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Grand feu meurtrier de 1922 : ils ont connu les survivants

Une sculpture du grand feu.

Cette statue commémorant le grand feu a été installée en 2000 à Haileybury, en bordure du lac Témiscamingue.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

À l’approche du centenaire du grand feu de Haileybury, qui a fait 43 morts et mis plus de 6000 personnes à la rue dans 18 cantons du Témiscamingue ontarien, Maureen Church retourne sur les lieux où sa grande-tante a donné naissance à un enfant le soir même de l’incendie dévastateur, le 4 octobre 1922. 

En marchant vers ce qu’était la centrale hydroélectrique de Charlton, Maureen se rappelle à quoi sa grande tante Mabel Thompson a dû faire face lors de ce tragique évènement.

La ville brûlait autour d’eux. Ils ont pensé à un endroit pouvant leur sauver la vie, raconte Maureen. Ils savaient que c’était [la centrale hydroélectrique] ignifuge, puisque tout était en béton armé.

Une femme devant une plaque commémorative.

Maureen Church devant la plaque commémorative de l'ancienne centrale hydroélectrique de Charlton.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

L’intuition de Mabel et de son mari a été la bonne. Ce refuge temporaire pour leur famille était le cœur et l’âme de Charlton. La construction de cette centrale, fournissant également de l'électricité à la communauté d’Englehart, avait été terminée en 1914.

Maureen se souvient qu'un médecin de la ville devait venir visiter sa tante pour l’aider à accoucher à la maison familiale puisqu’elle était enceinte de neuf mois.

« Quand elle est arrivée ici [à la centrale hydroélectrique] dans les flammes, les 70 personnes qui étaient sur place l’ont aidée [à accoucher]. »

— Une citation de  Maureen Church, descendante de Mabel Thompson, qui a accouché le soir du grand feu.

Cette nuit-là naît un petit garçon nommé Willie Thompson.

La naissance de Willie est l’une des rares bonnes nouvelles au canton de Charlton, rasé par les flammes qui ont fait six morts. Seuls trois bâtiments ont résisté au feu, dont la centrale hydroélectrique.

Cette carte montre la zone touchée par le grand feu de 1922.
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La zone touchée par le grand feu de 1922.

Photo : Radio-Canada / Camille Gauthier

En 1971, un an avant de mourir d’une crise cardiaque, Willie déménage chez les grands-parents de Maureen. La femme, qui avait 13 ans à cette époque, a pu renforcer ses liens avec son grand cousin.

On blaguait toujours en disant qu’il était l’enfant de la centrale hydroélectrique, dit-elle en ricanant.

Une sculpture en hommage aux miraculés

À Haileybury, à un peu moins d’une heure au sud de Charlton, le Métis de 91 ans Ernest Fauvelle a fait une sculpture, L’esprit pionnier, pour garder en mémoire ce triste événement.

On y voit une maman, le corps dans l’eau, se protégeant des flammes et donnant son bébé à un bon samaritain afin d’éviter à sa progéniture le choc hypothermique.

Un homme devant l'une de ses sculptures.

Ernest Fauvelle devant son œuvre qui le rend le plus fier. Il a mis presque 11 mois à reconstituer cette scène du Grand feu de 1922.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Les deux parents d’Ernest ont survécu au tragique incendie, mais ils ont toujours été avides de détails à propos de ce qui s’est produit le 4 octobre 1922.

Ma mère avait 10 ans quand c’est arrivé. Elle a passé [deux heures] dans l’eau avec sa mère. Elle n’en parlait pas parce que c’était un cauchemar pour elle. Je n’ai jamais eu trop [de détails]. J’ai eu presque toutes mes informations pour la sculpture d’autres personnes qui ont publié [leur] histoire dans le journal, révèle Ernest Fauvelle.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est que les gens ont été obligés de passer une partie de la nuit dans l’eau.

Quand j’ai lu ça, j’ai eu le cœur lourd. Je pensais à ma mère qui avait passé la nuit dans l’eau en octobre, indique-t-il en mettant l'accent sur ce mois de l’année et en ajoutant : La preuve, c’est qu’il y a eu de la neige le lendemain du grand feu.

