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Des psychologues dénoncent les pressions pour réduire l’attente en santé mentale

« C'est inacceptable », dit le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

Une femme discute avec une psychologue dans le cadre d'une séance de psychothérapie.

Les besoins en santé mentale seraient plus grands que ce que disent les chiffres du guichet d'accès, estiment de nombreux psychologues du réseau public.

Photo : getty images/istockphoto / lorenzoantonucci

Des psychologues du réseau public qui travaillent au sein de différents CISSS et CIUSSS du Québec disent recevoir des pressions pour réduire les listes d’attente en santé mentale. Ils déplorent aussi que plusieurs requêtes en psychothérapie soient orientées vers d’autres services, comme en psychoéducation.

Selon nos sources, qui ont pour la plupart demandé à ne pas être identifiées par peur de représailles, ces pratiques seraient mises en œuvre pour répondre à une demande provenant d’en haut. D’autres professionnels de la santé mentale comme des psychoéducateurs, des travailleurs sociaux ou encore des intervenants psychosociaux, subiraient aussi ces pressions.

Ce n’est effectivement pas la première fois que des personnes qui œuvrent en santé mentale au Québec déplorent ce genre de tactiques. Cette fois, des psychologues lèvent la main, dans un contexte d’exode vers le privé.

Ainsi, dans différents établissements de la province, des moyens seraient suggérés par des gestionnaires et coordonnateurs de services pour donner l’impression que les listes baissent.

« Dégonfler » les listes

Dans sa plus récente mise à jour faite en septembre, soit quelques jours après le déclenchement des élections, le Guichet d’accès en santé mentale (GASM) indiquait que 21 050 personnes patientaient pour recevoir un service.

Plus précisément, 10 254 personnes étaient en attente pour un soin de première ligne (problèmes d’intensité légère à modérée ou sévère/complexe, mais stabilisés) puis 10 796 pour un soin de deuxième ligne (trouble de santé mentale grave avec atteintes sévères sur le plan du fonctionnement global).

Mais les chiffres de ces listes ne seraient pas tout à fait représentatifs de la réalité, avertissent tous les psychologues qui se sont confiés à Radio-Canada.

D'après eux, les besoins en santé mentale seraient encore plus grands que ce que disent les chiffres du Guichet d'accès.

« On nous dit : “Attribuez-vous les gens sur votre liste, comme ça le compteur s'arrête.” Et on nous dit de les rappeler plus tard. »

— Une citation de  Une psychologue du réseau de la santé

Ainsi, une fois attribué à un psychologue, un patient peut continuer à attendre quelques mois avant de commencer les rencontres. Voire plus d’une année.

Les patients, quand tu les appelles, ils pensent que tu les appelles pour le service. Mais non. Parfois, ils peuvent attendre quatre, cinq, ou six mois pour avoir cet appel. Et là, ils sont orientés vers une [autre] liste d’attente et ils vont attendre pour les services, précise une psychologue qui travaille dans le réseau depuis une quinzaine d'années.

Une autre psychologue signale que ce n’est pas de vouloir réduire les listes d’attente qui constitue un problème. C’est plutôt la façon dont ces stratégies sont déployées, et par qui elles sont mises en place. On veut fondamentalement aider le plus de monde possible, mais pas au détriment de la qualité des soins, assure-t-elle.

Malheureusement, c’est actuellement fait à l’inverse, dit-elle. Il faut réduire les listes d’attente, donc [on nous demande de] trouver quelque chose pour patcher en attendant.

La cadence et l’ingérence

Selon des données fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), en date du 27 août dernier, les délais moyens d’attente pour obtenir un service en santé mentale au Québec se situaient, pour les adultes, entre 66 jours en première ligne et 180 jours en deuxième ligne.

Chez les jeunes, la moyenne varie entre 113 jours d’attente en première ligne, comparativement à 295 jours en deuxième ligne. Le MSSS estime qu’une augmentation significative des besoins en santé mentale est attribuable à la crise sanitaire.

Toujours d'après nos sources, pour parvenir à réduire cette attente, des gestionnaires ou coordonnateurs de services, issus de différents établissements de santé, useraient d’une autre stratégie : demander aux psychologues de réduire le nombre de séances offertes à un patient et prolonger l’intervalle entre les suivis.

Les psychologues seraient donc priés d’avertir d’emblée les patients qui parviennent finalement à entrer dans un cheminement en psychothérapie que leur nombre de séances serait limité, voire réduit.

Non seulement ces pratiques sont jugées par plusieurs de nos sources comme contre-intuitives sur le plan clinique, mais elles vont, selon elles, complètement à l’encontre de l’autonomie professionnelle des psychologues.

Juste le fait de créer un lien de confiance peut me prendre 30 séances, admet une source. Je ne peux pas arrêter [les séances] du jour au lendemain comme ça. [Ça créerait] un effet iatrogène. Ça veut dire que le traitement [arrêté trop tôt] empirerait la problématique, affirme-t-elle.

« Des fois, on est mieux de ne pas offrir le service que d'offrir un service qu'on dit iatrogène, qui va réveiller des blessures des patients. »

— Une citation de  Une psychologue du réseau de la santé

Plusieurs psychologues à qui nous avons parlé, qui travaillent encore dans le réseau de la santé ou qui l’ont quitté, ont souligné qu’ils avaient ressenti au cours des dernières années une certaine ingérence de la part des gestionnaires ou coordonnateurs de services à l’égard de leurs dossiers. Des remarques soulevées par des personnes qui travaillent pourtant dans des régions différentes les unes des autres.

