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Analyse

Le postfascisme au pouvoir en Italie, au cœur de l’Europe

La nouvelle majorité « droite + extrême droite » sera-t-elle solide? Depuis 1945, les gouvernements en Italie ont duré en moyenne 15 mois.

Mme Meloni applaudit pendant un rassemblement partisan.

Giorgia Meloni est leader des Frères d’Italie et future première ministre.

Photo : Getty Images / AFP/Antonio Masiello

L’Italie a voté le 25 septembre et, pour la première fois de son histoire, c’est une femme qui dirigera le gouvernement. Pour la première fois aussi, ce sera un parti classé à l’extrême droite, Fratelli d’Italia ou Frères d’Italie, qui va dominer la coalition au pouvoir.

Pour commencer : est-il juste d’utiliser un mot comme postfasciste pour désigner Giorgia Meloni, la future première ministre italienne, et son parti?

En matière d’étiquettes politiques, les mots sont souvent piégés, contradictoires ou approximatifs. Le fascisme a bien existé. C’est un modèle de dictature né en Italie il y a exactement un siècle, avec Benito Mussolini, lequel s’est ensuite allié à Hitler. Ils ont très mal fini tous les deux après avoir ravagé l’humanité qui les entourait.

Ils ont des descendants, des petits-enfants ou arrière-petits-enfants plus ou moins légitimes, plus ou moins reconnus. Giorgia Meloni et ses Frères d’Italie peuvent être qualifiés de postfascistes, en ce sens qu’ils descendent idéologiquement de cette filiation de façon bien visible.

Benito, es-tu toujours là?

Meloni, elle-même, a fait dans sa jeunesse l’éloge de Mussolini. Mais pendant la campagne qui s’est achevée, elle a répété que le fascisme appartient à l’histoire, et que le pays a tourné la page.

Idéologiquement, si on regarde son programme et si on écoute ses discours, on trouve une personne qui exprime, sur des sujets comme la loi et l’ordre, le respect de l’autorité, l’avortement, la famille traditionnelle, la religion, les droits des homosexuels, l’idéologie du genre ou l’immigration, des positions qu’on peut aisément classer à droite, voire très à droite.

La question est de savoir si, une fois arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni voudra, ou pourra, appliquer ces idées dans l’Italie de 2022? Avec ses alliés au gouvernement, avec les pouvoirs européens qui la tiendront à l’œil?

Meloni vit beaucoup dans le combat idéologique. Dans ses discours, elle peut être très emphatique, voire davantage. Il y en a un – facile à trouver sur YouTube – en langue espagnole (qu’elle manie très bien, comme d’ailleurs le français et l’anglais), prononcé devant ses amis néo-franquistes du parti Vox en Espagne et qui n’est pas piqué des vers.

Dans un crescendo vertigineux et agressif, on l’entend notamment crier : Oui à l’universalité de la Croix! Non à la violence islamiste!

Un programme plus modéré que les discours

En même, temps, si on lit le programme, on trouve que les Frères d’Italie n’ont pas vraiment l’intention d’abolir le droit à l’avortement ou d’interdire le mariage homosexuel. Meloni le pourrait-elle seulement? Ses alliés de droite, Silvio Berlusconi (85 ans et chancelant, qui joue désormais un rôle d’appoint) et Matteo Salvini (dont le parti La Lega a connu une forte baisse), ne sont pas particulièrement mobilisés sur ces questions-là.

Il y a d’autres thèmes, comme l’immigration, où la coalition à trois qui arrive au pouvoir a véritablement l’intention d’agir et de fermer les portes de l’Italie aux nouveaux arrivants.

Des hommes débarquent d'un bateau.

Des migrants débarquent d'un bateau espagnol qui a accosté au port de Messine, en Sicile.

Photo : Associated Press / Petros Karadjias

Plus de quatre millions de migrants irréguliers sont arrivés depuis 15 ans dans le pays, surtout par l’Afrique du Nord. Beaucoup d’Italiens se sont sentis bousculés et abandonnés par le reste de l’Europe, à cause de la géographie de l’Italie par rapport à la Méditerranée.

La nouvelle majorité droite + extrême droite sera-t-elle solide? L’Italie est un pays où les gouvernements tombent très vite. Moyenne depuis 1945 : un gouvernement tous les 15 mois.

Une victoire claire

En tout cas, sa victoire est très claire. Les Frères d’Italie, plus Forza Italia de Berlusconi, plus la Ligue (Lega) de Salvini – trois partis qui s’étaient entendus d’avance pour aller ensemble aux élections – auront environ 60 % des sièges à la Chambre des députés avec 44 % des suffrages exprimés.