Son père, Adelard Fauvelle, l’un des hommes venus en renfort, était un peu plus bavard. Il travaillait alors dans une mine à Cobalt, une ville située à 7 kilomètres au sud de Haileybury.

La brigade de pompiers.

En 1922, les chevaux de pompiers étaient monnaie courante dans la plupart des villes du Canada. Haileybury s'est dotée de son premier véhicule motorisé dans les mois qui ont suivi le grand feu.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Les activités ont été interrompues à la mine et les mineurs envoyés, par train, dans le village voisin pour aider à combattre le feu.

Adelard, âgé de 24 ans lors du grand feu, s’est rendu un peu partout pour donner un coup de main aux familles dans le besoin.

La une d'un journal local.

La une du journal local au lendemain de la tragédie. «Quatorze corps retrouvés, 5000 personnes sans-abri», titrait le «Northern News» le 5 octobre 1922.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

La panique s’installe alors que le feu s’attaque aux maisons et aux édifices, à la cathédrale et à l’hôpital. Bien nombreux sont ceux et celles qui plongent dans le lac Témiscamingue, situé en bas de la côte, des couvertures mouillées sur la tête, se protégeant des étincelles.

Adelard n’a pas eu à se jeter à l’eau, comme la mère de ses enfants, en voyant le train sur le point de quitter la gare enflammée.

Mon père était l’un des derniers qui étaient sur la plateforme de la station. Il a sauté sur le train puis là, le train est parti à Cobalt, mais il n’y avait pas de feu dans ce bout-là. Il a été chanceux que ça ait été arrêté à Haileybury, souligne son fils.

Retour à la ferme familiale incendiée

Florent Héroux a accepté de retourner sur sa terre natale, à Judge, à quelques minutes de la frontière avec le Québec.

Il nous amène dans le parc de Judge, une pointe dans la rivière Blanche qui nous donne un accès incomparable à l’ancienne terre familiale. Florent sort du coffre de sa voiture une peinture que sa femme a réalisée et qui montre ce dont avait l’air la terre en 1922.

Un homme montre une toile illustrant ce dont avait l'air la terre ancestrale.

Florent Héroux devant la terre ancestrale à Judge, en Ontario

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Les grands-parents et le père de Florent avaient quitté le Québec pour s’installer en Ontario en 1921.

L’été précédant le feu, sa famille avait mis la touche finale à son aménagement dans le canton de Judge, avec la construction d’une grange.

Tout perdre en un rien de temps

Florent Héroux a conservé les écrits du paternel, Alfred, qui avait 26 ans au moment du drame.

Son père décrit dans ses mémoires ce qui a été connu sous le nom de « grand feu de Haileybury » : Un terrible feu poussé par un vent violent qui s’abat sur la région. En un rien de temps, la maison, l’écurie, les animaux et la machinerie brûlent.

Florent ouvre une parenthèse pour apporter une précision.

Le feu du Témiscamingue, c’était des abattis faits par les colons pour défricher leur terre. C’est ça qui a mis le feu réellement. Le vent a attisé tous les feux qu’il y avait sous chaque ferme. Le feu sautait d’un endroit à un autre […] C’était tellement chaud que ça a fait tordre les rails du chemin de fer.

Seule la grange est épargnée. Florent a la gorge nouée lorsqu’il montre du doigt ce bâtiment dont la date de fondation est honorée en grosses lettres par les nouveaux propriétaires de la ferme.

Un homme devant la ferme ancestrale.

Florent Héroux a profité de son passage à Judge pour s'arrêter devant la grange construite par son grand-père en 1922.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Alfred Héroux écrit dans ses mémoires que pour sauver leur vie, tous les membres de la famille doivent se mettre complètement à l’eau dans la rivière Blanche glaciale.

Tout ce qu’on peut sortir de la maison, c’est 75 $ en argent, écrit-il.

Devant l’endroit exact où ses aïeux ont plongé dans l’eau, Florent se souvient qu’on lui a raconté qu’il fallait que sa grand-mère arrose son chapeau de paille pour l’empêcher de prendre en feu.

Cent ans plus tard, il voue une profonde admiration au courage de sa famille, qui a laissé une marque dans sa mémoire.

Tu vas dans l’eau pour te baigner, pas pour sauver ta vie, conclut-il, la voix enrouée.

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