C’est arrivé que des gestionnaires me demandent d’annuler la référence faite par un médecin ou un psychiatre pour un service spécifique, sans comprendre notre réalité clinique, nous a confié un des spécialistes. Plutôt que d’être vu par un neuropsychologue, par exemple, le patient a été réorienté vers la psychoéducation.

Une doctorante en psychologie dit avoir vécu une situation semblable, plus précisément lorsqu’elle a travaillé comme agente des relations humaines (ARH) au GASM du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de sa région.

[Au GASM], je prends la décision d’orienter [un patient] dans un service. Moi, à deux reprises, ce qui est arrivé, c’est que les coordonnateurs en place ont fait un changement dans l’orientation d’un dossier [...] sans m’en aviser. C’est la mère d’un patient qui m’a annoncé que l’orientation avait changé, déplore-t-elle.

« J’ai beaucoup de collègues qui se font mettre de la pression, du genre : “lui, ça fait longtemps que tu le vois, il va falloir que tu fermes le dossier”. »

— Une citation de  Une psychologue du réseau de la santé

Malgré son sentiment d’appartenance au réseau public, un des spécialistes a confié avoir récemment quitté le navire pour l’accumulation de ce type de décisions qui, selon lui, amenuisaient la flamme qu’il détenait pour sa profession.

« C’est inacceptable », dit le ministre Carmant

En entrevue, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux sortant, Lionel Carmant, affirme ne pas être au courant que des méthodes créatives sont utilisées par différents gestionnaires ou coordonnateurs de services d’établissement.

Il ajoute qu’il lui est impossible d’agir sur des ouï-dire et qu’il a déjà demandé à la Coalition des psychologues du réseau public québécois (CPRPQ) d’identifier les endroits où cela se produisait, mais qu’on a refusé de les lui indiquer.

« C’est inacceptable. Si on me dit c’est où que ça arrive, moi je vais parler aux gestionnaires et aux PDG, vous allez voir. Ça ne peut pas fonctionner comme ça. »

— Une citation de  Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux

Pourtant, la présidente de la CPRPQ, la Dre Karine Gauthier, affirme que le ministre est pourtant bel et bien au fait de ces méthodes. À plusieurs reprises, nous avons échangé avec sa conseillère politique et son chef de cabinet, soutient-elle.

Par le passé, l’association a voulu contribuer à enrayer les différentes pressions visant ses membres en nommant au cabinet des situations précises, dans des lieux précis.

Cependant, un des membres qui aurait signalé l’une de ces situations aurait été suspendu pendant plusieurs semaines après que l’information eut été partagée.

C’est contraire à ce que je demande, a laissé entendre le ministre Carmant. Moi, je demande de valoriser l’autonomie professionnelle des psychologues.

« S’il y a des endroits où les gens ressentent cette pression-là, dites-leur de m’écrire. [...] S’il y a vraiment des gestionnaires qui donnent ces consignes-là, ça va ressortir. »

— Une citation de  Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux

Pendant son mandat, la réduction des listes d’attente en santé mentale a été le cheval de bataille de Lionel Carmant.

À travers les orientations de son Plan d’action interministériel et les objectifs de son Programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM), le ministre avait une vision claire : favoriser l'interdisciplinarité en formant les différents professionnels de la santé mentale à offrir une forme d’aide aux personnes qui attendent pour recevoir un service.

La Dre Karine Gauthier croit toutefois que l’implantation du PQPTM ne favorise pas la rétention des psychologues dans le réseau public. En fait, elle et d’autres collègues estiment plutôt qu’il les éjecte de la solution à l'accès en santé mentale.

Ce que le PQPTM vient dire, c’est que tous les intervenants peuvent faire la même job. Mais ce n’est pas vrai! Et ce n’est pas au service de personne, ajoute l’une de nos sources.

Au fait des témoignages qui nous ont été livrés, la Dre Gauthier estime qu’ils sont révélateurs de la valeur du ministère accordée à sa profession. Surtout dans le contexte d’exode des psychologues vers le privé, insiste-t-elle.

En effet, malgré les quelque 9000 psychologues qui pratiquent au Québec, seuls 2127 le font au public. Plusieurs quittent vers le privé pour de meilleures conditions salariales, mais aussi pour une plus grande autonomie professionnelle. Depuis deux ans, cette proportion est passée de 36 % à 42 %, selon l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ).

Pour sa part, une psychologue qui s’est confiée à nous considère qu'en fin de compte, les pressions exercées sur ses collègues et la vision actuelle du gouvernement par rapport à la santé mentale témoignent d’une logique du one size fits all [...] où tout le monde entre dans une case pour les traitements.

Elle s’inquiète de ce qu’il adviendra dans le futur. Pour les psychologues du réseau, mais surtout pour la population.

[Tout cela] s’applique peut-être bien en santé publique, dit-elle. Mais on ne dirait jamais à quelqu’un atteint de cancer : “On va essayer 12 traitements de chimiothérapie et puis si ça ne marche pas, désolé.” Ou bien : “Il n’y a pas d’oncologue de disponible, mais je comprends que tu as mal, donc on va t’envoyer voir un spécialiste en douleur chronique.”

Un reportage sur les difficultés d'accès aux services de santé mentale sera diffusé mardi à l'émission L'heure du monde, sur ICI Première.

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