La formation de Giorgia Meloni, avec 26 % des voix, domine nettement les deux autres formations, qui n’obtiennent chacune qu’environ 9 %. On verra si les deux machos notoires que sont Berlusconi et Salvini accepteront de jouer les seconds violons derrière une femme à la barre.

Tout de même, 56 % des électeurs italiens n’ont pas voté pour les gagnants, en allant plutôt du côté des sociaux-démocrates, des libéraux, des écolos, du Mouvement 5 étoiles, etc. Mais tous ces groupes étaient séparés, en ordre dispersé. Ils ont été laminés par un système électoral complexe, mais qui, au final, entraîne des distorsions semblables à celles de notre système uninominal à un tour.

Des pages frontispices de journaux disposés sur une table.
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cette photo montre les pages frontispices des journaux au lendemain de l’élection du 25 septembre en Italie.

Photo : Getty Images / AFP/VINCENZO PINTO

À 64 %, le taux de participation a été exceptionnellement bas. C’est un creux historique, dans une Italie traditionnellement championne de la mobilisation électorale et où, jusqu’à il y a 15 ans, c’était toujours au-dessus de 80 %.

Plus du tiers des Italiens et Italiennes se donc sont abstenus. Dans ce pays central dans l’architecture européenne, beaucoup ont l’impression que le vote et l’identité des dirigeants ou des partis – devant les pouvoirs supranationaux de l’Union européenne, ou devant le grand capital international – ne peuvent plus faire une grande différence. D’où une abstention massive.

En fin de campagne, il y a eu un petit scandale lorsqu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a déclaré que si l’Italie osait sortir du rang avec son nouveau gouvernement, Bruxelles aurait les moyens de la ramener dans le droit chemin!

Quel positionnement à l’international?

Une des grandes questions est la place du gouvernement Meloni dans le monde. Par rapport à l’Europe, à la Russie, à l’OTAN et à la guerre en Ukraine.

Ceux qu’on étiquette, en Europe, nationalistes ou populistes, présentent entre eux un front divisé. Plus spécifiquement, sur la question russe, la division passe à l’intérieur même de la nouvelle coalition au pouvoir.

La droite nationaliste est au pouvoir dans des pays comme la Pologne et la Hongrie, dont Mme Meloni se dit proche. On peut imaginer que, pour freiner d’éventuelles réformes centralisatrices de Bruxelles, ces États pourront compter sur l’Italie comme nouvelle alliée. À l’inverse du premier ministre sortant Mario Draghi, alias Super-Mario ou le Banquier, qui est un Européen fidèle.

Une photo de l'extérieur du siège social de l'OTAN

Le siège social de l'OTAN se trouve à Bruxelles, en Belgique.

Photo : Getty Images / AFP/VALERIA MONGELLI

Le supposé front des nationalistes en Europe est loin d’être homogène. La Pologne est résolument anti-russe et pro-ukrainienne. Mais la Hongrie de Viktor Orban, souvent comparée à la Pologne pour son régime intérieur, est complètement de l’autre bord. Orban est un proche et un bon client de Poutine.

Par ailleurs, Meloni, malgré son radicalisme strident sur les questions de société, baisse le ton lorsqu’il est question d’Europe ou d’alliances occidentales. Conviction sincère? Posture tactique? En tout cas, elle s’est dite favorable à l’OTAN et veut réformer et non démolir l’Union européenne, appelant de ses vœux une Europe des patries.

Elle a mis de l’eau dans son vin antieuropéen. On peut rappeler que le pays attend toujours – à certaines conditions – quelque 200 milliards d’euros (280 milliards de dollars canadiens) du fameux Fonds de relance européen dont l’Italie est, par habitant et en chiffres absolus, le principal pays bénéficiaire. Une bonne raison de filer doux.

Entre pragmatisme et radicalisme

Sur la question russe, malgré le fait que Berlusconi et Salvini ont été, eux, de vrais amis de Poutine, Meloni a suivi et encore réitéré en fin de campagne sa ligne de soutien à l’Ukraine et à l’OTAN.

Il y a donc dans la nouvelle conjoncture européenne et italienne des forces qui peuvent tirer dans un sens ou dans l’autre.

Est-ce que l’inflation, la crise énergétique et la guerre peuvent alimenter un climat de défiance qui pousserait le gouvernement Meloni à la radicalisation? Ou au contraire, sera-t-il porté à évoluer vers le centre de façon pragmatique, avec toutes les contraintes et les limites qui sont celles d’un pays au cœur de l’Europe, en 2022?

Cette question – radicalisation d’extrême droite ou recentrage forcé – reste ouverte, avec l'arrivée des postfascistes au pouvoir dans la troisième économie de l’Union européenne.

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