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Sur la route : le tueur et le décrochage scolaire

Quand il a commis l’irréparable, il avait à peine l’âge adulte et n’avait pas terminé son secondaire 1. Aujourd’hui, Sam purge une peine à perpétuité et il réfléchit. « Si on veut endiguer le problème de la violence armée, il faut s’arranger pour que les garçons restent à l’école. » Ce texte est le dixième de notre série Sur la route – À la recherche du Québec.

Des souliers accrochés à un fil électrique.

Des gangs de rues utilisent les souliers pour s'annoncer sur un territoire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

MONTRÉAL – À notre retour de l'Outaouais, nous avons déposé nos valises à Montréal. Au dépanneur du coin de ma rue, j’ai acheté du lait et du café, drogues essentielles à ma survie, ainsi qu’un exemplaire du Journal de Montréal. J’aime encore me noircir les doigts sur du papier en parcourant les faits divers au petit-déjeuner. À la page 13, le Journal rapporte « Deux personnes tirées à Longueuil dans un stationnement », la première ligne de l’article : « La violence continue de faire rage dans le Grand Montréal ».

En effet, depuis des mois, des événements du genre font la manchette. À Laval, à Longueuil, à Montréal-Nord, à Anjou ou dans Plateau-Mont-Royal. Des tirs, des armes, des drames, des larmes. Des jeunes avec des fusils. Pourquoi?

Je lui avais donné rendez-vous dans un grand parc du quartier Villeray, où il habite depuis quelques mois. Arrivée un peu en avance, je l’ai attendu sur un banc, songeuse. Pour la première fois de ma vie, j’allais rencontrer quelqu’un qui a commis un meurtre.

En préparant cette série À la recherche du Québec, je voulais absolument aborder ce sujet de la violence par armes à feu. Mais je ne voulais pas rencontrer ce qu’on appelle dans le jargon journalistique un logue – comme dans : criminologue, psychologue, sociologue, etc. – et j’ai trouvé Sam, 34 ans. Il vient de sortir de prison. Il y est entré à 20 ans. Une peine à perpétuité pour meurtre au deuxième degré... Il est aujourd’hui en maison de transition.

Sam assis sur un banc.

« Sam » nous a accordé une entrevue dans un parc.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

En 2008, Sam*, c’est son surnom, vendait de la drogue dans un quartier populaire de Montréal. Par respect pour la famille de sa victime, nous tairons son véritable nom. Il se souvient qu’il neigeait le jour où il a enlevé la vie au fils de parents qu’il a rendus orphelins. Il pense souvent à eux. Il regrette infiniment. Il a imploré leur pardon. Ils ont refusé. J’ai enlevé un frère, un fils, un oncle à beaucoup de gens, ils m’en veulent et c’est normal. Je m’en suis beaucoup voulu d’avoir posé ce geste irréparable.

Il s’en est aussi beaucoup voulu d’avoir plongé ses parents dans une peine effroyable. Quelques heures après le meurtre, Sam est rentré, hagard, chez ses parents qui ne savaient rien de son quotidien de criminel. Sur le seuil de la maison familiale, la police l’attendait. Ma famille, ce sont d’honnêtes citoyens. Mes parents étaient incrédules.

L’homme de 34 ans me raconte tout cela sans détour avec un vocabulaire impressionnant. Il a, paradoxalement, un regard franc et doux. La prison m’a sauvé la vie, dit-il. Il ne cherche pas à amoindrir les portées de son geste, mais il explique ce qui l’a amené au meurtre un soir d’hiver. Si je n’avais pas lâché l’école, rien de cela ne serait arrivé, explique-t-il. Si le gouvernement veut agir sur le problème de la violence par armes à feu, la solution selon moi est simple, il faut s’attaquer à tout prix au décrochage scolaire, affirme Sam avec conviction.

En secondaire 1, Sam redouble son année. Ça le décourageait, il faisait de l’anxiété. Il a donc quitté l’école. Il est allé travailler chez McDonald et a enchaîné les petits boulots dans les restaurants. Je réalisais que sans diplôme, je n’aurais jamais de salaire intéressant. À 17 ans, j’ai commencé à vendre de la drogue pour faire des sous, se souvient-il.

Et des sous, il en faisait pas mal. Il vendait du crack. C’était lucratif. Je faisais presque 2000 $ par semaine, en 2008! Pour l’adolescent que j’étais, c’était énorme!

Je lui demande s’il faisait partie d’un gang de rue. Je comprends ta question. Beaucoup d’intervenants dans le milieu carcéral m’ont posé la même question. Mais tu dois comprendre que nous, on ne voit pas ça comme ça. On a grandi dans le quartier et les amis avec qui je vendais, c'étaient des voisins, des gars que je connaissais depuis l’enfance. Ce n’est pas comme envoyer ton curriculum vitae à une entreprise. C’est plus organique que ça.

Sam gardait la drogue chez lui pour le groupe avec qui il vend. Il habite, à l’époque, toujours chez ses parents. Un jour, il se fait voler les 18 onces de crack dissimulées dans sa chambre d’enfant. Cela veut dire, comprend Sam, que des concurrents sont entrés dans la maison familiale. Il a peur. Il ne dort plus. En plus, le stock vaut très cher.

Hagard, Sam rapporte le vol à ses débiteurs, qui ne font montre d’aucune empathie. Il doit payer quand même et rembourser la valeur de la drogue perdue, sur le marché de l’époque. Je me suis rendu compte que les chums avec qui je vendais, en fait, n'étaient pas des amis, mais des associés durs. J’ai refusé de payer, et là, les menaces ont commencé.

Sam raconte que, quelque temps après le vol, les menaces s’intensifient. Ses anciens collègues lui font comprendre que s’il ne paye pas, ils s'en prendront à sa famille. Ils m’ont dit : "On sait où ta famille habite, tu sais ce qu’on va faire si tu ne payes pas". Comme je les connaissais, je savais que ce n’était pas des paroles en l’air, explique-t-il. Quand tu te tiens avec des gens comme ça, tu sais très bien qu'ils ne sont pas dans une joute de parler pour parler, résume-t-il.

Sam se souvient de devenir, alors, paranoïaque. Il est gangréné par la peur. Il ne dort plus. Il fume du pot pour calmer un peu ses nerfs à vif. J’étais isolé. Anxieux. Je ne pouvais pas aller chercher de l’aide. Je ne pouvais pas les dénoncer à la police; parler à mes parents, on n'en parle même pas.

Puis, Sam découvre qui lui a ravi le stock. Il le confronte sur un coin de rue, devant un dépanneur. La tempête de neige bat son plein, se souvient-il. Il est 18 h. Je lui ai demandé de me remettre ce qu’il m’avait volé. Il m’a envoyé promener. Il m’a insulté. J’étais nerveux. En colère. Le gars riait de moi en me disant : "Qu’est-ce que tu vas faire?". Sam a tiré. Pendant des années, dans son sommeil, il a rejoué cette scène. Les premières années de mon incarcération au pénitencier, mon colocataire de cellule me racontait que je parlais en dormant, je vivais cette conversation, nuit après nuit, se souvient-il.

Au pénitencier, Sam a terminé son secondaire et son cégep. Je lui demande s’il a un conseil à donner aux politiciens pour endiguer la violence qui sévit dans nos rues.

Le décrochage scolaire, c’est le problème de base. Tu règles ça avant toute chose. Je sais que ça peut avoir l’air simpliste, mais pourtant, je te le dis, c’est vraiment ça, la solution : garder les gars à l’école.

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