuis des mois. N’eût été l’argent, il y a longtemps qu’il aurait quitté la Russie. Mais le jeune homme d'origine tatare devait économiser suffisamment pour effectuer le voyage et s’installer à l’étranger.

Le voilà aujourd'hui du bon côté de l'Histoire, sain et sauf en Géorgie.

« Il est impossible de rester et de se battre contre le régime de Vladimir. Si on ose dire quoi que ce soit de négatif, on se retrouve aussitôt en prison. »

— Une citation de  Alexander

Depuis que Vladimir Poutine a annoncé une mobilisation partielle et malgré le durcissement des peines pour les déserteurs, des milliers d'hommes russes continuent de fuir leur pays pour échapper à la conscription. Des points de passage avec la Finlande, le Kazakhstan, la Mongolie et la Géorgie sont littéralement pris d'assaut. Ces hommes en âge de combattre ne veulent tout simplement pas s'impliquer dans une guerre qui les dépasse. Reportage de Tamara Alteresco.

Il affirme avoir vendu ou donné tous ses biens pour se rendre jusqu’ici. Il est un parmi tant d'autres à qui Radio-Canada a pu parler, au pied des montagnes de l'Ossétie du Nord, au seul poste frontalier ouvert entre la Russie et la Géorgie.

Un jeune homme marche à côté d'un vélo.

Certains se procurent des bicyclettes pour traverser plus rapidement en Géorgie.

Photo : Radio-Canada / Dimitri Bitsuleiman

Entrer sans visa

Le passage est pris d'assaut depuis que Vladimir Poutine a annoncé la mobilisation partielle de 300 000 réservistes. C'était le 21 septembre.

Depuis, plus de 250 000 hommes se seraient exilés dans les pays où les Russes peuvent encore entrer sans visa, tels la Géorgie, le Kazakhstan, l'Arménie et la Turquie.

Une file de véhicules sur une route russe menant en Géorgie.

La file de véhicules est tellement longue pour passer les douanes que les autorités de la Géorgie ont exceptionnellement autorisé les passages à pied.

Photo : Radio-Canada / Dimitri Bitsuleiman

J’ai tout de suite compris que ce n'était pas une mobilisation partielle, dit Roman. Le père de famille habite depuis un mois déjà à Tbilissi, la capitale de la Géorgie. S'il s'est rendu à la frontière ce matin, c'est qu’il y attend ses deux fils.

Ils sont quelque part en train de marcher et j'espère que d’ici une heure ou deux je les retrouverai, dit-il, anxieux, en regardant la marée de véhicules qui attendent de traverser.

Tout a changé très vite à cause de ce qui se passe dans la tête d’un seul homme, et moi j’ai décidé que mes fils allaient vivre en paix et non en faisant la guerre, dit Roman.

Son aîné a 22 ans, le deuxième aura 18 ans dans quelques semaines et puisqu’il n’est plus aux études, il sera mobilisé, c’est une certitude.

Le pire est qu'il a toujours voulu être soldat. Mais cette guerre est complètement insensée, complètement insensée, affirme ce père de famille.

« S'enfuir, c’est survivre, vous comprenez... »

— Une citation de  Roman, qui est venu chercher ses fils à la frontière

La file est tellement longue pour passer les douanes que les autorités de la Géorgie ont exceptionnellement autorisé les passages à pied. Les uns après les autres, ils arrivent, épuisés, sac sur le dos. Ils auront mis de 20 à 48 heures pour arriver à destination avant qu’il soit trop tard, avant que les autorités ordonnent la fermeture du passage.

Une voiture dont les portières sont ouvertes.

Cette famille a emporté avec elle tout ce qu'elle pouvait afin de recommencer sa vie en Géorgie, fuyant la Russie de Vladimir Poutine.

Photo : Radio-Canada / Dimitri Bitsuleiman

Des frontières ouvertes, pour l'instant

Les rumeurs d’une fermeture imminente des frontières par la Russie circulent de plus en plus, bien que le Kremlin les réfute depuis une semaine. Ça y est, Alexey et Misha viennent de passer à pied.

Quand nous sommes partis de la Russie, les autorités empêchaient déjà les gens de partir, raconte l’un d'eux. Ils disent avoir payé un pot-de-vin à la police locale pour sortir de la ville d’Orel.

Ils sont convaincus qu’ils auraient été convoqués d’ici quelques jours. Nous avons tous les deux servi dans l'armée, mais aller faire la guerre, c’est complètement différent. Cette guerre est totalement injustifiée et on refuse d’y aller, dit l'un des fils.

Alexey, un autre jeune homme avec qui Radio-Canada s'est entretenu, affirme que c’est une course contre la montre pour ceux qui veulent échapper à la mobilisation. Il est spécialiste en informatique, mais il ne veut pas prendre le risque d'être traîné de force au front.

« C'est maintenant un moment critique. Tout le monde a décidé de s'enfuir. »

— Une citation de  Alexey, qui a fui la Russie

Le jeune Russe est conscient des jugements à son égard. Pourquoi ne pas être parti plus tôt s’il s’oppose à la guerre?

C’est mon deuxième voyage en Géorgie depuis que la guerre a éclaté en février, explique-t-il. Je suis retourné à Moscou voir ma famille, mais quand la mobilisation a été annoncée, j’ai décidé de repartir.

Son employeur est d'accord pour qu'il travaille à partir de Tbilissi. La suite s'écrira au jour le jour, l'important étant qu'il ait pu sortir à temps.

Un homme au regard triste assis dans un autobus jaune.

Un jeune homme nouvellement enrôlé devant un bureau de recrutement dans la ville sibérienne de Tara, dans la région d'Omsk, en Russie.

Photo : Reuters / ALEXEY MALGAVKO

Difficile de prédire combien de temps la Russie permettra à ses ressortissants de sortir.

Déjà, plusieurs sources, dont des jeunes hommes à qui nous avons parlé, affirment que la Russie a déployé du personnel armé et au moins deux véhicules blindés au point de passage avec la Géorgie afin de repérer les réservistes qui tentent d'échapper aux ordres. Un genre de bureau de recrutement mobile, a dit l'un d'eux.

Mais ça y est, quelques heures plus tard, Roman respire mieux quand il aperçoit ses deux fils.

Il peut enfin les serrer dans ses bras. Les embrasser. Dieu merci, dit-il simplement.

Trois hommes se serrent dans leur bras devant une file de voitures.

Roman a retrouvé ses fils de 22 et 17 ans, en Géorgie. Ils ont traversé le passage à pied afin d'échapper à la mobilisation obligatoire de Vladimir Poutine.

Photo : Radio-Canada / Dimitri Bitsuleiman

Le départ des leurs

Mais pour chaque homme qui fuit, un autre se plie aux ordres de Vladimir Poutine.

D'Omsk, en Sibérie, à Rostov-sur-le-Don, dans l'ouest du pays, les réservistes russes partent pour l’Ukraine. On les bénit, on les pleure.

Priez pour qu’il revienne en vie, dit, en pleurant, la femme d’un réserviste avant de le voir monter dans un autobus.

Des gens pleurent ou s'essuient les yeux dans la ville de Volzhsky, dans la région de Volgograd, en Russie.

Des parents et des connaissances des réservistes russes pleurent le départ des leurs dans la ville de Volzhsky, dans la région de Volgograd, en Russie, à la suite de la mobilisation partielle ordonnée par Vladimir Poutine.

Photo : Reuters / STRINGER

C’est souvent dans les régions les plus pauvres de la Russie que la mobilisation est au plus fort, mais non sans opposition.

Au Daghestan, la capitale Makhatchkala a été le théâtre d'intenses manifestations, aussitôt réprimées.

Plusieurs bureaux d'enrôlement du ministère de la Défense auraient aussi été attaqués à l'échelle du pays. Mais pour Roman, qui s'apprête à monter en voiture avec ses fils, il est trop tard pour défier le régime de Vladimir Poutine.

Année après année, les Russes ont cédé, peu à peu, étape par étape, sans s’opposer comme ils auraient dû le faire au régime de Poutine. Nous voilà 20 ans plus tard à nous demander, mon Dieu, qu'est-ce qui nous arrive? On ne peut plus rien y faire, dit-il, la voix triste.

Il préfère sauver ses fils plutôt que de les voir croupir en prison ou, pire encore, les voir mourir en vain, au front.

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